Édition du
5 December 2016

La galette du savant et celle du politique

HistoirePar Salima Ghezali

« Ce que d’emblée je peux vous rapporter, c’est le capital d’admiration, de respect et d’estime voire de gratitude dont jouit encore le peuple algérien auprès des peuples du monde entier. Ce capital est à l’échelle de la lutte opiniâtre et intelligente qu’il a su et pu mener dans un ghetto quadrillé à l’extrême par un corps expéditionnaire d’un demi – million d’hommes. Un effectif unique dans l’histoire de la décolonisation. Ce capital est aussi à l’échelle des sacrifices et des souffrances consentis pour concrétiser son droit inaliénable à l’autodétermination et à l’indépendance. »

Hocine Aït Ahmed ( Message du 20 Août 2004)

 

Faut-il écrire l’Histoire ou écrire sur l’Histoire ? Vaste question dirait Djeha qui s’aviserait plutôt de savoir si l’ « écrivant » en question a quelque ressemblance avec ce fervent musulman qui aimait à préciser que quand il priait il le faisait de manière si intense qu’il en oubliait Allah lui-même. Le bon sens voudrait pourtant que l’on prie pour se rapprocher de Dieu…C’était compter sans les pièges de la modernité.

Rien n’est plus moderne que la ferveur d’un tel croyant qui oublie Dieu dans sa passion pour la prière. La science moderne ne prétend-t-elle pas réduire les difficultés que le contexte dresse entre le mot et la chose ?  « Dire c’est faire » ont même osé « faire » certains.  Il ne faut pas, pour autant, oublier la variété de subterfuges avec lesquels le mot peut participer à briser la chose dont il prétend rendre compte…

Ecrire l’Histoire est appréhendé  surtout comme une métaphore. Mais écrire sur l’Histoire est une action qui se surimpose à une autre en prétendant lui faire toute la place. Le débat sur la vérité en matière d’écriture de l’Histoire ne saurait être épuisé de quelque manière qu’on l’aborde. Dans une civilisation, qui reste à inventer, où la science et la religion plutôt que de se combattre auraient mis en commun leurs savoirs particuliers pour s’entendre sur une définition opérationnelle et universelle du témoignage recevable, toute la condition humaine en aurait été bouleversée….

Pour l’heure, il en va de l’Histoire comme de la religion. Elle a d’abord ses prophètes, ses martyrs et ses militants. Viennent ensuite ses écoles, ses rites, ses sectaires, ses communicants, ses manipulateurs, ses révisionnistes,  ses fanatiques, ses ignorants, ses hypocrites, ses dogmatiques, ses takfiris, ses spin doctors, ses savants et ses politiques.

Reste le vaste chantier de la bonne foi qui demeure l’ingrédient le plus fructueux dans toute polémique que l’on s’abstient de mener vent debout et tambour battant…Si l’Algérie n’a pas, jusqu’ici, éclaté à l’instar de la Syrie, de l’Irak ou de la Libye, ce n’est pas parce qu’elle aura manqué de dictateurs, de fous séparatistes, d’islamistes fanatisés ou de staliniens de tous bords. C’est parce qu’elle aura aussi donné naissance à des hommes qui ont su traverser le siècle en s’investissant dans la lutte pour l’Indépendance nationale puis dans la construction démocratique. Par deux fois ils auront traversé la guerre en donnant la primauté au politique. La première fois pour libérer le pays en le dotant d’une armée de libération nationale et d’un parti de libération nationale. La deuxième fois en s’investissant dans la construction d’une solution politique à la crise générée par la dictature et amplifiée par le terrorisme et la violence.

D’une certaine manière, et quoiqu’en disent les historiens, dont un des apports, et non des moindres, est constitué des mensonges et des contrevérités qui ont été déversés sur ces hommes, qui auront tenu à mener le combat pour la démocratie dans le prolongement du combat pour la libération nationale, les deux moments de leur engagement se valident mutuellement. La lutte pour la Démocratie validant la qualité de la lutte pour la Libération Nationale. Et la lutte pour la Libération Nationale se confirmant dans la lutte pour la Démocratie.

« Ne craignons pas les mots : décoloniser l’histoire, c’est la libérer des manipulations continuelles des groupes militaro-policiers, c’est restituer à la nation sa mémoire, sa fierté et sa dignité. C’est redonner aux algériennes et aux algériens confiance en eux-mêmes, pour reprendre en main pacifiquement leur destin. Ce retour à la légitimité populaire et à la volonté de construction d’un Etat et des institutions démocratiques à tous les niveaux furent le fondement même de la plate-forme de la Soummam. » Hocine Aït Ahmed (message du 20 Août 2004).

L’historien peut affiner la galette en s’en tenant à la rareté du matériau à sa disposition mais le militant politique qui a survécu à la guerre et à ses manipulations laisse un héritage qui peut assouvir la faim de continuité historique.

Et le peuple comme Djeha saura toujours dîner deux fois si les restrictions de ceux qui font œuvre de science ne sont pas à la hauteur de la générosité de ceux qui font l’Histoire.

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