Édition du
28 April 2017

Il y a 59 ans était lâchement assassiné Abane Ramdane par ceux qui assassineront par la suite l’Idéal de Novembre.

Abane RamdaneTémoignage du Président Benyoucef BENKHEDDA compagnon de lutte d’Abane Ramdane.

Benyoucef Ben Khedda, La Tribune, 21 Juin 2000

Rassemblement des forces vives Fin 1955-début 1956, le mouvement insurrectionnel du  1er Novembre 1954 avait pris une telle ampleur qu’il faisait courir le risque à ses propres promoteurs de les submerger par l’importance et l’urgence des problèmes qu’il charriait.

Dispersés entre l’intérieur et l’extérieur du pays, ceux parmi les «vingt-deux» ou le «groupe des neuf» qui avaient échappé à la mort ou à l’arrestation voyaient la Direction qui, initialement s’identifiait à eux, complètement éclatée, donc inopérante.

Ils étaient, par ailleurs, divisés quant  aux voies et moyens de conduire la Révolution. Les principaux chefs de maquis comme Krim, Ben M’hidi, Ouamrane et, plus tard, Zighoud, étaient acquis à la «doctrine Abane» qui préconisait un vaste rassemblement  des forces vives du peuple algérien. Selon cette ligne, il était admis que le FLN se devait de se convertir très vite à une véritable stratégie d’union nationale aussi large que possible, avec la participation des éléments du PPA-MTLD encore à l’écart et, également des nationalistes modérés appartenant à l’UDMA de Ferhat Abbas ou à  l’Association des Oulama de Bachir Brahimi.

A l’opposé, certains membres de la Délégation extérieure du FLN au Caire repoussaient toute idée d’ouverture du commandement du FLN aux éléments issus des anciennes formations politiques.

Ils considéraient cela comme la pire des déviations car, prétendaient-ils, la pureté originelle de la Révolution s’en trouverait gravement altérée. De leur point de vue, seuls les hommes présents au rendez-vous du 1er Novembre 1954 étaient dignes de diriger le mouvement.

Autrement dit, il reviendrait aux «Historiques», et à eux uniquement, de jouir d’une  monopolisation sans partage du pouvoir de décision. Est-il besoin de préciser que le concept d’«Historiques» a d’abord été lancé par  la presse occidentale de l’époque pour désigner, par commodité, la poignée d’hommes qui avaient présidé au déclenchement insurrectionnel.

A la faveur d’un glissement sémantique tout à fait abusif, ce mot s’était ensuite chargé d’une connotation foncièrement militariste, laquelle avait fini par prévaloir dans les esprits peu politisés.

La primauté du politique sur le militaire

L’assimilation sommaire des «Historiques» aux «militaires» procédait d’un simplisme réducteur. Elle impliquait l’inévitable dévalorisation des «politiques», assimilés à leur tour aux «civils» et même,  péjorativement, aux «politiciens» et, de ce fait, cantonnés dans un statut subalterne. Une telle discrimination reflétait une tendance sans cesse croissante à ne compter que sur la force des armes. Privilégiant le militaire au détriment du politique, elle était en porte-à-faux avec les conceptions d’un Ben Boulaïd ou d’un Ben M’hidi, qui se considéraient avant tout comme des militants politiques portant l’uniforme par nécessité. Que leur fût accolée l’étiquette d’«Historiques» qu’ils n’avaient, au demeurant, jamais sollicitée, ils n’en récusaient pas moins  l’idée qu’on pût les ériger en catégorie à part,  ou en caste militaire en charge exclusive du destin national.

C’est à Abane qu’échoit et le mérite et le courage d’avoir réhabilité le rôle fondamental du politique en renvoyant à une lecture plus serrée et plus exigeante de la Proclamation du 1er Novembre. Celle-ci, en effet, consacrait sans la moindre équivoque l’intangibilité de principe de la prééminence du FLN sur l’ALN. Grâce au puissant soutien  de Ben M’hidi, Abane parviendra à transposer cette prééminence dans la plate-forme de la Soummam sous la formulation désormais célèbre de «la primauté du politique sur le militaire». Il va de soi qu’Abane ne niait en aucune manière l’action déterminante et irremplaçable de l’ALN. Dans ses tracts et ses déclarations, il ne manquait jamais de glorifier l’efficacité et l’héroïsme des djounoud, d’exalter leurs sacrifices et leurs souffrances aux côtés du peuple. Il redoutait cependant que ne se renforçât une certaine évolution amorcée dès 1956 qui, petit à petit, semblait reléguer au second plan la nécessité impérative du travail politique au sein des maquis. En donnant la prépondérance aux impératifs de la confrontation sur le terrain, en subissant la dictature du champ de bataille consécutive à la radicalisation du conflit, les responsables s’investissaient dans le militaire à corps perdu.

Cela se soldait progressivement par une espèce d’évacuation du politique au profit d’une vision purement guerrière de la lutte de libération. Ce faisant, ils entérinaient la dépolitisation de l’esprit combattant, laquelle était déjà en gestation dans la  généralisation des pratiques volontaristes et spontanéistes.

Sévissant de la base au sommet, un tel phénomène de dépolitisation ne sera pas sans s’accompagner de carences et de déficiences se conditionnant  les unes les autres, sur fond d’inculture politique et d’indigence idéologique. Il en résulta, entre autres, le rétrécissement des perspectives et le déficit notoire des capacités d’analyse et de synthèse ; l’incohérence par inaptitude à maîtriser l’ordre des urgences, et à différencier le substantiel de l’accessoire, le formel et le spectaculaire du «consistant» ; l’improvisation et la précipitation par recours aux initiatives à courte vue ; surtout, l’autoritarisme sourcilleux articulé sur la répugnance  à se remettre constamment en question grâce à une autocritique salutaire. C’est pour parer à des dégénérescences et des déviations aussi lourdes de périls qu’Abane osera affronter les grands responsables militaires du moment désormais majoritaires dans le CCE élargi en 1957 avec l’entrée en force des colonels dans les organismes dirigeants. Un tournant capital était pris qui laissera des traces durables dans nos institutions  jusqu’à l’heure actuelle. Complètement démonétisé, le politique  s’effacera pour de bon devant la prépondérance du militaire.

L’assassinat d’Abane entérinera l’échec de sa conception élitiste de la Révolution ;  il scella le déclin irréversible du primat du politique comme fondement essentiel de toute construction populaire et démocratique authentique. En contrepartie, qu’avaient donc à proposer ses adversaires ? Beaucoup de grandiloquence  mais peu de substance.

L’esprit de novembre

On continuera à vivre avec l’exaltation des faits d’armes et des prouesses passés mis en scène par la «famille révolutionnaire», à coups de célébrations et de commémorations sans fin pour servir une histoire encore atrocement sélective.

Et pendant ce temps, le peuple marginalisé et maintenu dans un état de délabrement moral sans issue tantôt gronde et tantôt se morfond dans sa désespérance. Bafoué dans ses droits, privé du devoir légitime de contester et de s’opposer, il vit en  permanence sous les fourches caudines des dispensateurs de la pensée unique qui n’ont de cesse d’entretenir la désunion, de propager le mépris de l’autre, et de miner tout ce que nos populations renferment de sacré.

Partisan résolu de l’ouverture du FLN à tous les Algériens quelles que fussent leurs opinions, il réussira, avec l’aide décisive de Ben M’hidi, à le démocratiser en cassant le monopole que les «Historiques» exerçaient sur sa Direction. Et c’est encore d’ouverture démocratique et de l’arrêt de cette pensée hégémonique qui nous régit sous la contrainte que nous avons aussi le plus soif à l’heure présente.

L’esprit de Novembre avait guidé les pas d’Abane. Réanimons-le donc, et retournons à ses valeurs sacrées, car ce sont elles qui ont cimenté notre unité nationale durant la guerre. Efforçons-nous les uns les autres de sauver l’Algérie à nouveau. Réconcilions-nous avec nous-mêmes, et acceptons-nous dans le respect de nos mutuelles différences en sorte que ces différences ne soient plus sources de fitna mais matière à enrichissement par tolérance interposée.

Si chacun se mettait à tuer quiconque n’est pas de son bord, si nous persistions à nous entre-tuer, si nous ne faisions preuve de tolérance les uns vis-à-vis des autres, alors, d’autres Abane tomberaient, le pays poursuivrait sa chute libre, s’enfonçant dans une régression sans rémission. Nous aurons alors préparé de nos mains inconséquentes le terrain à une autre forme de colonisation plus cruelle, plus pernicieuse, plus terrifiante que celle dont nous avions triomphé. La tolérance, rien que la tolérance, tel devrait être dorénavant notre mot d’ordre pour que nos enfants et les enfants de nos enfants puissent vivre dans une société de justice, de paix et de progrès, car en elle réside le secret de notre renouveau et de notre réussite.

Que la tragédie d’Abane nous serve de leçon.

Benyoucef BENKHEDDA
Ancien président du GPRA.


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7 Commentaires sur cet article

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  • lyes laribi
    28 décembre 2016 at 0 h 05 min - Reply

    L’assassinat de ce monsieur, la complicité et le silence des historiques au moment des faits et l’introduction du MALG au GPRA ont conduit l’Algérie à sa perte et à sa médiocrité d’aujourd’hui. La malédiction de son assassinat et de ses semblables par le MALG/DRS nous poursuit encore. C’est le prix à payer. Que dieu pardonne au peuple algérien sa complicité passive dans le sang de nos meilleurs.




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  • rachid dahmani
    29 décembre 2016 at 11 h 24 min - Reply

    Bonjour,

    Lui (Abane) qui les traitait tous des aghyouls savait pertinemment que si ils prenaient le pouvoir conduiraient le pays à la ruine. Il ne savait malheureusement (peut être) pas qu’ils iraient jusqu’à son assassinat. Le temps lui a cependant donné raison, car ils ont pris le pouvoir et ont conduit le pays à la ruine. Bonne journée à tous.




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    • Alilou
      3 janvier 2017 at 17 h 14 min - Reply

      On appel ces leaders de visionnaires. À bande fut un.

      Le problème est que ce peuple aussi est un aghyoul…il n’apprend rien.




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  • laid
    29 décembre 2016 at 15 h 05 min - Reply

    Apres avoir assister aux funerailles d un grand homme dans un cimetiere; avec son fils qui pose la question pourquoi la mort happe les meilleurs d entre nous? Pour repondre un pere meurtri par le chagrin amene dans un jarin de fleurs son enfant a qui le pere lui pose la question suivante si tu veux cueillir des fleurs tu vas t en prendre aux plus belles non?.




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  • AMAR MOKHNACHE
    30 décembre 2016 at 9 h 25 min - Reply

    on vient de decreter des lignes rouges pour « quiconque oserait manipuler notre histoire » le terme « manipuler » n a pas ici le sens que l on peut imaginer et notre cher MELLOUKI EN SAIT QUELQUES CHOSE ! la majorite de nos historiques sont partis avec leurs secrets ils ont ete victimes de cette omerta qui a frappe  » notre histoire  » un symposium sur ABANE RAMDANE A ETE ANNULE A BATNA ET PAR LA JUSTICE SUR INJONCTION DES GARDIENS DU TEMPLE !!!ca a fait jurisprudence le livre scolaire est la pour promouvoir les uns et ignorere les autres UNE HISTOIRECHOISIE S EST IMPOSEE D ELLE MEME ELLE INTERDIT A NOS HISTORIENS DE FAIRE LEUR TRAVAILLE ET LAISSE LE SOINS AUX MANIPULATEURS LA ET LA BAS DE COMBLER LE VIDE ..ILS SAVENT POURTANT QUE CETTE HISTOIRE A TOUJOURS CETTE FACULTE SURNATURELLE DE DEVOILER LES FAITS LES EVENEMENTS ET LES LIEUX TELS QU ILS SONT DANS SES POUBELLES OU DANS SES PAGES D OR ! dommage ! on seme la peur meme pour nous priver de voir notre histoire en face ! cette histoire qui est un patrimoine national et qui n appartien a personne ! UN GOUMI TRAINERA TOUJOURS SA TRAHISON L HISTOIRE N Y POURRA RIEN ELLE LE CLASSERA DANS SES POUBELLES….




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  • Alilou
    3 janvier 2017 at 17 h 30 min - Reply

    On pleure nos martyres trahis par leurs frères d’arme, on pleure notre patrie partie en pièces, on pleure notre culture occultée par une autre d’importation, on pleure notre terre jadis fertile, on pleure notre liberté opprimée, on pleure nos richesses dilapidées es, on pleures notre indépendance détournée, on pleure notre identité usurpée, on pleure notre histoire travestie….on passe notre temps à chialer….que faisons nous pour arrêter de chialer et de rétablir les faits exactes….rien

    Alors on mérite ce qui nous arrive….

    Ils sont combien à nous mener la vie dur….ils sont combien à nous maintenir la dragée haute….ils sont combien à détruire notre patrie ?????

    Et nous, nous sommes combien. …de tubes digestifs ?????

    A moins qu’on attende un autre peuple qui vient nous libérer. …???? Sommes devenu des banou Israeël. …..ad’hab anta warabouka fakatila…..nous on attend ici…que la douwara soit prête à être bouffée

    Plantons des arbres en leurs memoire…ce sera la plus petite chose qu’on ait faite pour les honorer.

    Autrement notre passage sur terre aura été sans aucun benefice.

    Laisser des enfants comme réalisation. …même mon chat gris qui fout rien sait faire des petits.




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  • Dahmane
    11 février 2017 at 21 h 59 min - Reply

    …..Il y a 59 ans était lâchement assassiné Abane Ramdane par ceux qui assassineront par la suite l’idéal de Novembre …… et celui de la Plate-forme de de la Soummam. N’est-ce pas ???

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    La Plateforme de la Soummam est indissociable de l’IDEAL de Novembre, sauf pour ceux qui sont atteints de crétinisme idéologique.
    Salah-Eddine SIDHOUM




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  • Congrès du Changement Démocratique