Édition du
27 September 2016

Djihadisme : Kepel et Roy oublient l’essentiel. Une troisième voie est nécessaire

BURGATleplus.nouvelobs.com Publié le 07-07-2016

Par  Politologue

LE PLUS. Comment expliquer le djihadisme ? Et comment y faire face ? Depuis les attentats qui ont frappé la France en 2015, le débat est vif, notamment entre Gilles Kepel et Olivier Roy. Mais pour François Burgat, directeur de recherche au CNRS, les approches de ces deux spécialistes ont un même travers : celui de minimiser les motivations politiques des terroristes, et ce faisant notre part de responsabilité.

Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain (IBO/SIPA).

Sur l’origine du djihadisme en France et les moyens d’y faire face, le débat vedette de la scène médiatique française, entre Gilles Kepel et Olivier Roy, est loin d’épuiser la conversation. Bien au-delà des querelles d’ego auxquelles certains commentaires paresseux voudraient cantonner ce débat, il me parait urgent d’en corriger, ou d’en enrichir, les perspectives.

Par-delà leurs différences, les approches de Kepel et de Roy ont un même travers : celui de minimiser l’impact des vieux rapports de domination nord-sud sur le comportement des acteurs concernés. Tous deux nous retracent les itinéraires, les adjuvants, les modes d’expression de l’hostilité qui monte du monde musulman à notre égard. Mais ils évacuent l’essentiel : ses profondes racines historiques et ses motivations politiques sans cesse renouvelées.

La faute aux salafistes ou à ceux qui les fabriquent ?

Kepel, pour qui “la radicalisation ne précède pas l’islamisation”, donne le primat à la variable religieuse ou idéologique (c’est la faute du salafisme !). Avec une grande minutie, il pense donc pouvoir établir une généalogie intellectuelle entre conservatisme musulman et violence politique.

En provenance de tel pays, la radicalisation serait passée par tel individu, idéologue ou activiste, puis par tel autre. Elle aurait transité dans tel quartier de telle ville, ou même du quatrième étage de telle prison française au troisième ! Elle aurait été véhiculée par tel ou tel vecteur technologique (internet, les réseaux sociaux, etc.). Sa manière de procéder me paraît toutefois plus proche d’une filature policière que d’une enquête de sciences sociales.

Je me démarque donc radicalement de cette focalisation sur les formes et sur les vecteurs, qui s’aggrave souvent d’un penchant à la personnalisation, particulièrement fragile. La centralité, qu’après l’Egyptien Sayyed Qutb il accorde désormais à la personne du Syrien Abou Mus‘ab, pose un tel problème. C’est sans trop de surprise au lendemain de l’écrasement de la ville de Hama par Hafez al-Assad en 1982 que – tout comme l’avait fait Qutb face à la terrible répression nassérienne – ce militant atypique a quitté les Frères musulmans pour emprunter une voie plus radicale.

Aucun personnage, aussi prolixe soit-il (alors que, de surcroit, il est rejeté par les fondateurs de Daesh qui le condamnent unanimement !), ne saurait être érigé au rang de “chef d’orchestre” ou de “déclencheur” de la révolte d’une partie de la planète. Dans une telle approche, insensiblement, les vecteurs, les accessoires, les médiateurs tendent à devenir… les causes.

Kepel décrit avec minutie les outils du poseur de bombes mais il omet de nous dire qui l’a « fabriqué », ce poseur de bombes !

Des « Pieds nickelés » ou des révoltés ?

Le paradigme des « Pieds nickelés » (c’est la faute des « nihilistes »), adopté par Roy pour qualifier les djihadistes, repose pour sa part sur le postulat de leur isolement « nihiliste » (et pas seulement générationnel) à l’égard de leur milieu, c’est-à-dire de tous les autres musulmans, de France ou d’ailleurs. Puisque leur environnement les rejette, on ne saurait donc mobiliser l’histoire pour expliquer leur comportement et éclairer les dénis en tous genres dont souffre cet environnement.

Pour reprendre les termes mêmes de Roy, il ne saurait donc être question de corréler le phénomène djihadiste avec « la souffrance post-coloniale, l’identification des jeunes à la cause palestinienne, leur rejet des interventions occidentales au Moyen-Orient et leur exclusion d’une France raciste et islamophobe ». C’est cette “vieille antienne tiers-mondiste” qu’il rejette ainsi sans nuance et avec dédain.

Ce raisonnement me paraît tout particulièrement déconnecté de ce que l’on peut observer. La distance établie entre la révolte d’une infime minorité des musulmans de France et l’ensemble de leurs coreligionnaires présente certes l’avantage louable d’invalider la thèse de la co-culpabilité de l’ensemble des musulmans que, en France ou ailleurs, tant d’acteurs, pas seulement d’extrême droite, tendent à adopter.

Des combattants de l’État islamique dans la province irakienne d’Anbar, le 7 janvier 2014 (SIPA).

Mais cette approche a un coût analytique élevé.

Que certains parents de djihadistes aillent se plaindre à Dounia Bouzar signifie-t-il que, par leur condamnation de Coulibaly, ils entendent sans nuances « être Charlie » ? Qu’ils sont fiers de chacune des interventions télévisées de l’inculte imam Hissen Chalghoumi, censé les représenter ? Qu’ils font leur la phobie française à l’égard du hijab ? Qu’ils se félicitent de la criminalisation obsessionnelle de Tariq Ramadan par toute la classe politique française ? Qu’ils admirent la complaisance de François Hollande à l’égard d’Abdelfatah al-Sissi et des massacreurs de Gaza ? Qu’ils approuvaient, en leur temps, les gesticulations militaires de Nicolas Sarkozy en Afghanistan ou le soutien aveugle de François Mitterrand à la junte algérienne éradicatrice, soit les prédécesseurs de Sissi ? Qu’ils sont indifférents au plafond de verre et aux barbelés de mépris qui, sur le terrain de l’emploi et du logement, les enferment dans le ghetto social de cette « communauté » dont on les prie néanmoins si souvent de sortir ?

Comprendre le « pourquoi » plutôt que le « comment »

C’est pourtant ce que le paradigme de ces « Pieds nickelés » qui – prenons le temps de le noter, ne meurent pas, eux, à la fin de chaque épisode – nous demande d’accepter. Il me paraît essentiel de rappeler que les différences qui séparent les thèses qui s’affrontent sur un sujet aussi essentiel constituent un enjeu bien plus important que n’affectent de le penser ceux qui ne veulent y voir qu’une vulgaire querelle d’ego.

Les raisons de se révolter sont ailleurs. Prenons le temps de rappeler que les dogmes religieux, appropriés par des acteurs politiques, peuvent « produire » toutes sortes d’acteurs.

Le dogme chrétien peut servir de matrice à l’action de mystiques pacifistes, de moines contemplatifs ou de moines… guerriers. Dans l’univers de l’islam, les textes religieux peuvent être utilisés par des mystiques soufis contemplatifs, des salafistes de type quiétistes, qui prônent une observance littéraliste de la religion mais refusent toute implication dans le champ politique, ou par des djihadistes cherchant à imposer par la force leur conception du dogme.

Ce qui importe n’est donc pas de recenser les multiples possibilités d’interprétation de chacun de ces dogmes. C’est de comprendre les raisons qui font choisir aux acteurs l’interprétation « contemplative » ou l’interprétation « guerrière ». Or ces raisons ne sont pas de nature idéologique. Elles ne se réduisent pas non plus à des variables psychosociales. Elles sont, à mes yeux, de nature fondamentalement politiques.

Ces deux approches disculpent « notre » responsabilité

Voilà pourquoi je ne puis me reconnaître ni dans l’approche de Kepel ni dans celle de Roy.

Car leurs approches ont en commun d’être déconnectées à peu près complètement des dynamiques politiques propres au monde post-colonial, et notamment de la violence inouïe des politiques euro-américaines au Moyen-Orient. Ce faisant, Kepel et Roy disculpent « notre » responsabilité dans l’ensemble des dysfonctionnements du « vivre ensemble » national ou de son équivalent à l’échelle moyen-orientale.

C’est pour cela qu’il me parait essentiel d’affirmer… le contraire ou presque de ce qu’ils posent comme horizon de notre réflexion, et donc de notre action. Et de rappeler fermement, encore et encore, l’importance primordiale de la matrice politique du phénomène djihadiste, la seule qui permette de penser la part centrale de la responsabilité que nous y avons. Et donc de la marge d’action importante que nous retrouverons – dès lors que, pour combattre le djihadisme, nous accepterons d’agir sur un autre terrain que sécuritaire et répressif.

Si notre « lutte contre le terrorisme » entend dépasser le stade des mots, et le seuil de son présent échec, c’est ce prix, réaliste, que nous devons accepter de payer.


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8 Commentaires sur cet article

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  • bouzid
    9 juillet 2016 at 16 h 52 min - Reply

    Dans toute cette histoire on ne sait pas qui a changé? est ce que l’occident car fut un temps où ce même occident encourage et armes les talibans d’afghanistan et d’oussama ben laden contre l’empire URSS à l’époque ou bien 2ème option sont les occidentaux inclue Monsieur Keppel qui ont changé et enrage leurs haine contre les « fanatiques Musulman, ce Gille Kepel je me souviens de l’une de ses conférence a genève invité par Hani ramadan excusez moi mais je l’ai pris pour un Musulman la manière dont il s’exprimait, à l’époque les fanatic étaient encore des mais a l’occident bref je n’ai pas de réponse qui a changé??.

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  • reda16dz
    12 juillet 2016 at 10 h 09 min - Reply

    Kepel la plume de la pensée de l’empire du mal : la haute finance…. Il ne fait qu’accomplir le rôle pour lequel cet empire l’a dévolu : semer partout la zizanie et allumer le feu en dressant les peuples les uns contre les autres en développant la THÉORIE DU MENSONGE à OUTRANCE… afin de mieux les détruire au profit de ses maîtres. Kenel est un loustic de mauvaise augure.

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  • Malek Bettache
    3 août 2016 at 13 h 29 min - Reply

    Cher François Burgat

    Faire des analyses n’est plus suffisant. Accusé « x » ou « y » n’est plus suffisant! Expliqué les visons politiques des ubs et des autres, n’est plus suffisant.

    Aujourd’hui, Il est urgent de conseiller aux intellectuels musulmans de s’engager ..en urgence.. dans ce qu’on peut appeler la « réforme de l’islam » ! Réformer l’islam ne veut pas dire « déformer » l’islam ou le Coran ! Il est vital pour cette religion monothéiste ancestrale (comme l’a fait le christianisme et le judaïsme) de faire un effort de réforme et donc de modernisation car l’islam est en danger ! En plus, c’est une religion qui est de plus en plus vomis dans le monde à cause de sa manipulation politique et la mauvaise interprétation du Coran qu’on en font certains ….(dont les racailles des banlieues des villes occidentales et Daesh, ce montre créé par l’Occident lui-même)

    Il est urgent que les intellectuels musulmans de TOUS les pays arabo-musulmans fassent l’effort pour expliquer aux musulmans de la planète que l’appel quotidien aux fidèles pour retrouver les comportements et les us et coutumes de l’époque du prophète, l’appel quotidien dans les mosquée pour garder ou retrouver des comportements, des attitudes et des accoutrements des « premières heures » de l’avènements de l’islam ne son pas constructifs, non aucune valeur ajoutée ni auprès de Dieu ni auprès des hommes, et sont loin de valoriser la religion musulmane ! Ces appels et conseils lancés des minbars et autres micros par certains imams, par certains chefs religieux ou par certains chefs de partis politiques islamistes (qu’ils soient fondamentalistes, salafistes, conservateurs, takfiristes, extrémistes ou modérés etc… etc…) ne servent ni les pays musulmans ni l’islam lui-même !

    A quand un « Aggiornamento » musulman ??? A quand l’imagination, même si le dogme l’interdit, d’une sorte d’un clergé représentatif (d’une sorte d’entité représentative) de tous les courants de l’islam (chiites, sunnites, soufistes, kharidjites, malikites, wahhabites, les salafistes etc.. etc..) qui dégagerait un « smig consensuel » sur l’interprétation et l’évolution de cette religion très complexe pour les uns et les autres tant sur le plan de la pratique que comportement. Je ne parle pas du substrat du dogme lui-même qui est la reconnaissance et l’amour de Dieu mais de la nécessité d’adapter la pratique de l’islam à la modernité et à l’humanité ???

    En tout cas , on n’a pas le droit de laisser cette religion entre les seules mains des l’imams parfois illettrés, de conservateurs religieux ou même de l’islam politique. Je ne sais pas ce que vous en pensez vous-même cher François Burgat et par la même ce qu’en pense le modérateur de ce blog, Monsieur Sidhoum !

    NB : il n’y a pas de raison que toutes les autres religions du monde essayent d’évoluer et de se réformer, mais pas l’islam ! Pourquoi cet entêtement dogmatique qui ne sert pas l’islam lui-même ?? Voilà ici, la vraie réflexion à mon avis. Ceci étant, le reste, c’est-à-dire l’analyse de l’actualité, des évènements, des causes et des effets des drames actuels, sont bien sûr nécessaires pour comprendre ce qui arrive à l’islam, au monde arabe, à certains pays occidentaux et à la planète en général !

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    • Lakhdar Medani
      4 août 2016 at 14 h 21 min - Reply

      @Malek Bettache

      Très très bonne proposition intelligente !

      Mais, pour ne parler que de l’Algérie, ce pays méditerranéen, il est déjà pris dans l’étau du Wahhabisme et l’Afghanisme et autre « isme » depuis des décennies, çà sera donc très difficile de réformer quoi que se soit !

      Toutes les habitudes de vie, d’accoutrements et les mentalité des algériens bien de chez nous ont de plus en plus été phagocyté par l’islam politique et idéologique venu d’Arabie Saoudite, d’Egypte et d’Afghanistan et donc le travail ne sera pas simple ! Il n’y a qu’à voir la disparition totale des « haîks blancs » de nos mères algériennes et la généralisation du « hidjab islamique et autre » , …. pour ne parler que de çà !

      Mais merci quand même, cher internaute @Malek Bettache , d’avoir eu cette réflexion et proposition qui a mon avis est très intéressante !

      Beaucoup de courage à toi cher @Malek Bettache car pour l’instant les mususlmans et la majorité des citoyens pays arabo-musukmans sont devenus des tubes digestifs et leur cerveau est en mort cérébrale latente! Pour l’instant, il n’y a que le ventre et le bas ventre qui fonctionnent à merveille ! Pour le cerveau, la réfléxion, la culture,l’ouverture,la modernisation, l’adaptation,la raison, le progrès, le dévellopement, la démocratie, la liberté, etc… etc.. il faudra repasser !

      Ciao mon gars !!!!

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      • Mebarki
        5 août 2016 at 12 h 08 min - Reply

        @Lakhdar Medani

        Tu as parlé de « phogocitage idéologico-religieux » par le Wahhabisme, l’Egyptisme et l’Afghanisme » mais tu as oublié le « turquisme » et « l’emiratisme ».

        Aujourd’hui le mode vestimentaire « dubai » est à la mode et beaucoup de femmes algérienne portent déjà le voile turque avec une sorte de « cône » derrière la tête !!

        Pour beaucoup d’Algériens, la Turquie et sa gouvernance sont devenues un exemple à suivre!! Eh oui après tout …pourquoi pas au stade où est le pays!!!???

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    • Azedine Mouassi
      5 août 2016 at 12 h 33 min - Reply

      J’espère que « Malek Bettache » n’est pas ton vrai nom et que c’est un simple pseudo, car si « certains » algériens te localisent, ils vont te lyncher vivant car pour eux en parlant ainsi tu ne paux être évidemment qu’un « hizb frança », un « harki » , un « arabophobe » ou bien sûr un islamophobe !

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  • Hamel Hamoutène
    11 août 2016 at 12 h 45 min - Reply

    cher compatriote Malek Bettache , le débat est posssible dans les pays de « kofars » car chez nous c’est imposssible avec nore arrièrisme ! Voici un exemple d’un algérien cultivé, musulman et qui connai l’islam et le Coran qui parle de ce que tu évoque … à partir d’un pays dit « kofar » . Bonne lecture.

    Ghaleb Bencheikh, islamologue, au Journal “Liberté”
    “Il faut en finir avec la religiosité aliénante”

    Liberté : Une vaste réflexion est engagée actuellement autour de la réforme de l’islam de France. Que vous inspire ce débat ?

    Ghaleb Bencheikh : J’ai quelques réserves sur le mot “réforme”. Je lui préfère pour ma part le mot “refondation” ou “refonte” de la pensée théologique islamique. Cette refondation est nécessaire. On ne peut pas décemment, sérieusement, vivre au XXIe siècle avec des idées arrêtées depuis maintenant belle lurette. Il est temps de revoir le mode de pensée islamique, sortir de la raison religieuse dévote et aller plus vers une raison critique et autonome, s’affranchir des représentations superstitieuses, en finir avec la religiosité aliénante et laisser place à plus d’intelligence et de réflexion. Il s’agit aussi de savoir problématiser les questions religieuses, de s’interroger aussi sur les questions de foi, de les mettre à distance et ne pas croire que c’est garanti par le divin et qu’on ne doit plus en parler. Cela est le travail des penseurs, des théologiens, des philosophes. La refondation de cette pensée théologique islamique est nécessaire pour séparer le politique du religieux, laisser place au pluralisme et à une éducation qui respecte l’altérité confessionnelle, l’ouverture sur autrui et sur le monde, l’humanisme. Cela nous permettra aussi de renouer avec l’humanisme arabe antéislamique qui a été oblitéré et effacé des mémoires. Tous ces chantiers sont titanesques. Ils impliquent la valorisation des notions d’égalité foncière entre les êtres par-delà le genre et l’appartenance confessionnelle. Ce qui renvoie également au respect de la liberté de conscience. Un travail doit être fait, par ailleurs, pour désacraliser la notion de la violence. On ne peut pas continuer à croire que la violence est commanditée par la transcendance. Il n’est plus possible de penser qu’il y a des phalanges angéliques, des puissances célestes qui viennent assister des armées terrestres. On ne doit plus être dans cette vision des choses.

    Liberté : Les responsables français évoquent surtout la réforme de l’islam de France. En quoi celui-ci est-il différent des autres pour lui administrer un traitement particulier ?

    Ghaleb Bencheikh : L’islam est un. Il y a une pratique cultuelle unique. La triade — la foi, le culte et la bienfaisance — est connue de tous. Toutefois, on ne vit pas son islamité de la même façon au Yémen qu’en France. Le milieu influe sur la confessionnalité des êtres, surtout lorsque ce milieu est sécularisé. On parle aujourd’hui de l’islam de France parce que celui-ci est problématique. C’est devenu un refuge identitaire pour beaucoup de jeunes. L’exacerbation de la normativité religieuse, cette religiosité aliénante n’est pas sans causer des problèmes sérieux à la société française et plus généralement à la société du XXIe siècle où que l’on se trouve.
    Liberté : Le contexte sécuritaire très grave dans lequel le problème de la refonte de l’islam de France est posé ne risque-t-il pas de biaiser cette démarche ?

    Ghaleb Bencheikh : Vous avez tout à fait raison car on ne peut pas, d’un côté, se défendre de vouloir stigmatiser les musulmans et, d’un autre côté, faire l’amalgame entre islam et terrorisme en demandant la refonte de l’islam dans un contexte d’attentats terroristes. De fait, on fait un lien direct entre l’islam et le terrorisme. En même temps, lorsque les musulmans disent halte à l’amalgame, ce n’est pas suffisant. Parfois, c’est indécent. Il n’y a qu’à voir l’arc de cercle qui va du nord du Nigeria à l’île de Jolo, en passant par la Corne de l’Afrique, sans m’appesantir sur cette région du monde qui a vu naître un monstre, dénommé Daech, et où des vies humaines sont fauchées chaque jour que Dieu fait, au nom de cette tradition religieuse. On peut dire que cette tradition est biaisée, aliénée, etc. Mais il se trouve que dans le corpus dit second, il y a de quoi alimenter ces actes terroristes abjects que nous exécrons et que nous dénonçons. En conséquence, d’une part, les musulmans doivent travailler sérieusement pour expurger le patrimoine de ce qui vient polluer toute la tradition d’amour, de bonté, de miséricorde et de sollicitude de l’islam. D’autre part, les pouvoirs publics et la classe politique doivent distinguer les deux registres : le terrorisme qu’il faut régler avec des moyens sécuritaires et en prenant en compte ses dimensions sociales et géostratégiques, et l’islam, en trouvant des interlocuteurs privilégiés de la question islamique en France pour faire en sorte que la pratique de cette religion soit apaisée, saine et intelligente.
    Liberté : Qui pourraient être ces interlocuteurs selon vous, surtout que les organisations représentant l’islam de France semblent complètement dépassées ?

    Ghaleb Bencheikh : En démocratie, il n’y a de représentativité qu’au niveau politique et les musulmans de France en qualité de citoyens ne peuvent être représentés que politiquement. Il existe, néanmoins, des instances représentatives de la gestion du culte islamique en France. Celles-ci doivent être crédibles et avoir à leur tête des hommes et des femmes capables de susciter l’adhésion des fidèles. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas et cela explique le sentiment qu’ont les musulmans d’être en quelque sorte orphelins parce qu’ils n’ont pas trouvé les personnes qui ont la carrure et l’envergure, la culture et l’ascendant moral qui les rendraient capables de parler en leur nom et de gérer la pratique cultuelle en France.

    Liberté : Le gouvernement projette de mettre en place la Fondation de l’islam de France. Êtes-vous d’accord ?

    Ghaleb Bencheikh : La mise en place d’une fondation des œuvres de l’islam ne date pas d’aujourd’hui. Elle a été réactualisée puisque c’est Dominique de Villepin (ex-Premier ministre) qui, en 2005, a élaboré ce projet. Celui-ci a été ensuite mis en veille avant de revenir au goût du jour. Cette fondation est nécessaire, déjà pour la collecte de l’argent et pour financer à la fois la formation des imams et les lieux de culte. Elle permettra à l’État français d’avoir un contrôle sur ces financements. En même temps, cette fondation devra contribuer à promouvoir la pensée islamique à travers des colloques et le dialogue interreligieux.

    Entretien réalisé par : S. L.-K.

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  • Makhlouf
    16 août 2016 at 11 h 59 min - Reply

    @Hamel Hamoutène

    On parle de racisme, de xénophobie et d’islamophobie en France et en occident mais nous les algériens on est les plus racistes du monde envers les autres communuautés, les plus xénophobes du monde envers les étrangers (même les étrangers venus des autres pays arabes) et les plus christianophobes du monde !

    Il faut d’abord régler ce problème chez nous en Algérie après on pourra défendre les droits des algériens et des musulmans dans les pays occidantaux ! Voilà la vraie prise de conscience avant toute discussion ou tout point de vue !

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