Édition du
10 December 2016

La lente et douloureuse agonie du cinéma algérien

 affiche cinéma algérien– Youcef L’asnami

« Page en cours de construction ». S’agissant du cinéma, c’est le message sur lequel vous tombez lorsque vous visitez la rubrique « Politique du secteur » du site du ministère algérien de la culture.
Et pour cause ! On ne voit pas toujours pas concrètement les effets de cette « politique ».

La récente polémique relative au boycott contre la propagande « Ne donnez pas carte blanche à l’apartheid israélien » concernant la 68ème édition du festival international du film de Locarno 2015, a été largement relayée par les médias algériens. Cette couverture médiatique fait suite à la participation, dans le cadre de ce festival, de 12 projets de cinéastes maghrébins, dont quatre algériens, sélectionnés pour la treizième édition Open Doors qui s’est tenue du 8 au 11 août derniers. BDS Suisse justifie son appel au boycott « en réponse à un récent partenariat entre les organisateurs du festival et l’Israel Film Fund ainsi que la section «Carte Blanche» consacrée à Israël. BDS-Suisse dénonce l’attitude irresponsable de la direction du festival qui a tenté d’instrumentaliser les cinéastes programmés dans la section Open doors pour justifier sa collaboration avec une institution d’un Etat pratiquant l’apartheid. ».

En réaction à l’article « Le prix de la honte » publié par L’Expression le 12 août dernier, Narimane Mari, réalisatrice algérienne, a tenté de justifier sa participation par ces propos : « Nos films, comme tous les films du monde entier, sont des films internationaux et ils sont soutenus par notre État, contrairement à d’autres pays où le cinéma n’existe pas. Je veux, parce que je suis productrice autant que réalisatrice algérienne, que nos films prennent leur place dans le monde, simplement parce qu’ils sont d’une très grande qualité et que le monde est à nous. Tous nos projets de films présentés à Open Doors Locarno (…) sont marqués par la violence des états sur leur propre peuple ou sur les autres peuples. Tous sont écrits avec la souffrance des cauchemars de populations affolées qui trouvent, comme elles le peuvent, la voie de leur liberté et de leurs espoirs. ».

Que l’on soit pour ou contre cette participation des algériens à ce festival, on peut légitimement se poser la question sur les motivations profondes relatives à cette participation de nos réalisateurs à ce festival. S’agit-il d’une recherche de moyens pour leur permettre de réaliser leurs productions ? Ou d’une reconnaissance internationale à défaut d’une reconnaissance nationale ? Qui connait les films de Narimane Mari, Yanis Koussim, Amin Sidi-Boumédiène ou Karim Moussaoui ?

Le cinéma algérien, comme tant d’autres secteurs manque cruellement de données statistiques à même de permettre de dresser un état des lieux sur ce secteur, son développent mais aussi sa décadence. En mars 2014, un excellent rapport de Sahar Ali très complet intitulé « Projet de collecte de données statistiques sur les marchés cinématographiques et audiovisuels dans 9 pays méditerranéens » a été diffusé dans le cadre du programme Euromed Audiovisuel III de l’Union européenne et de l’Observatoire européen de l’audiovisuel. Ce rapport de 134 pages dresse un état de l’audiovisuel et du cinéma algérien peu reluisant.

Concernant le nombre de films soutenus, il souligne qu’ « entre 2007 et 2013, le FDATIC – Fonds de développement de l’art, de la technique et de l’industrie cinématographique – a soutenu la production et la coproduction d’une centaine de films oscillant entre : longs-métrages, courts-métrages et documentaires. Selon les données du FDATIC, 98 films algériens ont été financés par le FDATIC durant la période mentionnée, dont certains ayant bénéficié de subvention répartie sur deux années ou plus. Le pic du financement, en termes de nombre de films subventionnés a été enregistré en 2009 avec un total de 19 films et un montant s’élevant à 263.5 millions DZD. Les années 2010 et 2011 enregistrent respectivement le financement de 16 œuvres par année. Toutefois, un important recul est à signaler en 2012 et 2013 par rapport aux années précédentes : 18 films sont le fruit de l’assistance à la production engagée par le Fonds durant ces deux années. »

Concernant le parc des salles de cinéma, le rapport souligne « Selon les données du ministère de la Culture, sur les 458 salles existant au lendemain de l’indépendance, il n’en reste que 318 dont 91 en état de fonctionnement. Le reste a été soit détourné de sa vocation d’origine soit en état d’abandon. Sur les 318 salles de cinéma existantes au niveau national, seule une soixantaine appartient au secteur de la culture (un taux de 20%). Le reste 232 salles appartenant aux APC (un taux de 72%). Enfin, 26 salles appartiennent à des tiers, entre personnes privées et autres institutions (soit un taux de 8%). »

Et enfin sur la censure, le rapport rappelle « L’article 38 de la Constitution de 1996 stipule que : « La liberté de création intellectuelle, artistique et scientifique est garantie au citoyen » mais relève en même temps que « … la censure structurelle existe. Selon l’article 5 de la loi n°11-03 du 17 février 2011 relative à la cinématographie: « Sont interdits le financement, la production et l’exploitation de toute production cinématographique portant atteinte aux religions ou à la guerre de libération nationale, ses symboles et son histoire ou glorifiant le colonialisme ou portant atteinte à l’ordre public ou l’unité nationale ou incitant à la haine, à la violence et au racisme ». L’article 6 de la même loi indique que : « La production des films relatifs à la guerre de libération nationale et à ses symboles est soumise à l’approbation préalable du Gouvernement ».

C’est donc dans ce contexte morose que les professionnels du cinéma algériens essayent de réaliser et produire leurs œuvres. Et au-delà de cette polémique, on est en droit d’interroger les responsables de ce secteur en crise chronique depuis la décennie noire.

Selon le JO algérien du 22 février 2015, sur les 25.789.795.000 DA de budget de fonctionnement alloués par la Loi des finances 2015 au ministère de la culture, 142.400.000 DA (soit 0,55%) de subventions ont été accordés aux Établissements de la cinématographie et 100.000.000 DA au Centre algérien de développent du cinéma (soit 0,39%). Cent millions de dinars ! Moins de 600.000 € !

Des tels budgets ne sont pas et ne seront jamais à la hauteur des ambitions affichées par ce même ministère quant

  • au soutien à la production et à la diffusion du film algérien,
  • à l’enrichissement des archives filmées,
  • et à l’organisation des manifestations cinématographiques.

Dans une récente interview, Eyal Sivan réalisateur israélien et partisan du boycott du festival de Locarno, a rappelé que « Dans son discours au festival de Haïfa, Shimon Peres s’est adressé ainsi aux cinéastes israéliens : « L’Amérique a imposé sa culture à travers le cinéma, nous allons imposer notre image à travers le cinéma, c’est votre devoir. »

En effet, de nombreux pays tentent ou ont su redorer leur image grâce au cinéma. Cette polémique aura au moins le mérite que l’on s’attarde sur ce secteur en lente et douloureuse agonie


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UN COMMENTAIRE

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  • siddik
    17 août 2015 at 16 h 30 min - Reply

    Parlez du cinéma ça relève de l’ineptie. Aux années florissantes de l’époque Boumédienne où on passait d’un cinéma à une cinémathèque pour nous abreuver de l’art cinématographique, a succédé hélas une période de disette et de destruction du cinéma algérien. l’époque chadli a rasé les racines du développement algérien en marche et n’a laissé que de vagues souvenirs dans nos têtes. Tant que les politiques restent hors la loi il n’y a aura jamais de cinéma en Algérie.

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