Édition du
6 December 2016

LE SYNDROME ANOMIQUE (1ère partie)

 http://www.impact24.info

Par Brahim Zeddour 

La grande peur

Un vent de panique souffle sur l’Algérie. De plus en plus, le pays semble traversé par de fortes sensations d’angoisse et de désespoir. Une pensée apocalyptique annonce la fin de quelque chose que personne n’arrive à cerner avec précision.

L’heure n’est plus à la sérénité, l’actualité est effrayante, et «prétendre se faufiler sans dommages entre cette horreur et cette férocité est une imposture» (Gabriel Matzneff). Tant d’épreuves ne cessent d’aggraver la détérioration de la situation qui présente de plus en plus des risques considérables.

Les Algériens sont tourmentés par la question de la déliquescence de l’Etat. Mais ce qui fait le plus peur, c’est de voir l’Etat, dans sa chute, entraîner l’éclatement de la société. Ces inquiétudes sont fondées et loin de toute forme d’ésotérisme, beaucoup d’analyses convergent vers cette conclusion.

La raison est évidente. Edmund Burke l’a énoncée en postulat diversement vérifiable : «Un Etat qui n’a pas les moyens d’assurer les changements, n’a pas non plus les moyens de sa propre conservation». Tout le monde a pu se rendre compte que le pouvoir en Algérie a fini par dévoiler sa décadence congénitale, il n’a jamais su, pu ni voulu opérer les transformations souhaitables pour réaliser un saut qualitatif vers un nouvel ordre politique, économique et social. Ce qui a conduit à assombrir davantage les perspectives d’une population de plus en plus désabusée et de plus en plus désemparée.

Incapacité de l’Etat

Les Algériens prennent péniblement conscience que l’incapacité de l’Etat à mener les changements nécessaires a eu comme conséquence l’apparition d’un péril intérieur, que l’on pourrait appeler, dans les circonstances présentes, le syndrome anomique. Tous les dysfonctionnements que nous subissons ne sont, en réalité, que les symptômes d’une véritable anomie, c’est-à-dire cet état de dégénérescence de la société dû à la disparition progressive et parfois même à l’absence totale de normes et de valeurs. Amartya Sen, Prix Nobel d’économie 1998, qui considère le développement comme un processus d’élargissement du choix des gens et non comme une simple augmentation du revenu national, a signalé les risques d’une pareille situation : «Le public ne doit pas se considérer simplement comme patient, mais aussi comme un agent de changement. La sanction de l’inaction et de l’apathie peut être la maladie et la mort.»

Un pouvoir exercé sans finalité constructive est foncièrement destructurant, il a fini par plonger le pays dans l’inertie, dans l’épuisement des énergies et la destruction des ressources, où l’Etat se singularise par son incapacité à veiller à la préservation de la société. Une tragique réalité qu’on peut aisément constater à travers les conséquences désastreuses de l’exercice du pouvoir sur les comportements humains et les mutations sociales.

Renversement de l’échelle des valeurs

Aujourd’hui, si on devait écrire l’histoire de cette aventure, ce serait faire le bilan d’un développement avorté avec son cortège de situations chaotiques.

Un signe évident de fin des temps est manifestement cette médiocratie, qui rappelle curieusement le régime de la pornocratie pontificale durant les périodes sombres du Vatican, où la papauté était faite et défaite au gré des intrigues des courtisanes.

La médiocratie s’est cloisonnée derrière des hommes et des méthodes de gouverner où les critères de recrutement et de promotion, fondés exclusivement sur la passion obsessionnelle de la servitude, ne permettaient que la montée de générations spontanées et incultes, dont les zozotements ne font plus rire personne. Instinctivement, on n’a pas manqué d’opérer un renversement de l’échelle des valeurs pour bannir le mérite et l’excellence et traquer tous les éléments valables. Karl Popper l’explique : «Mais le secret de la supériorité intellectuelle étant l’esprit critique, l’indépendance d’esprit, il en résulte des difficultés insurmontables pour toute forme d’autoritarisme, car l’autoritariste choisit en général des êtres dociles et malléables et, par conséquent, des médiocres. Il ne peut admettre que ceux qui ont le courage intellectuel de contester son pouvoir puissent être les meilleurs.»

Un scénario catastrophe

Sur le plan international, l’Algérie ne parait que l’ombre d’elle-même, sans aucune vision stratégique dans un monde en plein bouleversement. Hormis le grenouillage de la diplomatie des bons offices, le pouvoir se contente d’un strapontin, tout juste pour avoir droit aux photos-souvenirs lors des rencontres internationales.

Après un demi-siècle d’indépendance, l’idéal révolutionnaire ne semble pas avoir survécu. Une classe d’affairistes a réussi à conquérir le pouvoir économique, par le simple et unique fait qu’elle a appris à se tenir à proximité du régime, avec un accès permanent aux dossiers et aux centres décisionnels. Sa fortune, elle la doit aux avantages et privilèges dont elle bénéficie dans le commerce extérieur, les marchés publics et les crédits bancaires. Comme l’appétit vient en mangeant, cette classe d’affairistes est tentée par la conquête du pouvoir politique, car, de par sa proximité, elle n’a pas manqué de constater le degré déliquescence des institutions. Ce qui aiguise davantage ses ambitions, ce sont les sombres perspectives financières du pays qui vont aggraver les fractures sociales, les riches seront plus riches et les pauvres plus pauvres. Autant de signes qui augurent d’une grande période de troubles et de nouveau, l’armée devra encore jouer à la force d’interposition entre le peuple et le pouvoir. Mais ce qui est le plus à craindre de ces affairistes, si toutefois ils parviennent à réaliser leur dessein, c’est qu’ils n’hésiteront pas à livrer le pays, pour une poignée de dollars, aux forces démoniaques qui propagent dans le monde la stratégie du chaos orchestré.

Il est clair que le pays se trouve démuni de tous les moyens, même les plus rudimentaires, à sortir de ce marasme qui l’étreint. Il faut convenir que l’Algérie est confrontée à un tragique rétrécissement du champ des possibles et qu’elle n’a plus les moyens de sa politique, ni même la politique de ses moyens. Sans doute que le pays est l’otage de ceux qui, après une longue pratique predator, sont aujourd’hui tentés par la solution terminator. C’est ce qu’on appelle, au jeu d’échecs, se mettre en Zeitnot, (de l’allemand Zeit : temps et Not : pénurie, détresse, urgence). Cette situation, où le joueur ne dispose que peu de temps pour jouer beaucoup de coups, crée une tension de nature à entraîner des décisions hâtives et des coups approximatifs, voire funestes.

Ainsi se profilent les contours effrayants d’un scénario catastrophe, qui ne relève plus de la science fiction, mais bien plutôt de la collapsologie, c’est-à-dire de l’étude transdisciplinaire des conséquences de l’effondrement. Samuel Beckett donne une image de ce monde effroyable «où rien ne peut-être pris ni donné et où il n’y a aucune possibilité de changement ou d’échange

B.Z.


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5 Commentaires sur cet article

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  • Salim METREF
    28 novembre 2015 at 21 h 09 min - Reply

    Merci pour cette pertinente analyse de notre vécu, de notre déliquescence et de ce que nous sommes devenus.
    Merci d’aussi d’insuffler de l’oxygène jusqu’aux alvéoles d’un corps inerte qui ne veut pas mourir.
    Merci aussi de dissiper les brumes qui nous empêchent de voir que les cimes sont souvent a portée de main.

    Les perspectives de sortie de crise existent pourtant (vous les developperez certainement dans la suite de votre contribution) mais c’est le temps qui nous manque le plus car nous en avons beaucoup perdu..
    Ce qui pose probléme aussi c’est la matrice pour emprunter le terme à Sammy Oussedik.
    L’élite à l’origine de novembre 54 ne s’est plus renouvellée. C’était une génération d’or.
    Et nous n’en n’avons plus.

    Sallam

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  • Dria
    29 novembre 2015 at 12 h 26 min - Reply

    le Syndrome est si profond et vous l’avait si bien décris au point d’en faire un remède pour preuve vous avez réussi à faire sortir l’algérien que je suis de son silence prémédité.

    Si l’on admet cet état d’ANOMIE pour notre président aphasique,sachant que l’anomie est un symptôme de l’aphasie, mais comment expliquer que le reste du peuple ,son élite, sa classe politique soient également atteints de ce syndrome anomique, sachant que l’anomie n’est pas CONTAGIEUSE… comment expliquez ce silence et l’immobilisme devant ce Scénario Catastrophe qui a déja commencé hélas ,Est-ce due à une AMNÉSIE programmée par les tenants du pouvoir , au point de nous faire oublier ce que nous sommes devenu c’est-à-dire anomique, boulimique et pathétique..

    Comment se débarrasse de ce syndrome, certainement pas en traitant ses symptômes séparément, il ne s’agit plus de rompre son silence ou de récupérer sa mémoire, le seul remède à mon humble avis c’est d’en faire du changement un DEVOIR.

    la question est COMMENT QUAND et d’Où sortira cet APPEL qui interpellera chacun d’entre nous, Oui il y a le feu en la demeure, sauf pour celui qui ne veut rien voir , alors s’il y a CÉCITÉ (en plus de l’ANOMIE et l’ AMNÉSIE), la tâche n’est pas aussi simple et mérite ce SILENCE réfléchie .

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  • rachid dahmani
    30 novembre 2015 at 8 h 20 min - Reply

    Bonjour à tous,

    En gros, et comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, c’est l’ère Mad Max qui nous attend et qui attend l’Algérie. Juste un regret, nous avons tous contribué à ce scénario catastrophe, d’une manière ou d’une autre. Nous connaissons tous ce système qui a ruiné le pays de 62 à nos jours. Nous connaissons tous ses effets, on ne devrait pas s’étonner. Alors ça voudra tout simplement dire que l’on a grandement contribué à l’arrivée du vent de panique qui soufflera, à court, moyen ou long terme ou peut être très bientôt. Bonne journée à tous.

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  • Mouloud
    1 décembre 2015 at 16 h 58 min - Reply

    L’Algérie est un état nation qui inspire plus la peur à ses propres citoyens, d’ailleurs cet état-nation ne considère pas l’algérien comme citoyen a part entière! Elle le considère comme un GACHI juste capable de digérer ce que cet état lui jette comme miettes, et à chaque signal d’aller voter par peur de ne pas avoir accès au logement, de ne pas avoir le passeport, etc…
    Un état ne peut existé qu’à travers un peuple libre, or l’algérien reste esclave ou, indigène dans son propre pays parce qu’il n’a jamais su ou pu défendre ses intérêts et les imposer. Il voit un Drabki, un handicapé ( l’handicap ne diminue en rien l’aptitude humaine), des malfrats du FCE et une opposition fictive se battre plus pour le poste que pour lui. Ce peuple est capable d’accepter tous les sacrifices à condition que ….l’on les lui définisse. C’est un peuple aphasique doté d’un président APHASIQUE et d’un AVENIR DES PLUS INCERTAINS d’ou cette ANOMIE.
    Ce peuple est malgré lui une OULAYA dans tous les sens, il accepte tout! Même la catastrophe annoncée pourvu qu’il ait du pain, alors il ne se défini plus comme peuple il devient à juste titre un simple GACHI un amalgame d’individus!

    QUE DIEU PROTEGE L’ALGERIE.
    QUE DIEU LUI REDONNE LE COURAGE DE SE LEVER ET DE SE FAIRE RESPECTER !

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  • rachid dahmani
    2 décembre 2015 at 7 h 42 min - Reply

    Bonjour à tous,

    Les lois de la thermodynamique sont formelles. L’entropie de l’univers est croissante et elle ne décroîtra jamais (peut être après un hypothétique big crunch). Mais à plus petite échelle, de la planète terre par exemple, la tendance est réversible. Il se trouve qu’en Algérie ce ne soit pas le cas. Il n y a pas de décroissance de l’entropie. Le chaos se solidifie au fil des années. Comme si on était dans un univers à part entière seuls ou l’entropie ne décroit pas. L’utilisabilité de tous ce qu’on possède dans le pays ne fait que régresser. Les acteurs principaux y sont pour beaucoup bien évidemment à commencer par nos dirigeants mafieux. On se dirige doucement mais surement vers un chaos total irréversible. Il y aura alors une uniformité partout. Tout le monde sera logé à la même enseigne. Sauf ceux qui auront changés d’univers d’ici là et ceux là on les connait déjà. Ce sont effectivement les instigateurs du chaos. Quant au principal acteur, le peuple, il s’en mordra les doigts quand il découvrira ce qu’est un chaos total. Il ne perd rien pour attendre en ce moment. Bonne journée à tous.

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