Édition du
10 December 2016

Les héros meurent jeunes ou vieillissent mal

changement de vesteAbdelhamid Charif

Une personne qui se connait suffisamment bien ne risque assurément pas de se prendre pour Superman, et si tout le monde disposait d’un minimum d’amour propre et de confiance en soi, il ne resterait forcément que très peu de héros à acclamer.

Quand la servilité intellectuelle et la dépersonnalisation sont en vogue, il devient alors plus facile d’être héros que d’être honnête. Une grossière imposture peut suffire pour la fabrication d’un héros, alors que la calomnie peut souiller un individu honnête toute sa vie.

La flatterie et le dénigrement vont généralement de pair, et les éloges immérités aux uns sont des offenses implicites envers d’autres ; mais le comble de la médisance explicite est qu’elle épargne souvent les faiblesses et erreurs humaines pour privilégier le dénigrement des vertus. Et pourquoi pas, puisque des prophètes ont été traités de fous et de charlatans, et certains ont même été éliminés par des « héros » de leur époque.

Les crimes triomphants ont beau être teintés d’héroïsme et célébrés comme une fermeté pédagogique salvatrice, et même s’ils arrivent à museler l’écriture de l’histoire et déjouer la vigilance de la postérité, ils ne perdent, pour autant, rien de leur ignominie. Contre toute attente, ils finissent parfois, tels des lièvres exploités et largués d’une course de fond, par surgir de nulle part pour rattraper et narguer leurs auteurs sur la ligne droite, rendant inaudibles les chants de gloire déclinants et vains les butins récoltés. Indésirables, les démons du passé s’invitent souvent en intrus importuns au dernier dîner d’un crépuscule privé des plaisirs et prérogatives mais s’accrochant vainement à l’envie et l’appétit, et complètent les puzzles manquants, nécessaires à la morale de l’acte final.

Il est toujours plus facile de tromper, abuser, humilier, et corrompre, en position de force, mais le parcours d’un héroïsme imposteur demeure une longue tragédie théâtrale pleine de rebondissements, sur laquelle un critique averti ne se hasardera pas à porter un jugement final, avant de voir l’épilogue pédagogique crépusculaire.

Culture de la servilité et de la dépersonnalisation

Même si entre la flatterie et la calomnie il n’y a qu’un pas, c’est bien de la première que la sagesse doit se méfier le plus, car après tout, le dénigrement n’est qu’un hommage que les minables rendent, bien involontairement, aux grands.

Si un éloge mérité, tout aussi mesuré que non diminué, honore les deux côtés et particulièrement celui qui le donne, les louanges et flatteries hypocrites dégradent ceux qui les distribuent, et peuvent tromper ceux qui les reçoivent, sans les élever.

La sensibilité aux éloges et flatteries est une faiblesse humaine avérée dont personne n’est à l’abri, et celui qui prétend en être prémuni pourrait en fait n’être que plus exigeant, n’appréciant que des flatteurs joignant l’art et la manière. L’héroïsme sage et authentique, qui se suffit amplement dans la discrétion, consiste à ignorer les calomnies et mépriser davantage les flatteries.

Courtiser les rois et les tyrans, désireux et anxieux de voir leurs ombres et égos démesurément grandis, est un vieux métier avilissant dans lequel les hypocrites n’ont pas de concurrents. Les faveurs obtenues sont toutefois très coûteuses et demeurent toujours en deçà des attentes, car tout en teintant et engraissant le despotisme d’héroïsme, la flatterie cultive en même temps l’imbécilité et la dépersonnalisation.

Même s’ils s’enrichissent de leur servilité, les courtisans du despotisme demeurent misérablement insatisfaits, et la réussite sociale leur parait toujours élusive. L’humiliation continue cause par ailleurs un malaise chronique de plus en plus difficile à dissimuler, et qui n’est soulagé qu’en faisant subir le même sort à tous les subalternes présentant les mêmes prédispositions de médiocrité ambitieuse et servile.

Et quand cette pratique tyrannique et aliénante est stratégiquement encouragée et attisée au plus haut niveau, la médiocrité collaborationniste pyramidale mobilise alors des médias, organisations de masse, associations culturelles, et partis politiques. Une liesse collective euphorique pour les uns, et un terrible verrouillage sociopolitique pour les autres, desquels il est tout aussi difficile de se soustraire.

Les courtisans ne peuvent pas changer facilement de métier et sortir de la spirale de la servilité, car les caïds capricieux pardonnent plus aisément à quelqu’un qui ne les a jamais flattés, qu’à un servile qui cesse de le faire. Il arrive même que des rappels à l’ordre, cinglants et réguliers, soient nécessaires pour entretenir la platitude.

Les revers des astreintes subordonnantes sont particulièrement bien ressentis par les gouvernements mal élus, contraints de solliciter et négocier en position de faiblesse, le soutien des puissances occidentales pour compenser leur déficit en légitimité.

Et à cet effet, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il serait difficile de contester la pertinence du lien qu’établiront certains, entre ces rappels à l’ordre pédagogiques et l’intrigant feuilleton des ministres algériens humiliés dans les aéroports français.

La morale religieuse, de la négation à la honte, en passant par la crainte

« Nul refuge contre Toi sauf auprès de Toi », Hadith

Un préalable élémentaire à toute recherche de la solution d’un problème de logique ou de mathématiques, c’est d’être d’abord convaincu de l’existence de cette solution. Et de son unicité. Et surtout de changer de direction si on se rend compte qu’on est en train de s’en éloigner. Et dans la vie des créatures, il n’y a de refuge contre Le Créateur qu’auprès de Lui.

Si on ne doit discuter avec les gens qu’avec la seule approche dialectique qu’ils préfèrent, autant alors garder le silence ; et aucun prophète n’aurait pu ainsi accomplir sa mission. Qu’il s’adresse à des athées ou à des laïcs allergiques à la foi, l’argumentation religieuse, courtoise et pertinente, doit toujours faire partie des armes d’un croyant. Surtout au milieu de ses frères et sœurs qui, déboussolés par les sirènes d’une civilisation occidentale débridée et fatalement débarrassée d’une religion discréditée, veulent écarter leur Islam de leur vie quotidienne, voire de la gestion politique de leur pays.

« Malheur à ceux dont les cœurs sont endurcis contre le rappel d’Allah », Coran 39/22.

« Ne parlez pas trop sans invoquer Allah ! Les longues discussions sans la mention d’Allah endurcissent les cœurs, et le plus éloigné d’Allah est le cœur endurci », Hadith.

Un raisonnement logique et pertinent doit évidemment toujours accompagner et appuyer l’argumentation religieuse, mais celle-ci n’a pas à être zappée sous prétexte de gêner des interlocuteurs, affichant ou non leur irritation. L’embarras ne doit pas piéger et entraver l’expression de la morale même si celle-ci est irrecevable et rejetée à l’avance. Les fruits de la bonne parole sont souvent différés, et que de virulents antireligieux sont devenus plus tard meilleurs que les bons entendeurs.

Craindre sa propre religion et affronter les doutes qui en découlent, constituent la pire épreuve que peut subir un musulman dans sa foi, et donc dans sa vie. Les crises politiques, économiques, ou sociales, ainsi que la situation peu enviable de beaucoup de pays musulmans, constituent autant de circonstances aggravantes. Mais gare à celui qui cherche des solutions loin de son Dieu.

« Ce n’est là (Ô Allah) qu’une épreuve de Ta part, par laquelle Tu égares qui Tu veux et diriges qui Tu veux », Coran 7/155.

Le pouvoir, fut-il illégitime et brutal, fait hélas plus d’admirateurs et de flatteurs que le mérite et la sagesse, et l’admiration aveugle et stupide dévie du jugement objectif, et perçoit de la gloire même dans les actes les plus méprisables. L’admiration d’une supercherie de sauvegarde d’envergure peut même métamorphoser psychiquement un individu vers un masochisme suprême, accueillant les rallonges douloureuses d’injustice et de pillage provenant des héros avec davantage de gratitude, puisque à ses yeux une rançon plus élevée illustre encore mieux le pire que les sauveurs ont bravement évité à la société.

« Presque tous les hommes, frappés par l’attrait d’un faux bien ou d’une vaine gloire, se laissent séduire, volontairement ou par ignorance, à l’éclat trompeur de ceux qui méritent le mépris plutôt que la louange« , Machiavel.

La gratitude et les louanges les mieux placés et investis, qui retournent plus d’intérêts et de bénéfices sûrs et durables, sont ceux que l’on adresse au Seigneur. Tel est l’affairisme où la concurrence et l’envie sont tout aussi légitimes et honorables que fortement rétribuées.

« C´est à Allah qu´est la puissance et la gloire ainsi qu´à Son messager et aux croyants ; mais les hypocrites ne le savent pas », Coran 63/8.

Un crépuscule, plus inconfortable que prévu, pour certains anciens responsables ayant des choses graves à se reprocher, et dont certains détails peu glorieux, jusque-là minutieusement dissimulés, commencent à remonter à la surface, n’est en fin de compte pas si mauvais que cela, même s’ils préfèreraient plutôt s’en passer comme d’autres compagnons. Cela offre quand même une occasion inouïe, à ceux qui sauront la percevoir ainsi et voudront ensuite bien la saisir, pour prendre le bon recul et régler des litiges importants, avant qu’il ne soit trop tard. Et même s’ils manqueront, en toute vraisemblance, d’audace pour demander pardon à la société, ils pourront au moins se repentir auprès de leur Créateur.

Qu’ils saisissent cette dernière chance ou pas, le parcours très singulier de ces ex-responsables ne manquera certainement pas d’inspirer de la méditation aux uns et aux autres, et de livrer des enseignements pédagogiques. Et entre autres leçons, ceux qui vivent longtemps disposent de plus de temps, surtout pour mieux comprendre et bien sentir que la vie est très courte. Et même si certains irréductibles continueront d’acclamer fidèlement leurs « héros », nul doute que le nombre d’admirateurs et de flatteurs se réduira comme une peau de chagrin. Sans compter ceux qui, le moment venu, n’hésiteront pas à retourner la veste.

 


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