Édition du
11 December 2016

Démocratique et populaire, sans blague ! La crise de l’exemplarité

ChrikiAbdelhamid Charif

Entre échouer avec honneur ou réussir avec fraude, l’Algérien semble avoir studieusement opté pour l’émulation verticale. L’exemplarité, selon Albert Schweitzer, n’est pas une façon d’influencer, mais la seule.

En temps de scrupules et vaches maigres, la vertu et le mérite ne peuvent survivre sans soubassement social soutenu. Plus veinards, les vices et les bassesses en tirent plein parti, et même l’inaction et le silence deviennent encourageants et complices. D’où le bilan ahurissant de Louis Bourdaloue : « Pour une seule émulation légitime, il y en a cent de criminelles. »

Avant de s’enraciner via une défaillance généralisée de la responsabilité, et se manifester ensuite sous diverses formes, telle la rapine, corruption, et fraude, la tare sociale causale, obstinément acquise, se reconnait d’abord par une haine de soi aveuglante, enfantant le clanisme tenu pour de la solidarité, et célébrant dans l’ivresse d’une lune de miel éphémère, l’imposture aventuriste, l’indignation sélective, et la langue de bois conjoncturelle. La gueule de bois des lendemains n’a rien de surprenant ni d’original, les diagnostics pertinents remontant jusqu’à Platon : « La perversion de la cité commence par la fraude des mots. »

La haine de l’autre est une haine de soi

En citoyen modèle, quand j’éprouve de la haine envers un compatriote, primo : je n’ai pas besoin de lui faire une déclaration, il le sait déjà, et peut-être même avant moi. Secundo : c’est qu’il ne me laisse aucun choix ; soit il fait du mal directement, en dissimulant maladroitement, tel un iceberg impudique, ses réserves de nuisance, ou bien, et c’est encore pire, il prétend hypocritement et perfidement faire du bien. Que feriez-vous donc à ma place ?

« Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous comme des idiots », Martin Luther King.

Le contexte est certes très différent, l’agonie de la mort par idiotie sans doute plus longue, toutefois la sagesse de King ne prend aucune ride. En fait, la différence principale de contexte n’est pas le racisme de couleur, mais la gouvernance. La haine pourrit la politique et les politiciens, mais en absence d’alternance, elle forme et entretient des monstres. N’est-il pas monstrueux de critiquer un régime totalitaire corrompu, et solliciter ensuite son secours et renforcer son emprise, chaque fois que mon ennemi de voisin est élu délégué de l’immeuble ? Ce ne sont pas les différences humaines qui enveniment le vivre ensemble, mais les stupidités. Les hostilités et absurdités de la haine cautionnent les scandales et les arnaques comme des pilules de longévité politique, écartant l’espoir de sortie de la crise. Laquelle crise chronique et aggravée finit par paraître comme un naufrage inévitable. Les valeurs morales étant alors piétinées aussi bien par reniement que par invocation, il devient donc halal de survivre par n’importe quel moyen haram.

Le principe de l’amour et la haine au nom de Dieu mérite une halte. Les affinités humaines sont légitimes et ne signifient nullement l’inimitié envers d’autres. La haine d’un manquement religieux ou d’un vice ne doit effleurer personne en dehors du cercle restreint, les moins proches ayant droit à plus de tolérance. Faut-il rappeler la miséricorde du Prophète (Prière et Paix sur Lui) envers ses agresseurs à Taïf, comment il a empêché ses fidèles d’interrompre le bédouin qui s’était mis à uriner dans la mosquée, et comment il s’inquiéta pour son voisin juif le jour où il ne trouva plus les ordures que ce dernier jetait devant sa porte. Certains agissements se revendiquant de la Sunna laisseraient croire que Le Prophète (Prière et Paix sur Lui) a dû égorger son oncle protecteur qui a refusé l’Islam. Il importe toutefois de dénoncer les amalgames sournois, rabâchés même hors propos, et distinguer entre les actes condamnables et les réactions légitimes contre des agressions physiques ou morales, ou les sentiments hostiles justifiés à l’égard de l’injustice et la tyrannie.

La satire, l’ultime recours de la sagesse ?

Quand la morale s’avoue vaincue et incapable de circonscrire l’engrenage de l’émulation dévastatrice de la haine et des vices, il convient alors de s’en remettre au dernier recours pacifique, l’humour. Ne dit-on pas que le pire des malheurs est celui qui fait rire ? Touchant un public très large, et à part distraire et divertir, l’humour peut également aussi bien sensibiliser et éveiller qu’engourdir et abrutir. L’humour sagace et responsable, visant à contenir la contamination verticale de la faillite de l’exemplarité, doit lui-même se débarrasser de la haine personnalisée nourrissant l’entêtement dans le pire, ou du moins la dissocier, et ne jamais désespérer de déclencher des remords, et pourquoi pas des révisions, voire des repentances. Il ne doit pas chercher à être le plus satirique, ni à sortir du cadre de l’embarras collectif et blesser, mais plutôt à montrer que derrière les façades séduisantes et enviables, se cachent d’autres versants, pas du tout plaisants, voire hideux et répugnants, permettant ainsi d’écœurer et dissuader les candidats à l’émulation. L’humour subtil et mesuré peut aussi humaniser les uns et les autres à travers leurs faiblesses humaines, et tempérer ainsi les sentiments de haine et d’intolérance, ces chers prétextes entretenus et invoqués par le totalitarisme et la dictature.

Il est plus facile de disserter sur l’humour engagé que de passer à l’action, mais comme il est question d’exemplarité et d’émulation, il devient donc aussi gênant qu’obligatoire pour moi de me livrer en clown à la plaisanterie prétendument subtile, et à la satire démystificatrice, en veillant à éviter la médisance. La section qui suit, à ne pas s’y méprendre, n’a pas été simple à confectionner.

La politique et l’opposition pour les nullards

Excuse-moi mon frère. Je vois que tu t’intéresses à la politique. Eh bien, justement le sujet qui te préoccupe, c’est un des axes principaux du programme de mon parti. L’éradication de la haine. Je vois que tu ne m’as pas reconnu. Tu devrais suivre davantage l’actualité à la télé. Douze ans dans le gouvernement. Maintenant je dirige l’opposition. Comme rassembleur. Les experts avisés s’accordent qu’après la mort d’Aït Ahmed, c’est désormais moi qui incarne l’opposition crédible. Il y a un grand journaliste qui le répète régulièrement dans ses billets. Ça se voit que tu ne lis pas la presse écrite. Un fameux éditorialiste chroniqueur ! Il capture la positivité dans mes discours et décisions plus que quiconque. Et depuis que je fus désigné ministre ! Non ce n’est pas un parent. Ni un ami. Rien. Il ne demande rien. Simplement chaque année, je lui offre un cartable de passeports de Hadj, une bandoulière de carnets de bons d’essence, et un registre de bourses de formation à l’étranger. Il mérite plus. Très fort en critiques constructives ! Ses collègues l’ont surnommé « Pragmatistic ». Philosophe grec sans doute. Bon, il y a aussi le petit caprice de sa femme. A 80 ans, son beau-père tient toujours à présider le jury des corrections et délibérations. Non, non, ce n’est pas le Bac. Les élections.

Alors pour revenir à ton sujet. Comment éradiquer la haine. Il y a des mécanismes mon frère ! Sais-tu que mon pire ennemi est devenu mon meilleur ami ? Dommage pour mes partisans et les siens. La balle est dans leur camp. Nous leur avons montré la voie. Il suffit de neutraliser les mauvais mécanismes. Et surtout activer les bons. Oui exactement, c’est ainsi que tout a commencé. Pour être plus précis, le coup de foudre, c’est le flash de la photo du nouveau gouvernement. Finalement, cet ex-ennemi est plus sympathique et ouvert que je ne le croyais. Et puis il a évolué. Même sa barbe a arrêté de pousser. Oui, nous sommes devenus inséparables.

Tout allait bien au début. Puis des divergences ont commencé à apparaitre. Non ! Pas avec mon ami. Les autres ! Surtout à cause de la taxe coulissante. Non, non ! Coulissante, ça vient des coulisses. C’est par rapport aux partenaires économiques. Surtout étrangers. Pour ne pas les embarrasser. Cette taxe n’existe pas encore chez eux. C’est une innovation du négociateur algérien. C’est désormais le premier revenu hors hydrocarbures ! Moi j’avais des réserves sur le mécanisme de répartition. J’ai patienté, patienté. Et puis un jour, j’en avais marre, alors j’ai crié Aïe Basta quand ils m’ont éjecté. J’ai donc claqué la porte ! Mon ami ? Il a démissionné comme moi.

Maintenant ? Je suis un commis de l’opposition de l’Etat. On survit, Alhamdoullah. Je perçois une douzième pension. Là-haut, ils l’appellent « pension de sueur politique ». En fait, composée essentiellement de la prime de rendement.

Récemment j’ai reçu un rappel de la prime de super-patriotisme, et des arriérés de l’allocation tribale. Et c’est grâce à cela et aux économies de ma femme, que j’ai pu enfin me permettre un-pied-à-terre. Une base terrienne. J’ai donc acheté un F15. Mais non, mais non ! il s’agit d’un simple logement sociétal. Dans un quartier vraiment, très, très populaire. Surtout pour les touristes japonais. Pourtant c’est loin des quartiers huppés. A 252500 millimètres de la Tour Eiffel.

Non, non, mon ami n’est plus le chef de son parti. Il en a marre des dissidences. Il ne comprend plus ces nouvelles générations de fidèles infidèles à leur émir. Il se contente de siéger dans le Majlis Echkara. En attendant son agrément auprès du Ministère de l’Intérieur. Mais non ! Je t’ai dit qu’il ne veut plus entendre parler de parti ! Agrément d’une nouvelle zawiya.

Et puis, il s’est mis aussi à écrire. Non, non, pas ses mémoires. Il a étudié, mais surtout appris, ces derniers temps. Il a juré de renouveler l’Ijtihad. Et débarrasser la religion et la oumma, des fanatismes et obscurantismes. Il a déjà fini les deux premiers volumes. « Fiqhou Al-Pragmatiyati, wa Pragmatiyatou Al-fiqhi », et puis « Al-Intihaziyatou wa Ahkamou Adharourati ». Le troisième volume est très attendu. « Siyassatouna Zawiya, wa Zawiyatouna Siyassa ». Si tu es intéressé, je peux t’obtenir des copies dédicacées.

Mon programme économique ? Il y a des mécanismes mon frère ! Tiens par exemple, pourquoi subventionner les carburants ? On peut se permettre l’essence la plus chère au monde ! Sans aucune incidence pour le citoyen ! Normal ! Des mécanismes similaires ne manquent pas !

Oui, j’envisage de prendre du recul moi aussi. Je vais donner un préavis à mes collaborateurs. Dix ans. Pour chercher un digne successeur. Ah oui, bien sûr ! Je dois écrire mes mémoires ! C’est de l’Histoire ! Moi, j’ai des choses à dire ! Sinon, je ne m’aventurerais jamais ! D’après Pragmatistic, qui a promis de me donner un coup de main, un grand philosophe grec analphabète a dit : « Ecrire c’est se découvrir ». Et qu’il faut donc veiller à être suffisamment habillé et couvert. J’ai fini par comprendre que quand on n’a pas grand-chose à dire. Tu comprends ? En tenue légère. Donc tu imagines la suite ? Strip-tease psychanalytique ! Oui tu as parfaitement raison, chaque lecteur est un Freud ! Chaque spectateur aussi.

Oui, j’ai toujours des contacts là-haut. Attention, ils ne sont pas tous mauvais ! Je suis toujours invité lors des occasions. Je reçois mes cadeaux saisonniers. Mais visiblement, quelqu’un m’en veut là-haut ! Tiens par exemple, lors des dernières fêtes de l’Aïd, mon conteneur de carnets de bons d’essence, était à moitié vide. Heureusement que laisser passer les tempêtes. Et les retours de manivelle. C’est ma première nature.

Les contours de l’humour responsable

Après tout, les marionnettes c’est pour faire rire ! Et le plus noir des humours, c’est quand ceux qui sont aux bouts des fils, s’imaginent s’en détacher en traitant les tireurs des ficelles de pantins. Pantins manipulés par des super-maîtres, ou par des travers insatiables, ou le plus souvent par les deux. « Ce n’est pas par le génie, c’est par la souffrance, par elle seule, qu’on cesse d’être une marionnette », Emil Cioran.

L’humour peut consoler et soulager. Subtilement utilisé, il peut servir comme outil pédagogique efficace, mais anarchiquement administré, il s’éloigne des effets escomptés, même s’il provoque l’embarras des uns et le divertissement des autres. On n’est pas sorti de l’auberge en se gaussant des méfaits de X afin de faire esclaffer de rire Y, tant que le dernier reste prédisposé à remplacer le premier. Les allusions générales pertinentes sont suffisamment incommodantes et instructives. Traînant des soupçons de règlements de comptes, la personnalisation rate l’essentiel, à savoir essayer de prévenir et guérir des tares sociopolitiques.

L’humour pédagogique doit embarrasser, mais pas de manière frontale et se substituer aux accusations d’une justice défaillante, ni de façon calomnieuse et justifier des représailles. Se sentant protégés, ceux qui critiquent de loin ou sous anonymat, peuvent oser plus, mais ne doivent pas céder à la tentation de l’outrance contreproductive. Même pertinent, le recours à l’anonymat est auto-discréditant et incompatible avec la hardiesse, contrairement à la lâcheté, l’immodération, et la diffamation. L’humour engagé et responsable doit être mesuré et assumé ; et l’embarras subtil peut rendre les réactions et les représailles embarrassantes.

Comme la littérature et les arts, l’humour doit être manié avec responsabilité. Tout en encourageant l’imagination constructive et innovante, la religion interdit le recours au mensonge et à la fiction débridée. Cela m’offre l’opportunité d’évoquer une réflexion aussi pertinente que surprenante : « Ecrire des romans est un acte de rébellion contre la réalité, contre Dieu, contre la création de Dieu qui est la réalité ». Certains s’empresseront d’attribuer cette renversante pensée à l’extrémisme idiot. Et pourtant, il s’agit du péruvien Mario Vargas Llosa, l’un des plus brillants esprits contemporains, et lauréat du Prix Nobel de littérature en 2010.

Loin d’être épargnée par la crise de l’exemplarité, la religion est elle-même vilement manipulée à des fins individuelles. Les préceptes sont commodément triés, les uns exhibés et les autres mis en veilleuse, par pur intérêt personnel. Les faiblesses humaines ne sont nullement des signes de fausse dévotion. C’est le fractionnement opportuniste et honteux de la religion, qui doit être démasqué et ridiculisé, afin de démolir cette école de platitude qui commence à s’ancrer durablement dans les mœurs. N’est-il pas suffisamment ignominieux de relever l’abominable constat que la plus grande décomposition morale de la nation a coïncidé avec la plus grande participation des islamistes à la gestion du pays ? Evoquer un entrisme pragmatique et utile, atténuant la crise, ne peut que susciter davantage de mépris. A de rarissimes exceptions près. Si des adolescents, prétendument « de bonne famille », rallient les seconds rangs d’un groupe de délinquants, cela peut-il ramener ces derniers à plus de retenue ? Est-il insensé de prédire qu’au contraire cela cautionne les activités du groupe et encouragerait les leaders à passer à un niveau supérieur de délinquance ?

L’humour engagé et pertinent est une arme pacifique non négligeable. Quand les voix de la raison et de la morale sont étouffées, il convient alors de débusquer et moquer toutes les tares responsables de nos malheurs. Les faiblesses humaines ne contrariant pas l’exercice de la responsabilité doivent être épargnées. Egratignées par erreur, elles ne font qu’humaniser les victimes, et cela finit par tourner à leur avantage. Mais quand l’humour tape dans le mille, il peut alors atteindre plusieurs objectifs en même temps, aussi bien chez les acteurs concernés, actuels et futurs, que chez leurs admirateurs et émules. L’ignominie est bel et bien affligeante, et son malaise et ses désagréments dans la vie présente sont évoqués dans le Coran, mais surtout pour prévenir pédagogiquement les uns et les autres des terribles sanctions ultérieures.

Si cette stratégie a très peu de chances de provoquer des changements substantiels immédiats, elle peut néanmoins contribuer à tempérer l’obstination et la compétition vers le pire, et surtout briser la chaine de l’émulation destructive, et contester ainsi la définition radicale d’Albert Schweitzer. En dépit de ses atouts attractifs, si elle n’est pas probe et irréprochable, « l’exemplarité » hiérarchique finit par trahir ses envers indécents et perdre ainsi le monopole de l’influence. Cela permet de rêver de nouveau d’un avenir meilleur et plus serein pour les générations futures, en dépit de l’épuisement précipité des richesses naturelles. Générations futures qui, en plus des manuels de l’histoire glorieuse du pays, pourraient aussi disposer de recueils de blagues, aussi ironiques que regrettables et pédagogiques.


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