Édition du
9 December 2016

La Chedda de Tlemcen

Chedda TlemcenYoucef L’Asnami

A la suite d’une diffusion d’une magnifique chanson de Amina Karadja «  Moulet El3abrouk » sur facebook, un internaute, qui a apprécié cette chanson, s’interrogea sur la signification du mot « El3abrouk ».

Deux autres facebookers, dont une personne de Tlemcen, lui ont répondu en précisant que c’est un « morceau de tissu léger transparent et doré qui sert à cacher la « Chedda » par l’arrière et dont les deux parties pendantes sont visibles à droite et à gauche de face. ».

Personnellement j’avais cherché cette explication sur le web. En vain ! Mais compte tenu des paroles de la chanson on pouvait deviner qu’il s’agissait d’un des éléments de la tenue de mariage, dont l’ambiance est décrite dans cette chanson. Cette « chedda » de Tlemcen est un authentique produit de l’artisanat caractéristique de la ville. Sa beauté la fait inscrite par l’UNESCO, en 2012, au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, en tant que costume nuptial de Tlemcen.

Tlemcen est une ville dont on parle peu ! Et pourtant, c’est une des régions les plus riches d’Algérie en matière de patrimoine architectural, linguistique, culturel et historique.

C’est la ville des Abdelhamid Benachenhou, Paul Bénichou, Abdelmadjid Meziane sur le plan scientifique, des Larbi Bensari, Abdelkrim Dali, Mohammed Dib, Bachir Yellès, Djilali Sari, Rachid Baba Ahmed, Latifa Ben Mansour, et Amina Karadja sur les plans littéraire et artistique, des Messali Hadj, Mourad Medelci, Sami Naïr et Sidi-Mohammed Benmansour sur les plan politique. Sans parler de ceux qui seraient originaires de Tlemcen mais qui n’y ont jamais ou presque jamais vécus.

Adolescent, j’avais assisté au mariage d’un actuel directeur d’un grand quotidien de l’Ouest du pays. Des souvenirs sont restés gravés dans mon esprit. Un des plus beaux mariages que j’ai eu la chance de vivre. Je me souviens même de la maison des parents du marié, une grande famille connue à Tlemcen située à Derb Messoufa, très ancien quartier de la ville qui aurait abrité une des maisons de l’Emir Abdelkader. C’est à cette période que j’ai appris que le trousseau de la mariée se préparait quasiment à sa naissance jusqu’à la veille de son mariage : on y trouve des robes de soirées orientales ou traditionnelles, de la lingerie, de la vaisselle, mais aussi  des draps, des couvertures, et même des oreillers. Je me souviens les avoir vu entassés dans un salon sans jamais avoir été utilisés avant le mariage.

Ce mariage s’est étalé sur trois jours, le premier jour consistant, dans une ambiance très intime, à un simple repas entre les deux familles en présence des conjoints et quelques amis pour mettre fin à leur vie de célibat. Ambiance très intime.

Le second jour est le plus important puisque c’est le jour du mariage proprement dit. Le mari s’est levé très tôt malgré la fatigue de la veille, est parti d’abord au Hammam, puis chez le coiffeur, est revenu chez lui pour manger très rapidement, a revêtu son très beau costume puis est parti s’installer avec des amis dans un café de la ville avec des amis. C’est en milieu d’après midi que ses amis et sa famille sont partis chercher, chez les parents de la mariée, son élue. A cette époque, les « salles de fête » n’existaient pas. Et c’est donc au domicile du marié que la mariée atterrit après lui avoir fait un tour de cortège en klaxons et zorna dans le centre ville. Et c’est après cette arrivée, que le mari avait quitté le café après avoir endossé un beau burnous blanc et fait un tour en ville sur un cheval, s’arrêtant devant les principales places et cafés. Et c’est en début de soirée qu’il rejoint le domicile de ses parents où un très bon repas fut partagé avec les convives. C’est à cette époque que je découvrais les magnifiques tenues traditionnelles de la mariée qu’elle changeait et arborait toutes les heures, mais aussi l’incroyable quantité de bijoux qu’elle portait. Le vocabulaire même relatif à la description de ces robes et accessoires m’était totalement étranger. Je n’ai pas souvenance qu’il avait un orchestre en soirée, mais ce qui m’avait frappé ce sont bien les tenues des femmes incroyablement belles.

Au troisième jour du mariage, un  simple repas est proposé à midi pour la famille de la mariée. C’est le jour du « Ouf ! Tout s’est bien passé » pour ceux qui angoissent pour la nuit de noces.

C’était aussi à cette période que je suis tombé par pur hasard sur un concert de Elhadj Mohamed Ghaffour, peu connu à cette époque, sur une place de Tlemcen. Une pure merveille pour l’œil, l’oreille et l’esprit.

Bien plus tard, et à la suite de la diffusion du feuilleton « Dar Esbitar » par la RTA, j’ai pu mesurer l’écart entre ce mariage luxueux et la réalité de la vie de certains tlemceniens en particulier pendant la période coloniale mais encore aujourd’hui. Ce feuilleton a été une adaptation de la télé au magnifique roman de Mohamed DIB, « La grande maison » publié en 1952 et qui raconte la vie du petit Omar orphelin de père et la lutte de sa mère pour la survie de la famille dans un monde dominé par la colonisation et ses injustices.  Un roman où un des héros est le pain ! Le pain du quotidien.

Tlemcen, comme toutes les autres grandes villes de notre pays, n’échappe pas à la mauvaise gouvernance.

Dans son remarquable mémoire de Magister d’architecture, soutenu en 2011 à Tlemcen, Walid HAMMA posait le problème d’une « ville en péril » et s’interrogeait sur les raisons pour lesquelles il a fallu attendre la célébration de « Tlemcen capitale de la culture islamique » en 2011 pour voir nos responsables se bouger et procéder à quelques rénovations mineures de monuments historiques.

Comme toujours !


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6 Commentaires sur cet article

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  • MAAZOUZ
    12 août 2015 at 14 h 08 min - Reply

    @Youcef L’Asnami

    C’est vrai qu’elle est magnifique cette tenue et même la mariée ! Je sais que ce n’est pas n’importe qui , qui peut se permettre cette tenue mais elle est magnifique !

    C’est là où il faut revenir à la question des particularités et des richesses culturelles et artisanales de chacune de nos régions d’Algérie que ce FLN de 1962 veut effacer d’un revers de la main pour nous mettre dans le moule des pays du Golf exclusivement!

    Il y a de fabuleuses particularités culturelles et sociologiques dans notre vaste et immense pays qui faut réhabiliter à tout prix sinon les pays du Golf vont nous phagocyter vivant, même si leur culture est aussi une autre richesse qui a évidemment sa place dans notre pays !

    Mais pensons aussi un peu de temps en temps à nos richesses culturelles de Kabylie, des Aurès, du Constantinois, de l’Oranie, du Sud, des hauts plateaux, du M’zab, des Touaregs, etc… etc… et apprenons à respecter tout çà pour que nos diverses cultures ou traditions culturelles soient préservées dans le cœur de chaque algérien!

    Monsieur Youcef L’Asnami vous avez raison de mentionner que l’inégalité sociale, la misère sociale n’est pas le propre de Tlemcen, c’est le cas de plusieurs villes et villages du pays ! En principe après plus de 50 ans d’indépendance et la grande cagnotte pétrolière engrangée par le pays, le trace du colonialisme aurait pu être déjà cicatrisé au moins sur le plan économique et social ! Mais arrêtons s’il vous plait de nous plaindre tout le temps du colonialisme. Il a sa part de responsabilité certes, mais nous sommes à 53 ans de l’indépendance du pays !

    Et donc le responsable est vite désigné !

    Post scriptum : moi je me souviens du mariage de ma nièce il y a quelques années. Elle a épousé un étudiant musulmans intégriste de l’université de Bab Ezzouar, et elle est sortie de la maison paternelle en tenue islamique noire !

    Tout le quartier de ce grand village kabyle (village que je ne vais pas révéler ici) a été choqué ! Ils ont même dit que si son grand père était encore vivant çà ne se serait pas passé de cette façon complétement étrangère au tradition kabyle ! Un burnous ou un haik blanc au dessus de mariée aurait fait l’affaire, mais mon frère était dépassé par les évènements et n’a rien pu décidé ! Même durant la cérémonie de présentation de la mariée aux invitées, la tenue kabyle a été refusée par les mariés eux-même ! Bon , c’est leur problème et c’est ainsi !
    Certes , çà a jazzer mais pas plus

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    • Youcef L’asnami
      12 août 2015 at 20 h 41 min - Reply

      Mille merci pour ce commentaire que je partage dans son intégralité et que je me permets de partager…

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    • Samy
      13 août 2015 at 20 h 04 min - Reply

      J’aime bien la phrase: « Et donc le responsable est vite désigné ! ….. »

      genre c pas moi, c lui!!!! 🙂

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  • Ghazi Bekouche
    12 août 2015 at 18 h 28 min - Reply

    @MAAZOUZ

    … » çà a jazzer mais pas plus » , ……c’est normal car même les kabyles ont peur (comme les arabes d’ailleurs) de critiquer ces « pratiques nouvelles importées » dans notre pays, car ils ont tous la frousse de critiquer ou de remettre en question tout çà !

    On ne sait jamais , se dit-on sous cape , sous le burnous, sous la kachabia, peut-être que les mariés ont raison et ainsi ils vont aller (où çà ? ) eh bien directe au …….paradis !!!!

    Très bien 10 sur 10 pour ceux qui ont trouvé !!

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  • INAL Nawel
    12 août 2015 at 21 h 54 min - Reply

    Les traditions reflètent notre riche et glorieux passé. Notamment à Tlemcen connu par ses spécificités en matière de mariage. ce précieux récit évoqué est purement authentique. Mais de nos jours, cette tradition ne semble pas se généraliser sauf quelques familles en pratiquent. C’est comme le « haïk » qui se voit disparaître alors qu’il était à la « une » il y a une trentaine d’années ou plus. Serait-il la faute de négligence ou de l’influence du modernisme. Perdre nos coutumes, comme perdre une partie de nous-mêmes : toute une existence.

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  • Samy
    13 août 2015 at 20 h 05 min - Reply

    Juste rappeler que le musicien, El Hadj Ghaffour n’est pas de Tlemcen mais de Nedroma

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