Édition du
24 June 2017

Mohamed Tamalt assassiné par la tyrannie

Tamalt1

par Sid Lakhdar Boumédiene *

http://www.lequotidien-oran.com/

Un journaliste a été incarcéré pour des mots, c’est insupportable. Un défenseur de la libre parole a perdu la vie pour ces mêmes mots, c’est outrageant. Honte aux magistrats qui se sont laissés aller à confondre le droit et l’allégeance au puissant. Honte à tout juriste qui ose interpréter le droit de l’offense d’une telle manière. Honte aux assassins qui ont eu un droit de tuer par l’ensemble de la chaîne tyrannique.

La simple idée qu’un homme soit assassiné pour avoir écrit des mots est d’une nature qui n’est pas de notre monde mais de celui d’un univers qui semble de plus en plus éloigné du nôtre. Le malheureux a perdu la liberté puis ensuite la vie pour avoir dénoncé la tyrannie. Nous lui rendons hommage car nous n’avons pas été aussi courageux.

J’ai honte pour mon pays lorsque je vois ce sourire radieux de Mohamed Tamalt sur ces photos qui nous parviennent en ce jour de deuil. J’ai honte pour mes compatriotes qui continuent à accepter une tyrannie sans broncher. J’ai enfin une désespérance à voir ces députés de la République cautionner la dictature d’un homme et de sa fratrie. Mais ce n’est plus de la honte que nous avons lorsque ce même tyran est acclamé par les foules, c’est de la consternation.

Je ne connais pas cet homme et peut-être a-t-il des opinions radicalement contraires aux miennes. Je ne connais pas ses écrits et peut-être sont-ils révoltants. Je ne connais pas l’affaire judiciaire et peut-être entre-t-elle dans un cadre légal.

Oui, mais le problème est que cadre légal et légitimité du cadre légal sont deux notions radicalement opposées. Nous n’avons pas dû apprendre le même droit sur les bancs de la faculté et nous n’avons pas du tout la même perception de ce qu’il est et doit être. Un cadre légal dans un régime militaire avec un président à vie, une force de répression féroce et une censure solide, est frappé d’une nullité absolue, aucune de ses dispositions ne peut être invoquée par le droit, et encore moins pour incarcérer et assassiner un journaliste.

La vieille notion de l’injure au roi

En 2008, un homme a été condamné pour délit d’offense publique au chef de l’État pour avoir placardé une affichette sur laquelle était inscrite «casse-toi pov’c…» à l’encontre du président Nicolas Sarkosy. Mais en 2013, la France, dont l’Algérie a hérité du plus mauvais dans sa législation sans garder le bon, a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme. Au délit d’offense est opposé le droit à la liberté d’expression politique par tous moyens y compris par la caricature.

Impossible de garder donc plus longtemps ce qui avait été considéré comme un vieux fond de monarchie, le crime de lèse-majesté. Une offense au roi, un acte des plus répréhensibles envers l’État et son représentant de nature divine puisqu’il était sacré de cette délégation à la Cathédrale de Reims.

Tombé en désuétude jusqu’à cette affaire, la France a dû légiférer en 2013 pour annuler cette disposition moyenâgeuse et la remplacer par un délit d’injure ou de diffamation. Ce n’est manifestement pas suffisant car, comme le précise Amnesty International, ce type d’acte devrait relever du domaine civil.

Pourquoi ce qui est normalement du droit pénal pour les individus ne peut être que civil pour le chef de l’État ? Tout simplement parce qu’il y a une disproportion de pouvoir entre des personnes qui ne sont absolument pas sur le même pied d’égalité quant au rapport de force. Mais surtout, nous voyons bien là la tentation d’un gouvernant à museler tout ce qui le dérangerait. Fini la critique politique, fini la caricature et la fiction sur un quelconque personnage du pouvoir.

Cela est absolument impossible car la frontière serait de plus en plus proche et nous comprenons bien que dans une dictature militaire, c’est tout simplement un outil juridique au service du tyran. Mohamed Tamalt a été emprisonné puis assassiné suite à une interprétation zélée de nos magistrats dont je les accuse, sans l’ombre d’une hésitation. Pas de l’assassinat, bien entendu, mais que faisait-il en maison d’arrêt ?

Mort pour un blasphème ?

Et si Mohamed Tamalt était mort pour un blasphème ? Ce n’est pas la première fois que nos juristes condamnent pour ce délit qui me semble, encore plus que l’offense au roi, sortir des ténèbres du droit. L’idée n’est pas exempte d’un certain argumentaire.

La première fois que j’ai lu la Constitution algérienne du président Bouteflika, je suis resté sans voix. Un article précise que le président de la République nomme les représentants du peuple à la chambre haute. Je me suis demandé si cette assemblée était alors une sorte de conseil économique et social, un organisme qui ne sert qu’à placer ses amis et à grever le budget de l’État. Il en existe tellement dans les constitutions.

Pas du tout, une rapide vérification indique que cette chambre est investie du pouvoir législatif dont un article précise qu’il a pour mission de voter les lois et de contrôler le pouvoir exécutif, c’est-à-dire le président de la République qui en détient le pouvoir absolu.

Le président nomme ceux qui le contrôlent, une admirable innovation juridique que même les juristes d’Idi Amine Dada n’auraient pas osé écrire. Mais alors, nous suggère la réflexion juridique face à une pareille énigme, la seule solution en droit est que le président soit le peuple. Mais oui, voilà, le président rédige les lois, les vote et contrôle la validité du système.

Subitement, à ce moment précis d’un exercice d’analyse juridique unique au monde, une idée traverse l’esprit. Et si le président se croyait être au dessus du peuple lui-même ? Une autre recherche rapide finit par trouver la réponse, c’est l’article l’obligeant à prêter serment aux commandements de la religion. Ouf, il ne se pense pas être… plus haut !

L’hypothèse est à écarter, Mohamed Tamalt n’a pas été condamné pour blasphème.

Quelques magistrats au service d’une tyrannie ?

Qui a osé mettre un homme en prison parce qu’il avait offensé un président à vie ? Qui peut oser argumenter que c’est au nom du droit que pareil outrage à l’humanité peut se justifier ? Qui peut, le regard droit et la conscience tranquille, faire un tel acte sans avoir la nausée ?

Et si celui-là ose argumenter par le droit et la justice, je lui rétorquerais alors ceci : Pourquoi n’avez-vous pas eu le même zèle pour tous les délinquants financiers dont l’ami du président ? Pourquoi n’ouvrez-vous pas une instruction lourde et sincère contre tous les crimes de la sécurité militaire et de tous les assassinats politiques de cette présidence puisque son titulaire est présent depuis 1962.

Pourquoi ne vous acharnez-vous pas envers l’ignoble pillage de l’Algérie, le scandaleux détournement de son patrimoine, les tortures et les crimes de ce régime militaire ? Pourquoi n’avez- vous pas la même lecture de l’offense que celle que vous avez eu envers ce pauvre Mohamed Tamalt ? C’est pourtant une gigantesque offense au peuple algérien qui a été faite. A côté, celle de Mohamed Tamalt n’équivaut même pas au vol d’un caramel dans une épicerie par un gamin.

Mohamed Tamalt a rejoint les milliers d’innocents qui sont le résultat d’une fausse interprétation juridique ou d’une non-prise en compte du droit, le vrai. Non, nous n’avons pas appris le même droit, nous ne sommes pas du même bord et je ne revendique aucune salissure d’une robe de magistrat car aucun démocrate ne l’aurait portée au service d’un régime militaire et népotique. Et ceux qui sont innocents d’une telle accusation, ils sont bien entendu l’écrasante majorité, n’emprisonnent pas des innocents pour un simple blog. Mais il faut que cette écrasante majorité s’exprime une bonne fois pour toute.

Paix à son âme et que ses écrits soient la marque de votre honte. Je ne les connais pas mais mourir pour des mots, quels qu’ils soient, je ne peux l’admettre.

* Enseignant


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5 Commentaires sur cet article

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  • ali
    17 décembre 2016 at 21 h 52 min - Reply

    إذا جــار الأمير وحاجباه وقاضي الأرض أسرف في القضاء
    فويــل ثم ويـل ثم ويـل لقاضي الأرض من قاضي السماء




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  • Mohammed
    18 décembre 2016 at 17 h 32 min - Reply

    ==Puisque « ….Dans nombre de pays musulmans,l’absence de liberté de conscience,d’opinion et d’expression,en un mot de toutes les libertés fondamentales,pourtant reconnue par la chari’a ».Dixit Tahar Gaid.
    ==Puisqu’on est dans dans un pays musulman du 21ème siècle.
    ==Puisqu’il s’agit d’Opinion et d’Expression ou de paroles pour Changer El-Mounker..
    Un Journaliste(même si on n’est pas d’accord avec ses idées) en l’occurrence M.Tamalt-Allah Yerhamou-vient d’être Assassiné dans sa cellule,dont le corps a été rendu à sa famille,complètement déchiqueté dans une couverture trouée.
    Cet Assassinat(pour certains juristes) et ce Crime faut-il le Mettre sur le Dos de l’Islam et la Chari’a??
    La Réponse,je pense,que tout le monde la connait!!
    Eh bien,Dire comme certains le pensent ou le croient que certains Savants ou Philosophes Musulmans qui ont été traités de Mourtadéen et Exilés et Mettre tout Cela sur le Dos de l’Islam et la Chari’a.C’est Manichéen et très Malin.
    Ne s’agit-il pas,tout simplement,d’Un Problème Politique qu’autres choses??
    Parce que la Majorité des Gouverneurs Musulmans de toutes les époques Se Sont Entourés par des Conseillés trop souvent Opportunistes pour ne pas dire des Charlatans!!
    ==Peut être même que dans 3 ou 4 Siècles On Racontera à Nos Descendants que Sidna « Foulan El-Foulani »Rais ou Emir EL-Mouminin du 21ème Siècle de Tel ou tel Pays était un SAINT.
    Et on trouvera,certainement,des Gens qui croiront à Ces Balivernes.




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    • Alilou
      19 décembre 2016 at 6 h 37 min - Reply

      non mon ami, ce n`est pas la faute a l`islam ou a Dieu ou au koran, mais bien la faute a ceux qui ont usé a tord et a travers de la parole de Dieu pour arriver a leur fin…cad imposé leur dictât….dites moi en toute sincérité…a partir de quand on a dévié l`islam de sa vraie voie…!

      vous savez ce qui me fait plus de mal…et qu`on continue a se cacher la tete dans du sable….au lieu de redresser la barre….

      Ce journaliste est mort pour ses ideés et ses convictions, il est mort en homme…. live free or die hard….on l`a tué pour avoir dit vrais…we all die sometimes …. surething…ya sa3dou yafa3al el-khir…

      la vérité est ailleurs




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  • rachid dahmani
    20 décembre 2016 at 8 h 15 min - Reply

    Bonjour à tous,

    J’aurais tant voulu imager le fonctionnement de notre « pouvoir » en y mettant tous les reliefs et tous les liens à la réalité de la vitrine et à la vérité cachée du pouvoir. En lisant hier la chronique de Mustapha Hammouche sur Liberté, j’ai pu percevoir ce fond mécanique de notre pouvoir qui s’adapte à notre quotidien et n’est pas nécessairement discernable par tous. Jugez en, je rapporte ici la chronique en question:

    Par Mustapha Hammouche:

    La presse a annoncé le maintien d’Ali Haddad à la tête du FCE sans cacher sa surprise. Elle semble déconcertée par le fait que sa prophétie ne se soit pas accomplie.
    Cet ébahissement est l’expression, de notre part, d’une profonde méconnaissance de la réalité que nous relatons et commentons quotidiennement. Une méconnaissance de la réalité politique en particulier. Sous-informés du fonctionnement de notre système de pouvoir, ou peut-être en connaissance de cause, pour certains d’entre nous, nous l’expliquons en y projetant des normes de fonctionnement observées dans d’autres contextes.
    Ainsi, concevons-nous naturellement que lorsqu’un chef de syndicat, fût-il le syndicat des patrons, brûle la politesse protocolaire à un ministre, le pouvoir doit montrer que la force revient aux institutions d’État. Sauf qu’il faille, pour que la règle fonctionne, que le système du pouvoir corresponde exactement à l’agencement institutionnel formel et que les parts de pouvoir soient réparties à l’intérieur de ce dispositif institutionnel et en fonction de la position hiérarchique de chaque institution. Ce n’est pas le cas dans notre système. Dans ce système, le niveau de pouvoir constitutionnellement rattaché à une fonction peut être accru ou atrophié, selon l’identité de son détenteur. En un mot, il n’y a pas que la Constitution et la loi qui confèrent ou confisquent du pouvoir.
    C’est ainsi que des “pouvoirs” que sont le législatif et le judiciaire ne s’expriment que là où le pouvoir réel n’éprouve pas le besoin de s’ingérer. La règle est que le Parlement vote la loi de l’Exécutif sans y toucher. Sauf si l’Exécutif décide… d’amender son propre projet. Il en fut ainsi tout récemment à l’occasion de l’examen de la loi sur la retraite quand on a dû la rattraper avec “l’amendement… Bouteflika”.
    Mais même s’il nous apparaît évident que le destin d’une loi ne se joue pas à l’APN, nous ne pouvons pas nous empêcher de jouer le jeu du fonctionnement institutionnel. Au point de croire que l’altercation verbale entre le président de l’APN et le président du groupe FLN était significative d’une restructuration sociopolitique du parti unique ! Nous attendons toujours la révolution Ould Abbes…
    Pour comprendre le rôle et le fonctionnement des institutions, il faut peut-être commencer par la fin. Par ce qu’elles produisent comme actes et décisions. Ce qui vaut d’ailleurs pour le judiciaire, en particulier dans les procès politiques, les procès politiques, dans notre pays, étant ceux qui concernent les affaires de corruption et de diffamation. Après tout ce que nous avons glosé sur l’affaire Chakib Khelil, nous sommes contraints de noter que celle-ci n’existe finalement pas ! Et après tout ce que nous avons disserté sur la dépénalisation des délits de presse, un journaliste meurt en prison !
    Dans un rapport inverse, les acteurs de la scène publique doivent s’ébahir du spectacle d’une presse qui s’entête à ignorer la réalité prosaïque d’une réalité politique où seul compte le rapport de force.

    Bonne journée à tous.




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  • Mustapha
    3 janvier 2017 at 3 h 12 min - Reply

    Bonjour,

    Combien de Tamalt, de disparus et de prisonniers d’opinions, de misère faudra t-il pour que les algériens se décident à se mettre debout?

    Avec l’anniversaire de la mort de Abane Ramdane, essayons de nous rappeler le pourquoi de son assassinat; Il voulait que les militaires obéissent au pouvoir politique.

    Il semble bien clair aujourd’hui, que nos problèmes vont s’aggraver tant que l’Algérie ne réglera pas cette question.




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