Édition du
6 December 2016

La lucidité, le libre choix, et les faiseurs de l’histoire

 

Ait_Ahmed_au_maquis_septembre_1963.benboulaid_848724_679x417Abdelhamid Charif

 

Plus patriote que Ait Ahmed, tu ne meurs pas ! C’est lui-même qui rassure.

Pas besoin d’abandonner les études pour adhérer à un parti clandestin, diriger une organisation paramilitaire secrète, fonder la diplomatie internationale d’une révolution, et s’opposer dès l’indépendance au totalitarisme des compagnons, tout en jouissant de la patience légendaire du refus. Rien de tout cela : « Le patriotisme aujourd’hui c’est militer pour la démocratie ».

Elémentaire cher Da L’Hocine ! La démocratie et les droits de l’homme, c’est la mode ! Et la mode, c’est autant de postures que de coiffures !

Les traumatismes de l’incompréhension

« Je n’ai plus revu Aït Ahmed depuis 1992. Je n’ai jamais compris sa position. Je n’ai pas compris non plus sa participation à la conférence de Sant’Egidio en présence du FIS ». Ali Haroun.

Plus que le général Giap, Ait Ahmed a souffert toute sa vie des mauvais élèves. Et pas seulement dans l’adversité.

« Je ne peux que répéter ce que j’ai dit. » C’est ainsi que s’exclamait exaspéré le professeur de mathématiques, un certain Fonlupt, chaque fois qu’un élève distrait ou coincé n’arrivait pas à digérer son élégante démonstration. Ait Ahmed a fait mieux. 70 ans à rabâcher le patriotisme lucide et la patience politique.

Supporter les injustices quand on n’a pas beaucoup de choix, Ait Ahmed n’est pas seul. Mais pour la patience du refus, il est presque unique. Les sceptiques du libre choix apprécieront.

Refuser la présidence de l’Algérie ! S’agit-il d’une lucidité exemplaire ou bien d’un manque de pragmatisme et d’une naïveté préhistorique ? Dans les deux cas, Da L’Hocine aura très peu de disciples. Ne pouvait-il pas, comme il l’a fait dans des conditions plus difficiles et moins attrayantes, répondre à l’appel du devoir ?

Examinons un exemple de la lucidité dopée de ceux qui, sans opportunisme jurent-ils, ont cédé devant les implorations du patriotisme graissé.

Savourant confortablement la retraite dorée et la conscience tranquille d’un ministre pragmatique de la décennie de sang, Boukrouh s’adonne à la philosophie spirituelle. N’eût été Hachemi Cherif, ex-patron du parti communiste PAGS, qui l’a devancé dans les années 90, Boukrouh aurait sans doute déposé un brevet pour son « Islamawiya », qui, sous prétexte de dénoncer le radicalisme, sert davantage de refuge aux confusions d’une foi ébranlée ou rangée. Plus déçus seront ses détracteurs éventuels, prétendant diagnostiquer une nouvelle « Zandakawiya ».

En plus d’une lignée et ascendance solidement ancrées aux valeurs de la nation, d’un patriotisme aussi authentique que désintéressé, d’une clairvoyance et patience exemplaires, Bennabi et Ait Ahmed ont aussi partagé ensemble le traumatisme des mauvais élèves.

Lucidité et discernement

« Je ne suis pas un trompeur, mais le trompeur ne peut me tromper », Omar Ibn Al-Khattab.

Le discernement authentique, c’est cette aptitude, indépendante de la direction du vent, à pouvoir aussi bien avancer sobrement tout droit, qu’à effectuer et réussir courageusement des virages brusques à 180 degrés Le manque de lucidité est une incompétence plus préjudiciable que la naïveté assumée par définition ; et la tromperie et la ruse en sont des symptômes incontournables. Là où l’opacité et ses affinités sont de mise, le discernement gênant est contraint de battre en retraite. Et une fois installée au sommet de la hiérarchie, l’impertinence du recours aux plus compétents se généralise, et la corruption et la faillite avec. Pourtant, en mobilisant, à tous les niveaux, les meilleures ressources humaines disponibles, on ne peut que faire de son mieux, sinon minimiser les dégâts, tout en tranquillisant la conscience.

Si en temps de prospérité, la méfiance vis-à-vis de la clairvoyance peut paraitre anodine, ses préjudices sont énormes en période de crise. Et non moins, quand, en dépit de l’écart temporel, on refuse de jeter un regard lointain apaisé, pour reconnaitre et éviter lucidement les erreurs du passé.

Afin d’étayer la réflexion, un examen d’autres profils historiques exceptionnels, est proposé.

Flashback historique

Nous sommes en Janvier 1955. Jacques Soustelle vient d’être nommé Gouverneur d’Algérie. Une armée très puissante ne doit pas sous-estimer une insurrection d’indigènes. On fait donc appel au major à dix-sept ans du concours de l’Ecole normale supérieure, diplômé d’ethnologie, professeur agrégé de philosophie, docteur ès lettres, et futur membre de l’Académie française (1). Soustelle sait qu’il peut compter sur des collaborateurs très qualifiés, mais il veut plus. Il demande conseil au maître des maîtres, Louis Massignon, « un homme signifiant la France », aux yeux d’Aragon, et héritier de Charles de Foucauld (2,3). Cet ancien rival et compagnon français de Laurence d’Arabie, a participé aux accords Sykes-Picot et fut le premier français à œuvrer pour un foyer juif en Palestine (5), avec son ami Weizmann, futur président d’Israël.

De par sa culture très riche, ses prérogatives immenses et généreuses, Massignon était le père blanc des intellectuels musulmans, et presque tous sont tombés sous son charme. Shariati et Arkoun, n’ont pas tari d’éloges. Massignon était passionné par la culture orientale, en particulier un certain Al-Hallaj, et la fascination de certains de ses disciples musulmans était telle qu’ils connaissaient plus sur la vie de ce mystique du Soufisme, peu connu du 10ème siècle, que sur celle du Prophète, Prière et Salut sur Lui, ou ses compagnons. Il y avait deux exceptions, Bennabi et Bensaî. Ce dernier fut retourné par le premier, et poussa l’indélicatesse contre son ex-maître jusqu’à l’accuser d’être « pire que les enfumeurs de Dahra de 1845 » (6).

Massignon est pertinemment décrit par les siens comme un « sioniste, chrétien, et pacifiste » (4). Dans l’ordre. Son objectif stratégique était « d’enterrer le Coran » afin de sauver pacifiquement tous les musulmans. Sauf ceux qui refusent la civilisation. C’est pour cette raison qu’il prévenait contre les sentiments attachants, car le monde musulman offre des « interlocuteurs valables », mais aussi des « amitiés impossibles ».

A Soustelle, Massignon conseilla d’engager la crème, Vincent Monteil, Saint-Cyrien ayant sillonné le monde arabe pour devenir l’un des plus grands orientalistes, récitant le Coran et parlant plusieurs langues et dialectes. Même s’il n’était pas son inconditionnel, lui contestant notamment le jugement d’un Islam « inachevé et négatif », Massignon voyait en Monteil un digne héritier : « La route est longue, et je vous demande de la continuer, en pensée fraternelle avec moi » (7).

Ben Boulaïd et Monteil

Dès le début de leur collaboration, en Février 1955, Soustelle et Monteil apprennent qu’un chef de la rébellion des Aurès, Ben Boulaïd, venait d’être arrêté à la frontière entre la Tunisie et la Libye. Ne pouvant attendre, Monteil débarque à Tunis. L’entretien entre ces deux hommes d’exception est une page d’histoire qui vaut le détour. Résumé du récit de Monteil (8).

Avant de s’isoler avec le détenu, Monteil s’assure qu’il n’a pas été interrogé trop brutalement, et apprend qu’il s’agit de la personnalité la plus représentative des Aurès, ayant gagné les élections de 1948 avec un score record. Le secret du 1er Novembre, étant bien gardé, la DST ne savait pas encore qu’il s’agissait d’un chef important du FLN.

Ben Boulaïd s’exprime bien en français. Il a trente-quatre ans, est meunier et propriétaire foncier. Il est président des commerçants de l’Aurès et exploite un car sur la ligne Arris-Batna. C’est un bourgeois aisé, mais sa condition privilégiée ne lui suffit pas. Il rejoint le PPA de Messali pour « faire quelque chose » contre l’inégalité. L’administration annule son élection et le remplace par Cadi Abdelkader, qui va s’illustrer par une docilité bien récompensée. Pour punir Ben Boulaïd, l’administration lui fait des ennuis jusqu’à supprimer l’autorisation de l’exploitation de son car, pour l’attribuer à un proche de Cadi Abdelkader.

« C’est à de pareils corrompus que votre administration fait confiance. »

La conversation se poursuit en arabe, et puis en chaoui. Mostefa se détend davantage.

« Toutes ces injustices m’ont poussé vers le nationalisme. Le statut de 1947 avait suscité un espoir, mais l’administration pourrie l’a annihilé et joue maintenant un rôle extraordinaire dans le mouvement de révolte auquel vous assistez. »

« Tout cela, je ne l’ignore pas, mais vous avez pris les armes contre la France ! »

« Ça oui, mais il faut s’entendre. Je suis assez aisé, j’ai une femme et sept enfants. Et ce n’est pas de gaieté de cœur que je me suis lancé dans le combat. C’est la seule issue possible. Jamais vous ne vous seriez occupés de nous si nous étions restés « tranquilles ». »

Ben Boulaïd ne nie pas les informations contenues dans les papiers saisis sur lui, sur le nombre d’hommes armés dans les Aurès. Monteil apprend aussi qu’il était en contact avec les hommes du MTLD au Caire. Animé, Ben Boulaïd continue :

« Nous n’étions pas nombreux au début, mais votre armée est notre meilleur recruteur. Les ratissages, les tortures nous amènent chaque jour de nouveaux combattants qui, au début, n’étaient pas décidés. Les goumiers et les tirailleurs pillent, violent, détruisent les provisions. Que feriez-vous à la place de ces hommes ? Ils ne pensent qu’à se venger et nous rejoignent. »

« C’est tout de même vous qui, au 1er Novembre, avez… »

« C’est sûr. Avant le 1er Novembre, on pouvait nous exploiter, nous considérer moins que des chiens sauvages de l’Aurès. Il faut passer par cette phase de violence. Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je recommencerais ! »

Ben Boulaïd veut convaincre cet interlocuteur visiblement important, mais dans son exaltation il ne perd ni son sang-froid ni sa prudence. Habilement, Monteil cherche à connaître son rang.

« Je suis très connu dans l’Aurès, c’est pourquoi on m’a suivi. Mais le chef, c’est Si Messaoud. Un jeune de vingt-huit ans. Il est « pratique » et raisonne. »

Avec ce pseudonyme, Ben Boulaïd a protégé les siens et Chihani Bachir, son second.

La conversation se poursuit. Intarissable sur les raisons sociales et politiques ayant nourri l’action armée, Ben Boulaïd ne donne aucun renseignement pouvant faciliter une enquête policière. Monteil le trouve sympathique, courageux, prudent pour les siens, et non pour lui-même.

« Mon but serait une Constituante algérienne. Mais avec des mesures urgentes : retirer les troupes de l’Aurès, surtout les goumiers en raison des viols et crimes ; amnistier les condamnés politiques, en particulier les 2000 détenus de la Toussaint. Enfin, application du statut de 1947. »

Décidément, pense Monteil, nos points de vue ne sont pas très éloignés. Les deux hommes se séparent. Monteil va sortir quand Ben Boulaïd le retient par la manche :

« Je ne demande rien pour moi-même, je suis même prêt à signer un papier reconnaissant que j’accepte d’être fusillé si ma mort doit sauver l’Algérie. »

Monteil ne répond pas. Il esquisse un petit sourire triste. Ben Boulaïd le regarde avec confiance. Avec intensité. La porte se referme. Monteil ne reverra plus Ben Boulaïd. Fin du récit.

Monteil sera marqué par ce chef rebelle, prêt à recommencer et à signer le sacrifice ultime, et c’est sans peine, mais avec tristesse sans doute, qu’il le classera dans la catégorie des « amitiés impossibles ». Il n’aura pas plus de peine à sonder et repérer des interlocuteurs moins inconvenants, des politiciens non impliqués dans l’insurrection, qu’il fera libérer, tels Ben Khedda, Kiouane, et Lahouel (9). S’étant opposé à l’étincelle du 1er Novembre, les centralistes ne devaient pas représenter une menace sérieuse de récidive ; mais par carence ou excès de lucidité, certains se retrouveront avec Abane Ramdane, libéré plus tôt et avant terme aussi, propulsés à la tête de la révolution, durant le congrès de la Soummam. Ben Boulaïd était déjà mort, et la plupart de ses compagnons, qui ont répété derrière lui, à l’heure H, le serment devant Dieu, de la libération de l’Algérie ou la mort (10), ne verront pas, eux non plus, l’indépendance.

Cultivés ou pas, Ben Boulaïd et ses semblables étaient jugés non civilisables ; tout comme ce paysan qui, des années auparavant, avait démantelé, sans le vouloir, une base des généreux pères blancs, désirant dresser un premier bilan à travers les impressions des villageois de Oued Abdi : « Tout le monde vous trouve comme des anges, il ne vous reste qu’à prononcer la chahada ».

La chahada, à peine quelques mots, mais cette clé d’admission et de validation prive certains de la générosité civilisatrice. Il suffisait d’une souplesse adéquate pour intégrer le rapprochement inter-religieux de Massignon. Ce dernier était même parvenu à réaliser des fusions, en faisant franchir l’obstacle à certains disciples convertis au Christianisme, tels l’algérien Lahmek (sic), et le notable marocain « El-Hadj Abdeljalil » promu « Père Abdeljalil » (6).

Il suffit donc de montrer assez d’insouciance, vis-à-vis de ce repère, que les Novembristes ont clairement revendiqué, pour devenir un « interlocuteur valable ». Est-il nécessaire d’ajouter que ceux qui font l’impasse auront les faveurs ? Et peut-être même plus, puisque affinités.

Lucidité crépusculaire

Voyant qu’il prêchait sa solution politique dans le vide, Monteil démissionne de son poste après quelques mois seulement, malgré les implorations de Soustelle. Il signera plusieurs articles critiquant la politique française, en recourant au pseudonyme Sarrazin. Il écrira des livres sur l’Islam qui incommoderont l’establishment, et lui vaudront des lettres du Général De Gaulle. Il continuera son chemin sans oublier la consigne du maître et ami Massignon : « La route est longue, et je vous demande de la continuer, en pensée fraternelle avec moi ». Que de pays musulmans visités, et que de livres lus ou écrits. S’étant dès le début libéré du préjugé, d’un Islam « inachevé et négatif », c’est presque sans surprise, qu’en 1977, 15 années après l’indépendance de l’Algérie et la mort de Massignon, Vincent Monteil, l’insatiable chercheur, embrasse l’Islam et adopte Mansour comme prénom (11). C’est en toute lucidité et courage, qu’à l’âge de 64 ans, il amorce ce virage à 180 degrés. Monteil sera moins sollicité par les médias, et s’offrira même des inimités avec ses écrits, dont un article sur le terrorisme d’Etat d’Israël en 1978.

L’approche du voyage ultime apporte une sérénité souvent préférable à la fougue de la jeunesse, et favorise l’acquisition d’une clairvoyance implacable. Le sommeil de l’insouciance vis-à-vis de la vie ultérieure, devient moins profond, et on se rend compte que vivre une seule fois signifie aussi absence de toute occasion de rachat. Sans être entrainante, la lucidité crépusculaire n’est pas moins salvatrice. Des virages perspicaces à 180 degrés, il y en a toujours eu, et à tous les âges. Le plus célèbre demeure celui de l’auteur d’une citation précédente, Omar Al-Farouk, le maître du discernement, qui était sur son chemin pour débarrasser sa tribu du nouveau charlatan perturbateur, avant de devenir instantanément l’un des plus proches compagnons du Prophète, Prière et Salut sur Lui.

La lucidité authentique, se démarquant des abus et tromperies, ne mérite pas d’être culpabilisée, pas plus que la naïveté ne mérite d’être ridiculisée. Mais loin de demeurer innocente, cette dernière, ainsi que les autres formes de carence en discernement, commandent tout le mépris quand elles portent des chaussures trop larges et trop hautes, qui, en provoquant la chute et la faillite, entrainent tout l’entourage dans le sillage.

 

Références :

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Soustelle

(2) http://www.moncelon.com/Massignonbio.htm

(3) http://www.voltairenet.org/article160326.html

(4) akadem.org/public/Documents/FINIS/CHARBIT-intellectuels_866_A2/doc4_massignon.pdf

(5) http://edition.moncelon.com/louis%20massignon%20ET%20la%20palestine.pdf

(6) Malek Bennabi : « Pourritures », « Mémoires, Tome 1 », Dar El Oumma

(7) www.monde-diplomatique.fr/1987/07/SALLANTIN/40114

(8) http://algerie.eklablog.fr/ben-boulaid-un-lion-en-capture-a44913206

(9) Daniel Guérin : « Ci-gît le colonialisme: Algérie, Inde, Indochine, Madagascar, Maroc »

(10) http://algeriaworld.net/2014/10/27/هذا-هو-قسمُ-الموت-الذي-ردّده-بن-بولعيد/

(11) http://oumma.com/Vincent-Mansour-Monteil-1913-2005

 


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