Édition du
6 December 2016

Quand les effets du  colonialisme deviennent une gangrène

 

colonialismeRien ne justifie l’absurde, rien n’explique la régression d’un pays si jeune, si riche et au passé glorieux comme le nôtre. Or chaque année, le mois de novembre nous rappelle au rendez-vous de nos désillusions! L’épopée des héros de la Toussaint est une de ces pages fastes de notre histoire qu’on tend à oublier si facilement. Loin est le temps de ces hommes intrépides qui sont montés au maquis en prenant leur courage en bandoulière! Ces hommes qui ont dit non à l’asservissement colonial, à l’injustice, à l’exploitation, à l’acculturation, à l’aliénation et aux abus de toutes sortes. Et pourtant, aucun algérien ne peut aujourd’hui rester insensible en voyant cette rare séquence du colonel Amirouche, le lion de la Djurdjura, étendu à même le sol, entouré d’une troupe de soldats français à la fois pris de peur et fascinés par la grandeur de l’homme qu’ils venaient d’abattre. De même, aucun des nôtres n’est en capacité d’effacer de sa mémoire le sourire éclatant d’un certain  Larbi Ben M’hidi qui, menottes aux poignets, aurait émerveillé par son courage légendaire et la presse hexagonale de l’époque, et ses compatriotes et même ses bourreaux! Défendre sa terre et mourir pour elle fut pour ces hommes l’idéal suprême devant lequel les ambitions périssent, les haines fondent, les rivalités disparaissent. Animés d’un extraordinaire souffle fraternel  d’émancipation, les révolutionnaires de 1954 ont balayé les réticences des uns et des autres (des Messalistes d’un côté et des Centralistes de l’autre s’entend) pour aller de l’avant et s’arracher quoiqu’il leur en coûtera le prix l’indépendance. Ne dit-on pas d’ailleurs que la force de l’espoir permet à l’homme de faire revivre des arbres morts? De ces indigènes méprisés ( Décret Crémieux 1871,  Indigénat 1881, enfumades, massacres collectifs, politique de terre brûlée, extermination, etc),  prisonniers d’une vie sans joie, sans plaisir, sans justice, jalonnée de surcroît d’humiliations, ils en ont promis de faire des hommes libres, des citoyens authentiques et des acteurs à part entière de leur destin, celui de la nation que le leader Ferhat Abbas (1899-1985) aura un temps auparavant cru inexistante même dans les cimetières! Enfin, le 5 juillet 1962, le rêve qui n’était au départ qu’une utopie est devenu pure réalité. Les pans d’ombres de ce système colonialiste inique  sont envahis par des rayons de lumière, le soleil de la liberté a brillé de ses mille feux sur un pays martyrisé jusqu’au sang durant 132 ans de privation et de souffrances. Bref, un autre jour s’est levé sur cette Algérie rebelle, ses plaines, ses dechras, ses villes, ses montagnes alors que les bidasses de cette France coloniale, vaincus et humiliés, sont partis.

 

 

Or si ce colonialisme-là a plié ses bagages et quitté nos terres, ses poisons y sont restés. Décidément. Mais comment? Et c’est quoi le colonialisme en fait? A dire vrai, je me suis souvent posé cette question. Un ami à moi m’a expliqué dernièrement que ce monstre prédateur n’est autre qu’ «une machine de destruction massive» qui ne laisse à ses victimes aucune chance de survie. «Tiens! Me dit-il, prends une fourmi et coupe-lui la tête, tu verras bien qu’après un laps de temps, tous ses membres bougent avant d’être enfin inanimés». S’efforçant d’être convaincant, mon interlocuteur continue «le colonialisme, c’est ça mon ami! En te coupant la tête, il te  prive de  la culture, tue ton intelligence, suce jusqu’aux os ton sang. Puis, en te jetant complètement exsangue dans l’ère d’une liberté que tu as dû, bien sûr, arracher par la force, tu porteras pour longtemps les blessures qu’il ta faites dans ta chair comme autant de séquelles corporelles, d’ecchymoses mémorielles, de vides générationnels, d’absences culturelles..etc.,» «mais, lui dis-je en souriant, on ne peut en aucun cas imputer tous nos maux à ces colons partis de chez nous il y a maintenant plus de 50 ans, ce n’est pas possible! C’est à nous d’agir maintenant, la responsabilité de ce gâchis nous incombe» « Certes, ce n’est pas facile de l’imaginer, me répondit-il, mais c’est bel et bien la réalité. Le colonialisme a empoisonné les pensées des colonisés, inoculé les virus du sous-développement dans leur esprit et les a abandonnés enfin à leur triste sort. Cela est comparable à un viol commis par un malade du S.I.D.A dont les effets sur sa victime tarderont à apparaître mais agiraient quand même efficacement au long cours. Ils prendront peut-être vingt, trente, quarante ans si ce n’est pas toute une vie pour détruire son corps mais finiront par flotter à la surface et être visibles à l’œil nu… avant de l’achever…» «Tu veux dire qu’on n’en finit jamais avec!» «effectivement,  le grand malade que nous sommes sera toujours aux prises avec les symptômes de sa maladie. C’est un cycle-bis de la nature fabriqué par l’ex-colonisateur lui-même. Un jour,  on aura par exemple des boutons sur le visage, un autre on se grattera le ventre, parfois on aura aussi des tumeurs malignes dans notre jambe ou sur les bras, souvent des migraines qui nous mènent aux vertiges, puis aux vomissements et ainsi de suite… puisque la gangrène rampe doucement…mais sûrement!» «Mais, là je te répète ma question de tout à l’heure autrement : Comment peux-tu justifier tout notre malheur par les lointaines conséquences du colonialisme alors que d’autres pays ont réussi (Le Canada, la Chine et la Malaisie à titre d’exemple) même s’ils ont comme nous un antécédent colonial?» « Non mon ami, tu te trompes lourdement! Tu sais c’est quoi le synonyme du colonialisme? C’est la souffrance. Et bien entendu toutes ses victimes seront ses filles, puis deviendront au fur et à mesure que le temps passe des sœurs germaines de cette même souffrance. Celle-ci quoique commune à tous, se manifeste sous différents aspects : en Égypte et en Algérie, c’est la dictature et l’islamisme, en Libye, c’est le tribalisme, au Liban, c’est le confessionnalisme, en Amérique Latine, ce sont les juntes militaires, la mafia urbaine et la corruption, en Afrique de Sud, c’est l’Apartheid, en  Australie, l’extermination effrénée des aborigènes, en Afrique subsaharienne, c’est le sous-développement chronique et le militarisme, en Inde, c’est le système clanique, etc.

 

Nicolas Sarkozy aura beau fait étalage dans son fameux discours de Dakar en 2007 des bienfaits de la colonisation  en estimant que les africains ne sont pas encore entrés dans l’histoire, c’est-à-dire que la faute de leur retard leur appartient entièrement, et qu’il y a eu sous l’ère coloniale des médecins qui ont soigné, des routes qui ont été construites, des hôpitaux édifiés, des écoles, des infrastructures, etc.,  il n’a pu heureusement convaincre personne! Car le problème du colonialisme ne se passe pas au niveau matériel, si tant est que celui-ci existe déjà, mais absolument dans la sphère morale : le cerveau du décolonisé. Je te donne un petit exemple pour illustrer mon propos : il y a plein de pays anciennement colonisés qui juste après leur indépendance dans les années 60-70 ont importé des technologies lourdes  pour moderniser leurs infrastructures et élever la conscience de leurs citoyens, à l’arrivée  rien n’y fait! Pourquoi à ton avis? La réponse est bien simple : D’autant qu’au bout de quelques années, leurs leaders pour la plupart illégitimes se sont rendu compte de l’énorme décalage qui sépare leurs populations de la culture, les arts,  la science, le développement, etc. Donc, ils ont eu l’impression que cela ne servait plutôt à rien de suivre cette démarche que j’appelle «réacculturation», en se résignant au fait accompli pour se tourner, ironie du sort, vers l’importation des armes, des munitions et des blindés dans l’unique but de renforcer leur pouvoir et, par ricochet, entretenir des différends frontaliers illusoires (Érythrée-Éthiopie, Inde-Pakistan, Égypte-Soudan, Maroc-Algérie, Timor Oriental-Indonésie…, etc). Le problème de ces pays-là est, semble-t-il, plus profond qu’il n’y paraît. Il est à la fois historique, colonial, culturel, anthropologique, sociologique, structurel, etc. De toute façon, je ne vais pas revenir ici sur «le discours sur le colonialisme» d’Aimé Césaire ni sur «le portrait du colonisé» d’Albert Memmi, encore moins sur «les damnés de la terre» de l’illustre Frantz Fanon. Car, bien que ces œuvres-là racontent vrai, ils n’en demeure pas moins que de nos jours, leurs enseignements deviennent parcellaires vu l’adjonction de d’autres facteurs aggravants aux anciennes lacunes : l’impérialisme économique, les multinationales, le compradore, les guerres humanitaires, etc. Il suffit de puiser dans le vivier de notre actualité pour s’en rendre compte. Le colonialisme et son avatar le néocolonialisme gardent de beaux restes et ont aussi, paraît-il, des beaux jours devant eux, hélas! Regarde comment partout les élites de ces pays-là font usage du double discours un cheval de bataille pour conquérir leur électorat et le berner : nationalisme-bidon frisant l’extrémisme et  xénophobie à l’intérieur de leurs frontières et soumission quasi-complète au néocolonialisme à l’extérieur.

 

On dirait que la plupart  d’entre elles font de leur pays d’origine une monnaie de rechange. Elles se baladent dans les capitales des ex-puissances coloniales comme si celles-ci étaient les leurs, puis elles mentent à leurs masses en les dressant contre les premières (les ex-puissances), les méprisent, les répriment et leur dénient le droit à l’expression et à la parole libre. Leur lien de vassalité coloniale est toujours vivant. Il est même presque charnel. Somme toute, le moyen le plus sûr  pour pérenniser leur domination, leurs privilèges et leur influence sur leurs sociétés respectives» «mais excuse-moi, je vois que tu es un peu pessimiste quant au pouvoir  de l’élan populaire dans le changement démocratique et que tu nies l’apport déterminant des indépendances nationales aux pays colonisés…» « Le hic n’est pas dans ces indépendances-là dont tu parles mais exactement dans leur exploitation machiavélique par des dirigeants sans scrupules : les uns en invoquent la légitimité révolutionnaire, les autres  le droit inaliénable et presque imprescriptible des vieille-garde nationaliste, tandis que la plupart s’appuient simplement sur l’autoritarisme et la dictature pour s’imposer. Or tout est conditionnel en démocratie dans la mesure où les élites au pouvoir, quel que soit leur poids, influence, savoir, charisme ou je ne sais pas quoi, doivent apporter un plus moral, matériel, symbolique à leurs peuples à savoir la dignité, la citoyenneté, la légalité, le respect des lois, la justice, etc. , sinon elles  feront bien de se retirer de la scène, carrément ! C’est la règle n°1 de la démocratie mon ami» .

Kamal Guerroua


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