Édition du
26 September 2016

La Syrie, cet abcès qui saigne

 

 

Syrie bombesEn Syrie comme en Irak, la situation est géopolitiquement parlant très critique. Il n’en fallait pas  davantage pour que, d’un côté, Washington et derrière elle Paris, et de l’autre, Moscou s’en soient rendus compte et réagissent. Mais la divergence de points de vues entre les grandes puissances et les intérêts «différents» des uns et des autres reportent sine die l’échéance d’une solution politique négociée. Une chose est toutefois certaine : les milices de l’Etat islamique n’épargnent rien ni personne. En janvier 2015 par exemple, elles ont fait exploser la bibliothèque centrale de Mossul, la deuxième ville irakienne, la médiathèque et le théâtre de l’université. Ce saccage a été accompagné d’un autodafé d’une rare sauvagerie d’environ 100 000 précieux manuscrits (certains datant d’au moins 5000 ans AV. J.-C) dans la province d’Al-Anbar! D’après la propagande de cette organisation islamiste, ces livres-là invoquent «la désobéissance à Dieu».  Cela s’ajoute, bien évidemment, à la destruction dans les mois suivants des sites archéologiques de Palmyre, Nimroud (Syrie) et Hatra (Irak) et de riches monuments historiques préislamiques, considérés par l’E.I comme appartenant aux impies. D’ailleurs, les démonstrations de force de cette nébuleuse ne se sont pas uniquement circonscrites à cela, un pilote jordanien capturé en plein combat aurait été brûlé vif dans une cage le 23 février 2015 et d’autres otages occidentaux auraient successivement été décapités face aux caméras du monde entier. L’horreur aurait donc atteint le seuil de l’intolérable. Ne parlons pas encore de la persécution des minorités chrétiennes de l’Orient (exacerbée par l’exécution de 21 coptes égyptiens sur les côtes libyennes en janvier 2015). Un sujet devenu épineux et qui, en écho, aurait soulevé une vague d’indignation parmi des segments importants de l’opinion publique en Europe et aux Etats Unis. En outre, ce fameux Daesh aurait brouillé les cartes non seulement dans ces deux pays-là (Syrie et Irak s’entend) prédestinés à un tel sort dès 2003 mais dans toute la région du Moyen-Orient (la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, l’Iran, etc). Énième rebondissement de cet interminable dilemme, Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’O.N.U en Syrie qui aura longtemps hésité quel parti prendre dans les négociations ayant eu lieu à Genève depuis la fin janvier dernier entre la nomenclature damascène et une partie de l’opposition. De Genève I (juin 2012) à Genève II (janvier 2014), les clivages entre les composantes de l’opposition syrienne ne cessent de se creuser. Ce qui fait le bonheur d’Al-Assad  et renforce son pouvoir.

 

A vrai dire, l’équation de la crise syrienne se complique chaque jour davantage alors que les parties en conflit sont en total désaccord sur pleins de dossiers (le sort d’Al-Assad, les modalités du partage du pouvoir entre les opposants, les réfugiés, les kurdes, etc). A titre d’exemple, l’opposition soutenue par Riyad et qui n’est pas du tout tendre avec Al-Assad en constitue un des nœuds serrés. Le «Haut Comité de Négociation» (H.C.N), une coalition réunissant des groupes armés syriens représentés par des opposants politiques formé en décembre dernier en Arabie Saoudite aurait posé nombre de conditions pour sa participation aux pourparlers. Il a demandé en premier lieu à ce qu’il soit l’unique porte-parole de l’opposition et qu’il y ait des possibilités d’établissement d’un pont aérien vers la Syrie vu l’ampleur de la catastrophe humanitaire. Comme troisième exigence, il a surtout insisté pour qu’on lui octroie les pleins pouvoirs dans l’élaboration de l’ordre du jour des discussions. Mais ce haut comité aurait-il vraiment été entendu de la même oreille par Poutine et aussi par les américains? Non! Ces derniers ayant, au départ, mis trop de pression sur cette délégation en vue de sa participation, en donnant des garanties sur l’arrêt des bombardements des zones civiles et un accès assuré aux localités assiégées ont fini par lui imposer leur grille de lecture unilatérale de la situation. Autrement dit, ils ne s’agit aucunement pour eux (les américains) de chercher –en priorité- le salut syrien mais de se livrer  seulement à une manœuvre politicienne afin de contrecarrer l’influence prépondérante de Vladimir Poutine en Syrie et au Moyen-Orient (un bras de fer diplomatique, militaire et politique contre Moscou). Sachant qu’il y a dans l’autre camp (russo-syrien), une délégation importante dont les objectifs jurent avec ceux du H.C.N. Un panel de personnalités modérés dont le régime damascène ne conteste pas la légitimité à l’instar de Haytham  Manna, le président du «Conseil Démocratique Syrien» (CDS). Quant aux kurdes (en principe représentés par le parti de l’union démocratique), c’est une autre paire de manche. Quoique vivement sollicités par les russes, ils sont absents de ces rounds de négociations d’autant que les turcs voient très mal leur présence. Craignant un débordement à ses frontières, Erdogan est implacable là-dessus. Son choix est dicté, semble-t-il,  par des impératifs géostratégiques en rapport avec la question du Kurdistan. C’est pourquoi, dernièrement, ses armées bombardent des positions kurdes en Syrie. Ce que Poutine qualifie d’action «provocatrice», accusant Ankara de «soutien voilé au terrorisme».  Pour rappel, l’apport des «Peshmergas» kurdes dans la lutte anti-Daesh n’est un secret pour personne. Or le rôle-clé de Erdogan dans la crise des réfugiés pousse Washington et Paris à s’y plier. Le  scénario est digne, pour le moins que l’on puisse dire, de la guerre froide.

 

Par ailleurs, la résolution 2254 du conseil de sécurité de l’O.N.U votée le 18 décembre 2015 et qui pose comme préalable à cette rencontre la contrainte d’un pont humanitaire, la cessation des attaques contre les civils et l’établissement d’un cessez-le-feu accompagnant un processus politique de transition n’est qu’un coup d’épée dans l’eau. D’autant que les parties belligérantes en ont fait table rase commençant déjà les négociations sans s’y conformer. Et puis serait-il possible de songer à ce processus politique de 18 mois qui devrait, à terme, déboucher sur des élections démocratiques quand on sait les ramifications du conflit syrien (multiplicité des acteurs régionaux)? Aussi invraisemblable que cela puise paraître, un gros calibre comme l’Arabie Saoudite aspire, lui, à ce qu’un gouvernement de transition soit mis en place pendant cette période (doté de pleins pouvoirs)! De l’impossible pour un simple connaisseur de la Syrie. Au-delà des frontières, le décor n’en diffère pas trop. Les dégâts en Irak sont aussi énormes que chez son voisin, 3 millions de déplacés (à majorité sunnite), une calamité doublée d’une division confessionnelle inquiétante entre  sunnites, chiites, turkmènes, Yezédis, etc. Rejetés par tous, les sunnites (la communauté confessionnelle à laquelle appartient l’ex-dictateur Saddam) se sont retrouvés dans une position peu enviable tandis que les chiites d’Irak se sont, eux, scindés en deux camps distincts. Le premier s’est accaparé le pouvoir, nouant d’étroites relations avec l’occident, plus particulièrement avec l’Oncle Sam. Il est chapeauté en principe par le Premier ministre Haïdar-Al-Abadi du  parti islamique «Dâawa». La plupart des éléments de ce groupe auraient passé leur exil à Londres et dans d’autres capitales européennes. Ils sont secondés par les membres du «Conseil Suprême Islamique  Irakien»  (les sadristes et les chefs religieux de Nadjaf et Kerbala). Le second groupe est en forte connivence avec l’Iran, et par extension, avec la Russie. L’ancien Premier ministre Nouri Al-Maliki est leur leader. En effet, au contact de ces données, la crise syrienne pourrait prendre une dimension encore plus complexe. Pourquoi? Devant le défi de lancer un nouvel accord  avec les kurdes, la réintégration  des sunnites dans le processus  démocratique et le maintien du bloc chiite dans le giron occidental, les divisions entre les deux camps s’accélèrent  et l’Irak aux prises avec une double crise (Daesh et les kurdes) s’affaiblit sur le plan sécuritaire (surtout au lendemain du retrait des troupes américaines de son sol).

 

En conséquence, l’affluence des djihadistes irakiens expérimentés de l’E.I (les vétérans de l’armée de Saddam)  en Syrie s’intensifiera dans les mois à venir. D’ailleurs, déjà auparavant en juillet 2015, la Turquie aurait lancé des frappes aériennes en Syrie contre l’Etat Islamique et en Kurdistan Irakien contre des positions supposées du «Parti des Travailleurs de Kurdistan» (P.K.K). Ce qui s’est soldé par la fermeture temporaire du poste frontière entre les deux pays (en représailles aux attaques sur son territoire). L’Anatolie du sud a, depuis, souffert de fortes tensions sociales et de violences militaires des suites de la rupture de l’accord du cessez-le-feu d’octobre 2013. Un facteur supplémentaire d’instabilité dans la région.Quant à Baghdad, les forces armées russes, syriennes, iraniennes et irakiennes  ont mis en place le 25 septembre 2015 une cellule de coordination  afin de limiter la suprématie américaine  sur la direction des opérations  militaires contre l’Etat islamique (E.I). Un élément inquiétant pour Moscou. Le clash entre «l’Organisation du Traité de l’Atlantique du Nord»  (O.T.A.N)  qui soutient les raids turcs en Syrie et les russes qui y ont dirigé, eux aussi, à partir de 30 septembre 2015 des attaques est d’autant plus évident que les critiques occidentales deviennent virulentes (la Turquie est leur allié incontournable au Moyen-Orient). Rappelons que les russes sont accusés de cibler les groupes de l’opposition (l’armée syrienne libre  ainsi que d’autres groupes  rebelles soutenus par les Etats Unis) dans des zones éloignées de celles contrôlées par Daesh. Entre l’enclume de Daesh, le marteau des occidentaux et l’amertume, voire la dureté de la guerre, les syriens enterrent leurs morts en silence et attendent, les yeux rivés vers la communauté internationale, un rayon d’espoir pour leur pays meurtri.

 

Kamal Guerroua


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