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4 December 2016

Quarante-cinq ans après Nasser, le nationalisme arabe, seule voie pour les transitions politiques ?

Gamal Abdel Nasser, deuxième président de la République d’Égypte de 1956 à 1970. Photo AFP

Gamal Abdel Nasser, deuxième président de la République d’Égypte de 1956 à 1970. Photo AFP

ANALYSE. Le 23 juillet 1952 marque le début de l’ascension du futur raïs égyptien, symbole aux yeux de beaucoup des aspirations d’indépendance et d’union qui restent profondément ancrées dans la conscience collective arabe. Un demi-siècle après l’échec du projet politique incarné par l’expérience nassérienne, le changement de contexte international, les profonds bouleversements sociopolitiques et la multiplication des conflits régionaux ont-ils créé un contexte favorable à la réussite de l’option nationaliste arabe ?
Lina KENNOUCHE | OLJ 24/07/2015intellectuels1
http://www.lorientlejour.com

Quarante-cinq ans après la disparition de Gamal Abdel Nasser, figure de proue du nationalisme arabe, les valeurs fondamentales d’émancipation, d’indépendance économique et de justice sociale, ainsi que sa vision politique globale et son action aux côtés des leaders du tiers-monde et des mouvements de libération nationale restent d’une actualité brûlante dans un contexte où les défis complexes et multiformes auxquels sont confrontés les pays arabes requièrent, selon nombre d’observateurs et d’analystes, une solution régionale.

Si l’expérience politique tourmentée du nationalisme arabe et l’échec de la concrétisation des projets successifs d’union ont conduit beaucoup d’intellectuels et de commentateurs politiques à attaquer avec virulence ce nationalisme, considérant que les régimes politiques qui s’en réclamaient étaient autoritaires, ces attaques résultaient bien souvent, aux yeux d’autres d’une lecture restrictive, voire tendancieuse de l’histoire.
Dans son article « La mort de l’idéologie nationaliste arabe », publié en juin 2003 dans la revue Esprit, Benjamin Stora évoquait l’expérience nationaliste arabe en ces termes : « Contre la tendance qui prônait l’unification politique autoritaire, par le haut, du monde arabe, se développent dans les sociétés des courants voulant la reconnaissance des minorités culturelles, politiques, religieuses, l’émergence de l’individu-citoyen, le multipartisme politique, une presse libre et indépendante, le relâchement du contrôle de la pratique du culte musulman par l’État, bref le passage à l’État de droit. »

Le nationalisme arabe se résumerait ainsi à l’expression du chauvinisme, un projet autoritaire qui limite la participation politique et les possibilités d’action des institutions représentatives de la société, et nie les droits des minorités. Or, répliquent d’autres analystes, cette position procède d’une confusion entre les dérives dictatoriales de régimes qui s’en réclamaient et l’idéologie intégratrice prônant la renaissance et l’unité à partir de l’arabité, dénominateur commun de sociétés plurielles.

L’intellectuel libanais Ziyad Hafez, dans un article publié en mai 2004 dans la revue Confluence Méditerranée, « La résurgence du nationalisme arabe », dénonçait les raccourcis pris par certains auteurs en rappelant que « les crises internes du Baas syrien et irakien, ainsi que les défections des anciens militants du Mouvement nationaliste arabe (MNA) et des nassériens au sein de l’Union socialiste arabe reflétaient le malaise des militants de base et des sympathisants de ces mouvements à l’égard des politiques des régimes se prévalant des idées du nationalisme arabe. La question de la démocratie a toujours été au centre des querelles au sein de ces mouvements ainsi que la lutte pour le pouvoir (…), le nationalisme arabe ne saurait être réduit à un régime ou à une personne, ou même à un parti ».
Il rappelle l’importance du contexte international de contre-révolution idéologique exporté à coups de pétrodollars et l’échec des régimes arabes face au défi israélien, aux exigences du développement économique, ainsi que la difficulté à résoudre les problèmes internes et réaliser l’unité comme « autant de sujets où ces régimes ont misérablement échoué malgré la disponibilité des ressources économiques et humaines » et « servi de prétexte pour annoncer la mort du nationalisme arabe ».

Son analyse va à contre-courant de l’opinion communément admise de la mort de l’idéologie nationaliste arabe. « Le monde arabe est le témoin depuis quelques années d’une résurgence du nationalisme arabe. Au-delà des avis de décès récurrents dont l’absurdité est démontrée précisément par cette récurrence, le nationalisme fait preuve d’une très grande vitalité. Cette résurgence se manifeste à plusieurs niveaux. Elle se situe dans la conscience de l’être arabe. Elle se situe surtout au niveau de la renaissance de la pensée, au niveau des nouvelles institutions créées, du discours et finalement de l’action politique sur le terrain », écrit l’auteur. Cet économiste, secrétaire général de la Conférence nationale arabe (CNA), directeur d’édition d’une revue trimestrielle, Contemporary Arab Affairs, publiée sous l’égide du Centre d’études de l’Unité arabe, analyse pour L’Orient-Le Jour la résurgence du nationalisme comme réponse adéquate aux défis que connaît aujourd’hui le monde arabe.

Le mouvement de contestation populaire, le 4 février 2011, à Alexandrie en Égypte. AFP archives

Le mouvement de contestation populaire, le 4 février 2011, à Alexandrie en Égypte. AFP archives

Des islamistes aux libéraux
Si le triomphe du nationalisme arabe dans l’ordre international a été éphémère, succombant sous les coups de boutoir de ses fossoyeurs, fragilisé par les erreurs politiques et tactiques d’une partie des élites nouvellement indépendantes et l’égoïsme de l’autre, aujourd’hui, le rapport de force a considérablement changé. Selon Ziyad Hafez, « les pays occidentaux, les pétromonarchies et l’entité sioniste sont en régression plus ou moins accélérée. Un autre axe est en train de monter en puissance : l’axe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et l’organisation de Shanghai, auxquels il faut ajouter un Iran en pleine ascension. Il faut également tenir compte qu’avec les moyens de communication extrêmement développés, l’information, la mobilisation et l’organisation des mouvements de foule et de résistance constituent une nouvelle dimension de l’action politique difficilement contrôlée par les institutions de répression. De nouveaux acteurs politiques émergent, y compris au sein du mouvement nationaliste arabe ». Il rappelle que le succès du discours islamiste promu par les pays du Golfe a fini par déborder du cadre originellement prévu par ces derniers.

Dans un contexte où les mouvements islamistes sont plus autonomes et profitent des faiblesses structurelles des pays arabes pour pousser leurs objectifs, la seule réponse doit venir d’un discours inclusif qui s’oppose à la logique sectaire, de fragmentation des sociétés. Or, pour Ziyad Hafez, « le seul discours capable de rassembler et de promouvoir l’unité des sociétés arabes est le discours nationaliste arabe, qui plus a effectué une révision de l’expérience passée et en a appris les leçons ». Ce discours promeut le projet de renaissance arabe et ses six objectifs : l’unité, la participation des composantes des sociétés arabes sous l’étiquette de la démocratie (terme qui mérite une plus ample discussion), l’indépendance nationale (d’où la culture de résistance), le développement économique et social indépendant des injonctions des institutions internationales (Banque mondiale, FMI, etc.) et des pays avancés, la justice sociale et le renouveau de civilisation. Il explique qu’au-delà des nationalistes traditionnels, nassériens et baassistes, le mouvement nationaliste arabe compte dans ses rangs des islamistes, des marxistes et des libéraux, en ce sens que le projet de renaissance arabe a été pensé et rédigé par les représentants de tous les courants politiques arabes, il est fédérateur et non sectaire.
« Le projet de renaissance arabe a été publié par le Centre d’études de l’Unité arabe (CEUA) en février 2010 à l’occasion de l’anniversaire de l’union entre l’Égypte et la Syrie. Mais il faut préciser que ce projet a été l’objet de discussions soutenues pendant près de 20 ans et a subi plusieurs révisions avant d’être adopté et publié dans sa version actuelle. La Conférence nationale arabe (CNA) l’avait déjà adopté depuis plus de 20 ans, en tant que projet, dont la formulation devait être faite avec la participation des courants politiques dominants, le courant nationaliste arabe traditionnel, le courant islamiste, le courant de la gauche arabe et le courant libéral », explique Ziyad Hafez.

(Tribune : Le nationalisme arabe et le costume étriqué du père)

Dépasser les contradictions
Le processus d’intégration n’est pas seulement une construction imposée par le haut, mais doit se faire par le bas. Sur ce plan, Ziyad Hafez explique que la CNA, connue comme le « Mu’tamar al-Qawmi al-Arabi », est la seule institution populaire regroupant en son sein tous les courants politiques arabes souscrivant au projet de renaissance arabe. La conférence sœur, la Conférence nationale et islamique arabe (CNIA), est un produit de la CNA et du CEUA. Le CNIA a pour objet d’œuvrer au dialogue entre le courant islamique et le courant nationaliste. L’analyste explique ces évolutions fondamentales par le diagnostic établi vers la fin des années 80. « Il en a résulté la nécessité de propager la conscience nationaliste dans sa version humaniste en forgeant l’alliance historique entre les deux grands courants politiques arabes, le courant nationaliste et le courant islamique. Tout en acceptant les différends intellectuels entre les deux courants, il a été décidé de se concentrer sur les points d’accord, à savoir la Palestine, l’unité arabe, la nécessité d’accepter l’autre. Cette alliance a survécu tant bien que mal malgré la dérive des Frères musulmans (surtout en Égypte et en Syrie dans l’opposition parrainée par la Turquie et le Qatar), qui ont commis durant leur courte expérience du pouvoir les mêmes erreurs des nationalistes : à savoir la pratique de la politique d’exclusion à l’égard des autres composantes de la société arabe et la croyance que la légitimité du pouvoir ne pouvait être assise que par la bénédiction de l’Occident et surtout des États-Unis. Il faut reconnaître que l’action de résistance à l’entité sioniste a beaucoup contribué à atténuer les dérives des partis et mouvements islamistes. La Palestine sert de ciment et d’unification des courants politiques », conclut Ziyad Hafez.

Les drapeaux des pays de la Ligue arabe, à Damas, en 2008. AFP archives

Les drapeaux des pays de la Ligue arabe, à Damas, en 2008. AFP archives

Qu’est-ce que la Conférence nationale arabe ?

La Conférence nationale arabe (CNA) est une des rares institutions qui essaie de ne pas se contenter de slogans. Le principe d’alternance aux commandes est respecté, toutes les tendances peuvent s’exprimer, elle met en place des structures de consultation et tient compte des réalités qui constituent son environnement. En 25 ans d’existence, la CNA a connu sept secrétaires généraux en poste pour trois ans. L’alternance physique est aussi une alternance géographique : le Maghreb, le Mashrek, la péninsule Arabique sont toujours représentés au sein du secrétariat fédéral et à sa tête. Ziyad Hafez est le dernier secrétaire en poste. Parmi les résolutions-clés de la CNA, on recense la résistance à l’occupation et la libération de la Palestine ; la promotion de l’unité arabe dans le respect des particularismes locaux ; l’indépendance nationale face à l’ingérence étrangère ; la consultation de toutes les composantes de la société arabe ; la justice sociale ; le développement indépendant et égalitaire ; le rejet de l’économie de rente et du néolibéralisme économique, et le renouveau de la civilisation arabe.
Le CNA organise depuis 24 ans un camp annuel pour les jeunes nationalistes (18-25 ans) qui se déroule sur 15 jours. Plus de 4 000 jeunes ont participé à ces camps, dont les leaders des mouvements de contestation populaire en Tunisie, Égypte, etc. Parallèlement, un Congrès de jeunes nationalistes arabes (21-35 ans) se tient depuis cinq ans, une fois par an à Beyrouth, et regroupe des jeunes militants de tous les pays arabes qui fixent les thématiques de réflexion du congrès et amorcent les débats.


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4 Commentaires sur cet article

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  • borhan
    24 juillet 2015 at 17 h 10 min - Reply

    si tu cause avec eux , il te dises que nous avions la plus grande civilisation du monde, ils sont fière! alors que dans nos temps même pas l’islam une grande religion de paix, même pas l’islam a réussi a faire la paix entre eux…
    vraiment marre de cet espèce.

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  • Jamal
    24 juillet 2015 at 20 h 48 min - Reply

    Salam,
    Je voudrais juste insérer quelques remarques que beaucoup d’observateurs, par ignorance, n’ont pas voulu mentionner.
    Sur quel socle est basée cette « union » des pays arabe?
    La religion? Non, l’islam de l’orient est très diffèrent de celui de Maghreb et encore plus différent de celui des perses.
    La race? Non, plusieurs race constitue ce bloc, entre autre: Magrébins, Egyptiens, Arabes, Perses, Syriens, Irakien, Kurdes, …etc.
    Plus encore, qui a eu cette idée de créer la ligue arabe, ou plutôt, qui a ordonné à quelques responsables arabes, de l’époque, de créer cette ligue? Bien sûr, cette personne n’est pas originaires de cette entité géographique et encore plus n’est pas du monde musulman. C’était un membre du « clergé » britannique qui a insufflé cette idée dans les oreilles de quelques responsables arabe de l’époque, et ce, pour préparer le terrain a l’émancipation de l’état d’Israël naissant.
    Mais puisque l’histoire n’est qu’un retournent des évènements, la coalition des quelques pays arabes qui bombarde le Yémen actuellement est sous la supervision directe des israéliens avec la sous-traitance de leurs allies de toujours, les saoudiens.
    Pour conclure, je me permis de poser cette question : y a-t-il quelqu’un parmi les lecteurs du Quotidien d’Algérie qui peut m’expliquer le lien de fratrie qui existe entre ces peuples dit « arabes ».
    Amicalement,

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    • hicham
      25 juillet 2015 at 9 h 47 min - Reply

      Ya mon frère, Ya mon frère, ils ont crée la ligue arabe pour en mettre plein les poches, intelligents comme ils sont, les anciens dirigeants egyptiens de la ligue arabe ou du gouvernement moubarek ont réussi a tromper tout le monde, l’algérie est pratiquement le seul pays avec l’arabie saoudite qui verse quotidiennement 45 millions de dollars a ses corrompus de la ligue arabe, cela explique ou met quand même le doute de l’originalité de nos gouverneurs et leurs provenance pour tabdire les biens du peuple algérien de cette manière.

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  • Aberrezak
    25 juillet 2015 at 11 h 47 min - Reply

    Waalache ya el khaoua , Waalache vous tapez sur l’Egypte et le Monde arabe ! Il nous ont fabriqué un joli mignon personage qui s’appelle « Ben Bella » et vous n’êtes pas content ???

    Awouah , je ne sais plus qu’est-ce qu’ils vous faut alors ???

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