Édition du
8 December 2016

Le kit

Djebran

Ouassini Ziani

S’il existe des réseaux dormants c’est parce qu’il y a des thèmes et des projets dormants. On sait tous que les nuages de criquets pèlerins ne sont pas une hallucination. Il suffit que les conditions climatiques leur soient favorables pour que ces insectes sortent de leur refuge et dévastent tout ce qui est vert (ou ce qu’il en reste) dans cette région brunie par la peste brune.
La derja comme langue d’enseignement n’est pas une rumeur, une rumeur idiote qui a enflammé bêtement beaucoup de monde au point d’en faire un chahut. Il n’y a qu’à voir le vacarme de ses partisans, alignés en rang d’oignons derrière Benghebrit l’héroïne du sketch, et ses détracteurs en colère contre le navet de trop. Des psycholinguistes ont parlé, l’Unesco a confirmé et ce n’est pas suffisant ! La derja est un projet sur lequel travaillent passionnément des spécialistes depuis au moins 1989. En 1990/91, de nombreux articles ont été publiés par Mohamed Berabah dans l’Hebdo Libéré de feu Abderrahmane Mahmoudi. Je croyais que c’était un rigolo. Ce n’était pas le cas.
Prise isolément, la derja comme langue d’enseignement apparait comme une facétie d’un bureaucrate oisif mais lorsqu’on observe cette idée comme un élément d’un tout, on découvre tout un kit qui, lui, donne un sens plein à la logique d’ensemble et donc au détail.

Sur la religion :
Les uns nous invitent au retour à l’islam de nos ancêtres, c’est-à-dire à la charlatanerie. Le maraboutisme serait donc une efficace parade contre un orient conquérant, hostile, destructeur ; l’anthropologue Zaim Khanchlaoui, notamment, assure la caution scientifique pendant que Mohamed Aissa, le ministre des affaires religieuses, se charge des aspects opératoires. Et bien sûr tous ceux qui s’opposent au totémisme et au fétichisme sont traités par les médias comme étant des gens archaïques, rétrogrades. Le culte des morts est une religion pour les gens modernes.

Sur la langue :
D’autres nous proposent la derja comme langue d’enseignement, la seule qui soit en mesure de nous réconcilier avec nous-mêmes parce qu’elle conforte semble-t-il l’estime de soi et la saine émergence du Moi collectif longtemps clivé par la part du sacré d’une langue qui n’est, en fin de compte, pas la nôtre. A l’occasion, un rédacteur comme Mamar Farah, nous rappelle opportunément le procès fait par le général Mohamed Lamari : l’école et la mosquée fabriquent les terroristes, elles doivent faire leur part du boulot si l’on veut éradiquer les idéologies du terrorisme à la racine. Evidement tous ceux qui trouvent ridicule cette façon de voir les choses passent pour être des malades qui s’obstinent à refuser une thérapie salutaire, ils se complaisent dans la haine de soi et se satisfont d’une identité perturbée. Et là aussi des chroniqueurs et des universitaires triés sur les volets venus en renforts se découvrent des compétences de psychanalystes et de psychiatres. Ils assignent au divan la fraction de la population qui n’est pas du même avis et chez laquelle ils ont diagnostiqué une dangereuse régression. Des commentateurs et des éditorialistes voient de leur côté une dangereuse nuisance des partisans de Michel Aflaq, des islamo-conservateurs, des fans d’Abdelouahab, en un mot des gens sortis de l’âge du bronze. Seul un parler pervers est émancipateur.

Sur le fédéralisme:
Le reste de l’orchestre national qui interprète magistralement la modernité et le progrès insiste sur la nécessité de la régionalisation, laquelle régionalisation a glissé au fédéralisme. Il y a quelques semaines, le professeur Rabah Lounici nous a appris que le fédéralisme est le meilleur moyen si l’on veut préserver…l’unité nationale dans la diversité ! Les prolégomènes à la partition sont les meilleurs liants à l’unité nationale.

Voilà donc sommairement les  » idées » nées pendant les sanglantes contractions de la fin du siècle dernier et qui annonçaient la naissance d’une Algérie nouvelle et au bout desquelles les ingénieurs du chaos constructeur ont décrété la mort cérébrale de la société, l’objectif réel du terrorisme et du contre-terrorisme ; c’est ce chaos qui a crée les conditions idéales à l’apparition et à la cristallisation des idées dormantes. Leur propagation et leur acception sont faciles à obtenir dans une société assommée au point où elle ne revendique qu’une chose : le droit à la vie.

Pendant ce temps, impitoyablement, une classe sociale était en formation. Elle se consolidera tout aussi violement, économiquement et financièrement, grâce à la flambée des prix du pétrole et aux colossaux budgets qui ont servi aux programmes du président. Elle se confortera aussi politiquement, tirant profit du sentiment d’épouvante de la société encore traumatisée par la terreur des années 90 puis finira par se constituer et s’imposer en oligarchie. C’est l’apothéose. Mais, dépourvue de légitimité et devant la rareté quasi certaine des ressources, la stabilité de cette oligarchie n’est que provisoire. Et son diktat aussi. Que doit-elle faire pour conserver sa puissance, son hégémonie ? Que doit-elle faire pour maintenir la société dans sa fragilité extrême ? Je vois deux options. La première consiste à organiser une deuxième manche de terreur généralisée et c’est peut-être ce qui explique cette récurrence dans la culpabilisation de l’ethnie arabe et sa supposée proximité avec les groupes terroristes. La deuxième, et c’est celle qui passe pour être la moins coûteuse, est la partition. Chaque région aura son unité politique comme en rêvent Lounici, Fekhar et tant d’autres ; chaque nouvelle entité politique aura le charabia de son choix comme langue nationale et chaque peuple aura son marabout, son totem, de son choix. Et tous ceux qui s’opposeront à ce programme seront jugés rétrogrades, archaïques et peut-être même des terroristes à parquer dans les camps de l’extrême Sud.


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