Édition du
9 December 2016

Les prédictions de Frantz Fanon sur l’avenir des pays décolonisés.

Frantz-FanonL’histoire postindépendance que décrit Frantz Fanon, dans « les damnés de la terre », se résume à une prise de pouvoir violente du pouvoir par les nouveaux leaders. Bien qu’il n’ait pas survécu à la guerre d’Algérie, cet éminent psychiatre –il a rejoint la cause algérienne au cours de la guerre d’indépendance –décrit l’anarchie et la mainmise sur les richesses nationales dans ces pays nouvellement indépendants. « Avant l’indépendance, le leader incarnait en général les aspirations du peuple : indépendance, libertés politiques, dignité nationale. Mais, au lendemain de l’indépendance, loin d’incarner concrètement les besoins du peuple, loin de se faire le promoteur de la dignité réelle du peuple,…, le leader va révéler sa fonction intime : être le président général de la société des profiteurs impatients de jouir que constitue la bourgeoisie nationale », écrit-il.

En tout état de cause, bien que le peuple soit heureux de se libérer enfin du joug colonial, il n’en reste pas moins qu’en peu de temps sa déception gagne des pans entiers de la société. « La nouvelle caste insulte et révolte d’autant plus que l’immense majorité, les neuf dixièmes de la population continuent de mourir de faim. L’enrichissement scandaleux, rapide, impitoyable de cette caste s’accompagne d’un réveil décisif du peuple, d’une prise de conscience prometteuse de lendemains violents », note-t-il. Dans le cas de l’Algérie, ces résistances se sont manifestées au lendemain du référendum pour l’autodétermination. Plusieurs organisations ont œuvré pour qu’elles gardent leur autonomie par rapport au pouvoir exécutif.

Hélas, face à la violence du régime, ces organisations n’ont pas pesé lourd. Résultat des courses : en l’espace d’une année, toutes ces organisations sont uniment normalisées. Pire encore, pendant tout le règne du parti unique, seul le chef a le droit à la parole. Pour ce faire, il déploie toute sa force pour obtenir la soumission du citoyen. Pour Frantz Fanon, « le parti organique, qui devait rendre possible la libre circulation d’une pensée élaborée à partir des besoins réels des masses, s’est transformé en un syndicat d’intérêts individuels. Depuis l’indépendance, le parti n’aide plus le peuple à formuler ses revendications, à mieux prendre conscience de ses besoins et à mieux asseoir son pouvoir. »

De façon générale, depuis le recouvrement de l’indépendance, la dictature a fait de ce formidable instrument indépendantiste, en l’occurrence le FLN historique, une coquille vide. Alors que son œuvre marque de son empreinte l’histoire contemporaine, le régime l’a transformé en un lieu où les profiteurs amassent des fortunes illégales. Quant à ceux qui refusent de se joindre au bal des hypocrites, chacun de leur combat est assimilé à un complot. Pour Frantz Fanon, « le contact avec les masses est tellement irréel que le leader en arrive à se convaincre qu’on en veut à son autorité et qu’on met en doute les services rendus à la patrie. Le leader juge durement l’ingratitude des masses et se range chaque jour un peu plus résolument dans le camp des exploiteurs. »

Cependant, après avoir échoué dans le projet de bâtir un État digne des promesses des meilleurs fils du pays, tombés au champ d’honneur, le chef tente alors de s’accaparer ces dates historiques. « Le leader, parce qu’il refuse de briser la bourgeoisie nationale, demande au peuple de refluer vers le passé et de s’enivrer de l’épopée qui a conduit à l’indépendance », argue-t-il. Pour ceux qui suivent les messages présidentiels de ces derniers temps, le chef de l’État essaie de combler le déficit de son action politique en se réfugiant dans les récits historiques.

Pour conclure, il va de soi que le rassemblement des forces vives de la Nation pour mettre fin à la sujétion coloniale ne s’est pas accompagné du même élan pour bâtir des instituions justes. Ainsi, bien que le plus dur soit fait pendant ces années de braise, les usurpateurs du pouvoir ont tué dans l’œuf le projet de reconstruction nationale. Qu’en est-il 53 ans plus tard ? Hélas, les institutions de l’État dépendent encore de l’homme fort du moment. En attendant l’émergence d’un nouveau leader, le chef en place fait tout pour verrouiller les institutions. Mais là où le bât blesse, c’est qu’il soutient que son action s’inscrit dans la continuité du combat libérateur et se dirige surtout en faveur du peuple.

Aït Benali Boubekeur


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