Édition du
5 December 2016

La nouvelle Algérianité et le rêve de Novembre – L’indépendance ou l’honneur ?

 

L'Auteur et les 2 moudjahidine

 

 

 

 

 

 

Abdelhamid Charif

Désillusion amère oblige, nombreux désormais sont ceux qui brûlent de curiosité et se demandent interrogateurs. Si c’était à refaire, bougeraient-ils le petit doigt ? Ou bien rejoueraient-ils la même partition avec plus d’entrain et de ferveur ?

Les ébranlés chancelants et les renégats trouveront beaucoup à redire, tout comme les douteurs. Mais loin d’avoir perdu leur pari, ces braves-là sont à jamais couronnés pour avoir tenu leur gageure. Et pourtant ils se sont trompés, l’Algérie de leur rêve n’a pas vu le jour, l’aube est encore loin, avec ses lueurs. Pas de regrets mon fils, et pas de remords, mais que de déception, et que d’amertume et d’aigreur ! Qui n’a donc pas trahi les chouhadas ? Et qui n’a pas déserté l’idéal et oublié le sacrifice des baroudeurs ? Telle est l’interrogation angoissante, et tel sera l’imprescriptible souci des ingrats et des renieurs.

Le rêve a été brisé, mais la duperie c’est de croire qu’il y a eu supercherie ou intelligence chez les imposteurs. Mon père et ses pairs briguaient la chahada, en dénonçant une trahison annoncée, attestée par des signes avant-coureurs. Décelables étaient les manœuvres des embusqués et anticipés étaient les calculs des enrôlés de la dernière heure. Non contenue, la faiblesse humaine se complique en pollution profonde, puante de symptômes précurseurs.

Accuser les moudjahidine, n’a plus d’intérêt, sauf pour utiliser les réactions comme des tests authentificateurs. Pas facile de dénicher des survivants parmi les pionniers, demeurés fidèles en loyauté et candeur. Ouvrir la gloire et les butins d’un vase martyrisé, le remplit d’intrus opportunistes et de clandestins pollueurs. Et les exceptions sont des poids lourds rares et discrets, tel mon hôte, Ahmed Gadda, le dernier des bandits d’honneur.

Traquer un hors-la-loi de prestige et décrocher la prime de l’honneur

Après des années de maladie, interventions neurochirurgicales, et pertes de conscience, le dernier bandit d’honneur des Aurès fait un retour fracassant. Plein de vigueur, les comas semblent avoir été tordus en cures de jouvence. Si vous voulez le voir, faites un saut en fin de journée, au café Gadda à Batna, et avec un peu de chance il sera là. Le vieux est facile à repérer, ayant toujours vécu rebelle, Ahmed Gadda ne cesse de rayonner de jeunesse. J’ignorais à quel point j’étais privilégié de connaitre âammi Ahmed. Dès que j’ai pris un siège à ses côtés, ses interlocuteurs prirent du recul, et pour quelques heures, le bandit fut mon prisonnier et ma grande liesse. Les atomes du hors-la-loi sont accrocheurs et ses longueurs d’onde s’accorderaient à chaque goût et « Gosto ». Mais à condition d’être prêt à écouter des accusations de haute voltige, et encaisser des directs avec résilience. Les braves authentiques ne perdent rien de leur témérité, mais se font plus discrets pour vieillir et partir. Et ayant perdu tant d’années, je décide de secouer le héros pour cueillir des fruits et revers de l’Histoire, avec impatience. On ne prend pas de gants avec un hors-la-loi, après les cordialités d’usage, on aborde le sérieux et le refoulé. Ni esquive, ni embarras, sans surprise l’insoumis s’en sort haut la main et passe avec succès les tests d’impertinence.

Quand le banditisme et l’honneur enfantaient la responsabilité

En 1947, à l’âge de 14 ans, et après huit jours d’emprisonnement, Ahmed Gadda n’a d’autre choix que de rejoindre le groupe des rebelles de Hocine Berrehayel. Son activité secrète a été dénoncée. Il écrivait et envoyait pour le chef, des lettres de menace aux goumiers et collabos. Deux de ses missives, enfouies au fond d’un mur en pierres, et donc non arrivées à destination, lui ont été rendues après près d’un demi-siècle. La longue attente n’est pas difficile à comprendre, l’émissaire ayant sans doute eu peur que Gadda règle au fusil cette défaillance. Quatre de ses compagnons sont morts dans des accrochages avant Novembre 54 (Belaâla, Mekki Aïssi, Oussaf, Dernouni), dix sont tombés au champ d’honneur durant la guerre, et seul le jeune secrétaire du groupe continue d’écrire des pages au nom de ses valeureux ainés. Il en reste un, c’est le plus téméraire du groupe, Benzelmat 2, neveu du légendaire Messaoud Benzelmat (1). Il est mort de tuberculose au début de 1954. Les goumiers qui l’ont trouvé l’ont criblé de balles et l’ont pris à Arris pour réclamer la prime. L’humiliation qu’ils ont subie retentit toujours dans la région. « Bande d’abrutis et de sales menteurs, il est mort depuis une semaine ! »

« Cher âammi Ahmed, ton chef Hocine Berrehayel, était un condamné de droit commun. Et tu sais que je suis bien placé pour le savoir, même si je n’étais pas encore de ce monde. En 1943, il a tué un certain Charif Ali ben Lâayech, un parent à moi, et père de ton ami et compagnon Lakhdar. »

« Effectivement, mais c’était accidentel. Une dispute violente a éclaté entre un ami de Berrehayel et la victime. En entendant cet ami crier qu’il allait mourir et implorer son aide, Berrehayel est piqué dans son honneur, et sans réfléchir il fait usage de son arme ». C’est la même version qu’on retrouve chez les Charif. En ces temps-là, dans cette région et ailleurs, l’honneur et la dignité, il y en avait à revendre. Après le paiement de l’argent du sang (la diya), et des réconciliations entre les deux familles, la peine de Berrehayel est réduite à trois ans. Il s’évadera de prison bien avant la fin, mais non sans y avoir achevé une formation politique qualitative et accélérée. Métamorphosé, le tueur d’un ami pour sauver un autre, va alors canaliser son honneur vers un niveau de responsabilité très élevée. Plus tard, un certain Ben Boulaïd saura consolider et fructifier cette catalyse. D’autres héros feront la même chose dans d’autres régions. Après deux ans de maquis, Berrehayel, l’insoumis, se retrouve en 1947, à la tête de 16 rebelles.

Mes trois entretiens avec Gadda ont permis de corriger certaines informations. Pour les activités des bandits d’honneur des Aurès de 1945 à 1954, personne n’oserait contrarier Gadda. Il me corrige ainsi sur la liste du groupe, où le nombre des « Mounafikine » – étrange appellation collée aux rebelles – des Béni Bouslimane est de neuf, et non quinze, comme je l’ai mentionné dans des contributions précédentes (1,2), sur la base d’écrits du neveu de Berrehayel.

Une page de gloire que j’ignorais, concerne le héros Grine Belgacem. Il est capturé en 1952 par trois goumiers. Ils le ligotent dans une chambre et attendent dans une autre l’arrivée des gendarmes français, tout en anticipant divers projets avec la grosse prime promise. Grine arrive à défaire les cordes et enjambe la cheminée. Celle-ci étant exiguë, il se déshabille complètement et arrive alors à sortir égratigné par le trou de l’âtre. Il court vers sa cachette, se couvre au minimum, prend son arme, et retourne vers les goumiers pour les refroidir sur place.

Le « â’chari anglais » de Grine et les autres types d’armes, identifiés aussi par des nombres – « s’tati italien », « kh’massi allemand », « gara américaine », et plusieurs genres de « rechache » et carabines – étaient disponibles à Zeribet-El-Oued, plaque tournante et véritable bourse de l’armement de la deuxième guerre mondiale. Les cartouches et autres munitions se vendaient par « reb’âi » (boisseau métallique d’une dizaine de litres). C’est à se demander si les allemands qui ont envahi la France et les alliés qui l’ont libérée, n’étaient pas unanimes sur son arrogance et son ingratitude, en lui laissant un cadeau collectif empoisonné derrière le dos. Gadda et certains ont vendu des terres agricoles pour s’armer. Grine et d’autres détroussaient les collabos pour financer leurs activités. En 1954, il ne restait plus d’armes à Zeriba, et c’est la Lybie qui deviendra la source d’approvisionnement. Tous les paysans qui avaient acheté des armes devaient soit les livrer ou bien rejoindre la révolution en préparation.

Ahmed Gadda se souvient des VIP que leur confiait Ben Boulaïd (Bitat, Ben Tobbal, Habbachi, Ben Aouda, Didouche, Zighoud, Boussof, Ben M’hidi, Bouzidi …), et plus particulièrement d’un accrochage avec les forces de l’ordre en 1953. Mekki Aïssi, le sage et philosophe du groupe des rebelles, est tué ce jour-là, et Gadda éprouva toutes les peines du monde pour porter et sauver Habbachi qui était malade. Ces personnalités ont en fait commencé à rendre visite à la région dès 1947, bien avant la dissolution de l’Organisation Secrète. Cela est confirmé par un autre moudjahid, Mohamed Tahar Abdeslam (ancien colonel du DRS, remercié en 1992) qui nous rejoint lors du troisième entretien. Ce dernier, double orphelin très jeune, était alors pris en charge chez le couple composé de son oncle maternel et sa tante paternelle, et qui n’étaient autres que mes grands-parents. Il se souvient de la visite chez mon père en 1947 de trois personnalités recommandées par Ben Boulaïd, mais ne se rappelle que du « chinois » Ben Tobbal.

Un accrochage spécial auquel ont survécu Gadda et Berrehayel, a eu lieu en 1953, en pleine nuit à Banyane. Après de longues minutes d’échanges de tirs, ils arrivent à se retirer vers une de leurs caches, pour y retrouver Grine et un autre compagnon. Ils se rendirent alors compte qu’ils venaient de se livrer une bataille fratricide, et remercièrent le Bon Dieu d’avoir raté leurs cibles.

Gadda voue une affection et un respect très profonds envers ses chefs, Ben Boulaïd et Berrehayel. Il éprouve aussi beaucoup d’estime pour Amirouche, le lion kabyle. Il m’apprend qu’en Février 1956, après l’évasion de Ben Boulaïd et peu avant sa mort, Amirouche demande l’aide pour épurer certains maquis. Gadda fait partie du commando de quatre membres, envoyé par Ben Boulaïd, pendant deux semaines, pour assister les hommes de Amirouche à liquider les traîtres.

« Combien en avez-vous éliminé, âammi Ahmed ? ». Une centaine, répond-il.

« Des gens disent qu’il y a eu des excès, et mort d’innocents. Des regrets ? »

« Non, pas du tout ! Il n’y a pas eu d’excès à cette époque. C’était des traîtres et Amirouche ne s’est pas trompé ! La révolution aurait échoué sinon ! Les erreurs et les regrettables liquidations, c’est plus tard, après le Congrès de la Soummam ! »

Catégorique, Gadda n’élude pas le débat sur ce sujet, mais celui qui refuse de le clore, obtiendra invariablement la même réponse.

Après l’indépendance, tout sera permis sans retenue, comme dans un paradis

« A l’indépendance, tu es le seul survivant de ton groupe »

« Oui. Il y a aussi Mostefa Boucetta, ce n’était pas un hors-la-loi, mais il était un guide exemplaire, et un des plus anciens compagnons de Ben Boulaïd. Lui et moi avons connu des mésaventures similaires avec nos anciens invités, devenus dignitaires. L’un d’eux a fait semblant de ne pas me reconnaitre, et je lui ai dit : Tu as oublié le miel des Aurès et les risques qu’on prenait pour ta sécurité. Boucetta a, quant à lui, refusé d’aller saluer son vis-à-vis lors d’une réception officielle, forçant ce dernier à venir vers lui, et présenter des excuses. »

« Cher âmmi Ahmed, si tu n’étais pas le grand moudjahid que je connais, je ne t’aurais pas embarrassé avec cette question. Toi et tes semblables, en pensant peut-être faire preuve de générosité, vous vous êtes mis à signer des attestations sans retenue, si bien que le nombre de moudjahidine a quintuplé. Et ce sont parfois les faux qui tiennent les rênes. Tu as connu mon père Abdelmadjid, mes oncles Saïd et Hocine, mon grand-père cheikh Chebah, trouves-tu normal que plusieurs moudjahidine qui n’en sont pas, obtiennent tant de privilèges, saignant le budget du pays, alors que des familles de certains véritables chouhadas n’ont pas reçu un iota ? Si certains pensent que c’est généreux de signer, moi je dis que c’est de la trahison. Kayna walla lala ? »

« Kayna. Moi j’ai toujours été contre. Il y a eu beaucoup de dérapages et d’injustice. Le plus grand responsable c’est l’Etat et le Ministère des Anciens Moudjahidine. Mais les dérives ont en fait commencé avant l’indépendance, surtout après le Congrès de la Soummam. Des embusqués et parachutés se sont accaparés de la révolution et distribué des promotions et des grades de colonels. Les pionniers et les méritants qui ont dénoncé la confiscation, ont été liquidés ou marginalisés. Et après l’indépendance beaucoup de personnes parties étudier à l’étranger sont revenues en moudjahidine diplômés et gradés, sans avoir tiré une cartouche ou rencontré un ennemi. »

Gadda a été blessé à deux reprises, et a souffert de brûlures de napalm dans une jambe. Je lui demande des noms d’autres compagnons et héros auxquels la postérité n’a pas rendu justice. Il en cite plusieurs, j’ai retenu Sadek Chebchoub, Messaoud Aïssi, Mostefa R’âili, Mohamed Lamouri.

C’est par centaines que j’estimerais le nombre de moudjahidine que j’ai connus et côtoyés, des plus proches aux plus gradés ou instruits, je n’ai jamais été marqué autant que par ce rebelle, étincelant d’authenticité et de passion.

Une étrange coïncidence mérite enfin d’être rapportée. En 1964, Gadda et ma propre famille ont bénéficié de la cession de deux bars à Alger. Alors que mon oncle Hocine (seul survivant des trois frères) a refusé l’offre et demandé en échange autre chose qui n’est jamais arrivée, d’autant plus qu’il est décédé en 1966, Gadda a brièvement géré le sien à contrecœur en attendant une conversion ou un échange. Mais il s’est finalement retrouvé bredouille lui aussi, la cession ayant été détournée, et le bar récupéré par plus débrouillard.

Quand la responsabilité et le déshonneur enfantent le banditisme

J’ai oublié de lui poser la question. Si Gadda devait envoyer des lettres de menace, de nos jours, combien d’imprimeries lui faudrait-il ? Ah ! Si seulement son émissaire qui a caché deux courriers dans un mur, avait pensé à dissimuler quelques bouteilles remplies de l’honneur de l’époque !

L’euphorie de l’indépendance a hélas déresponsabilisé beaucoup de dirigeants algériens. L’inexpérience et les manipulations à retardement de l’ennemi, sont loin d’être les seules raisons de la déroute. Quand l’honneur fait crucialement défaut, l’analphabétisme et la naïveté deviennent alors le moindre mal de recours, en attendant des jours plus honorables. Certains ont sans doute perçu l’indépendance comme le paradis promis, où tout est permis. Fini donc le sacrifice, et finie la retenue. C’est quoi la faillite ? Et c’est quoi l’illicite ?

La déresponsabilisation et la dépersonnalisation, ont graduellement évacué la culture de l’honneur et du renoncement pour la remplacer par des pulsions de clanisme, de conquête, et d’accaparement. Petit à petit, les gouvernants successifs ont fait leurs nids et consolidé le tutorat et le despotisme, en s’adonnant à des expériences et aventures coûteuses, causant des ruptures socioculturelles. Et de salon en salon, l’opposition politique actuelle construit son impopularité, tout en renforçant son ornement et ancrage officiels. Sans oublier la déshonorante rivalité, entre les uns et les autres, à soigner et arrondir les affaires familiales.

Un responsable ou un opposant sans honneur, est un bandit en activité ou en puissance, sans conscience, ni pudeur. Un déficit en droiture et en dignité, transforme un moyen matériel commode en objectif vénéré et travesti. Et c’est ainsi que, de bon serviteur licite, l’argent se transforme en mauvais maître brassant l’illicite. Et la compétence, ses scrupules et délicatesses cèdent alors leur place à la débrouillarde, ses vices et bassesses. Et au lieu de défendre le pays et le servir, on n’hésite plus à le déshonorer et le dépouiller pour se servir.

 

Références :

(1) A. Charif : « Les bandits d’honneur ou l’héroïsme à l’état brut, ni forgé, ni pollué par la politique », Le Quotidien d’Oran du 14 et 15 Mars 2015.

http://lequotidienalgerie.org/2015/03/10/les-bandits-dhonneur-ou-lheroisme-a-letat-brut-ni-forge-ni-pollue-par-la-politique/

 (2) A. Charif : « Si Ben Boulaïd n’avait pas existé », Le Quotidien d’Oran du 8 Décembre 2015.

http://lequotidienalgerie.org/2015/12/08/si-ben-boulaid-navait-pas-existe/

http://www.hoggar.org/index.php?option=com_content&view=article&id=4597:si-ben-boulaid-navait-pas-existe&catid=652:charif-abdelhamid&Itemid=36

Lettre de Gadda


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UN COMMENTAIRE

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  • AMAR
    16 août 2016 at 13 h 20 min - Reply

    GLOIRE AUX VRAIS CHOUHADAS ! MAIS………….si le pays etait une ghanima ….nous pensons que le peuple aurait pu avoir droit a une part!!!! N EST – CE PAS MONSIEUR MELLOUKI………?

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