Édition du
21 October 2017

Souratu-l-Fâtiha : L’Ouverture

 

Préambule

Par Tahar Gaïd

La première sourate du Coran porte le nom d’al-Fâtiha qui exprime l’idée d’ouverture et de victoire. Autrement dit, elle ouvre le Livre saint de Dieu, ainsi que la récitation de chacune des raka’ât (sing. Rak’a) aussi bien des prières canoniques que surérogatoires.

Lieu de la révélation et nombre de versets

Les avis sont partagés quant au lieu de la révélation de la Fâtiha. Il s’agirait de la Mecque pour Ibn ‘Abbâs, Qatadâ et Abû al-‘Âliya. Ce serait plutôt Médine selon Abû Hurayra, Mujâhad, ‘Atâ Ib n Yasîr et az-Zahrî. D’autres pensent que la descente se réalisa deux fois de suite : une fois à la Mecque et une autre fois à Médine. Quant à Al-Qurtubî[1], il rapporta cette insoutenable idée avancée par Abû al-Layth, selon laquelle une moitié de la sourate fut descendue au coeur de la cité des Quraysh, et l’autre moitié après l’hégire. Rappelons que la prière ne se valide qu’en récitant la Fâtiha : »Pas de prière sans la Fâtiha », dit le Prophète (s). Or, les premiers musulmans s’acquittaient de la prière dès l’aube de l’islâm.

Il semble beaucoup plus vraisemblable, selon un hadîth, que la Fâtiha fut descendue à la Mecque. Cette scène pourrait bien le confirmer : Lorsque Muhammad (s) eut sa première vision, il s’adressa, sur les conseils de son épouse Khadija, à Waraqa Ibn Nawfal. Il lui raconta qu’en entendant cette voix mystérieuse lui parler, il se sauvait tellement il était effrayé. Aussi, suivant l’avis de Waraqa, il écouta l’appel alors qu’il se trouvait seul : « Ô Muhammad ! Dis : Bismi Allâhi ar-Rahmâni ar-Rahimi, al-Hamdu li Llâhi rabbi al-‘alamîna » jusqu’au terme de la sourate qui se clôture par Wa lâ dah-dhâlîn. »

            Les divergences se manifestent aussi au niveau du nombre des versets de la Fâtiha. Elle compte sept versets comme le laisserait supposer le Coran dans le versets 87 de la sourate 15, intitulée al-Hijr : « Nous t’avons apporté les sept redoublement[2], le Coran sublime. » Toutefois, le désaccord réside dans la place occupée par la basmala : celle-ci fai-elle partie  de la sourate ou bien doit-elle être considérée comme indépendante ?

La première opinion a été émise les lecteurs de Kûfa et un groupe de Compagnons du Prophète (s) et de la génération suivante. Le second point de vue est défendue par les gens de Médine mais ils gardent à la sourate ses sept versets, en ce sens qu’ils divisent en deux parties distinctes le sixième selon la lecture de Kûfa.

Abû Hurayra rapporte ce dire du Messager de Dieu (s) : « Al-Hamdu li Llhâhi  rabbi-l-‘alâamîna se compose de sept versets et bismi Llâhi ar-Rahmâni er-Rahîmi en est l’un d’eux. Elle est les sept dédoublements et le Coran sublime. Elle est Ummu-l-Kitâb (la matrice du Livre) et Fâtihatu-l-Kitâb (l’Ouverture du Livre) ».

Les divers noms de la Fâtiha

            Cette sourate se nomme, selon Anas, Ummu-l-Kitâb (la matrice du Livre) ou Ummu-l-Qurân (la matrice du Coran). Cependant, Mâlik et Ibn Sayrî rejettent cette appellation car, disent-ils, elle désigne particulièrement la « Table bien gardée ». Al-Hassan ne l’admet pas aussi, arguant qu’elle s’applique plutôt aux ayât muhkamât du Coran, comme l’indique d’ailleurs le verset 7 de la sourate 3 : « Lui qui a fait descendre sur toi l’Ecrit, dont tels signes, Sa partie-mère (Ummu-l-Kitâb), sont péremptoires, et tels autres ambigus. »

Il n’en reste pas moins qu’il a été bien établi, d’après Abû Hurayra [3], le Pophète (s) a dit : Al-hamdu li Llâhi rabbi-l-‘âlamîna (Louange à Dieu, Seigneur des mondes) est la mère du Coran et la mère du Livre, celle des sept répétitifs et du Grand Coran », d’où cet autre nom : al-mathâni = le dédoublement.

            Bukhârî va dans le même sens : cette désignation d’umm al)Kitâb signifie que l’Ecriture commence par elle dans les Maçâhif et que sa récitation inaugure l’accomplissement de la prière. De plus, on dit que ce nom lui est donné car elle contient en elle tous les sens du Coran. Elle est appelée également Makka et Ummu-l-Qurâ (La Mecque et la mère des cités), selon Yahya Ibn Ya’mar, du fait qu’elle se place devant toutes les autres sourates. Cette sourate porte aussi le nom de al-hamd (sourate al-hamd), de la même manière qu’on dit sourate al-A’râf, al-Anfâl, at-Tawba etc., parce que ce terme commence son premier verset. Elle se désigne encore par a-salât du fait que sa récitation, au cours des prières canoniques, est une condition de la validité de la salât. Ceci se justifie par ce hadît qodsî où Dieu dit : « J’ai partagé la prière en deux moitiés entre Moi et Mon serviteur, et Mon serviteur obtiendra ce qu’il veut.

            « Quand le serviteur dit : « La louange  est Allâh, le Seigneur des mondes = al-hamdu li Llâhi rabbi-l-‘âlamîna) » Allâh dit : « Mon Seigneur M’a louangé »

Cette sourate se dit encore ash-shafâ (la guérison) en se fondant sur ce que Abî Sa’îd al-Khudri rapporta : « L’ouverture (al-Fâtiha) du Livre est u e guérison de toutes les formes de venin. » Elle s’enrichit enfin d’autres dénominations mentionnées par Zamakhsharî dans son commentaire du Coran al-kashshaâf (le découvreur), telles que asâsu-l-qurân (la base du Coran), al-kanz (le trésor), al-wâqiya (la protectrice), al-kâfiya (la suffisante) puisqu’elle se suffit à elle-même, comparée aux autres sourates qui, elles, ne peuvent pas se passer d’elle. Au sujet de asâsu-l-qurân, Ibn ‘Abbâs dit que chaque chose repose sur un fondement et la Fâtiha est le fondement du Livre saint. En ce qui concerne les prophètes : Noé est le fondement des envoyés, Adam de la création, Ya’qûb des fils d’Israël, Jahannama celui du Feu, ‘Adnîn des Jardins, le Coran celui de tous les Ecrits, la basmala de la Fâtiha.

Les mérites de la Fâtiha

Le Messager de Dieu (s) signala l’importance de la Fâtiha en plusieurs circonstances. Les deux récits que nous lirons ci-dessus se présentent sous diverses versions. Les personnages cités pourraient ne pas être les véritables acteurs de ces événements historiques. L’essentiel n’est pas de s’attarder sur les hommes et la lettre de la narration. Il est beaucoup plus pertinent de retenir la dimension spirituelle des hadîts.

1 – L’imâm Ahmad rapporte cette scène survenue enter le Prophète (s)  et l’un de ses Compagnons au sujet de la Fâtiha :

« Au moment même où je m’acquittais de ma prière, le Messager de Dieu (s) m’appela mais je ne lui ai répondu qu’après avoir achevé mon obligation :

– Qu’as-tu à ne pas répondre à mon appel, lui dit le Prophète (s) ?

– Ô Messager de Dieu, j’accomplissais ma prière.

. Dieu ne dit-il pas : « Ô vous qui croyez , répondez positivement à Dieu et à, Son Envoyé, quand il vous appelle… » (S.8,  24)

Puis, il poursuivit en me disant :

Je t’apprendrai la plus sublime des sourates du Coran avant que tu ne quittes cette mosquée.

          Le Prophète me prit la main et quand il s’apprêta à sortir de la mosquée, je lui dis :

– Ô Messager de Dieu, tu m’as dit que tu allais m’enseigner la plus sublime des sourates.

– Certes, répondit-il ! C’est al-hamdu li Llâhi rabbi al-âlamîna. Elle est les sept dédoublement et le sublime Coran dont je suis chargé de vous communiquer.

            2 – L’imâm Mâlik[4] rapporte dans son Muwatta une scène quelque peur identique à la première mais elle met elle met en scène un autre Compagnon. Celui-ci faisait sa prière dans la mosquée lorsque le Prophète (s) l’interpella. Ayant terminé son devoir, le Messager de Dieu (s) l’accosta et mit sa main dans la sienne, tout en se dirigeant vers la sortie.

– Je souhaite, dit le Prophète, que tu apprennes, avant que tu ne traverse le seuil de cette porte, une sourate qu’aucune autre dans la Torah, l’Evangile et le Coran ne peuvent égaler.

Je me mis à marcher lentement, dit Abû Ibn Kaa’ba, attendant d’écouter la sourat concernée. Alors le Prophète (s) dit :

– Quelle est la sourate que tu récites en ouvrant la prière ?

Je lui ai récité al-Hamdu li Llâhi du début à la fin.

– C’est de cette sourate qu’il s’agit. Elle est les sept dédoublements et le Coran sublime que j’ai reçu.

*

Lorsque le Prophète (p.p) dit qu’il n’y a rien de comparable dans le Coran à la Fâtiha, cela ne signifie pas que cette sourate a plus de mérite que les autres. Il n’est pas question d’accorder sa préférence à un chapitre par rapporte à l’un ou à l’ensemble des textes Coraniques car le tout procède de la Parole de Dieu : il ne peut y avoir de supériorité d’un aspect, comparé à autre, dans le Verbe divin. Ce fut d’ailleurs pourquoi Mâlik réprouvait l’inclination des gens à insister davantage sur la récitation d’une sourate au détriment des autres.

Il est certain que Dieu attribue une récompense plus grande à ceux qui récitent Umm al-Qurân qu’à ceux qui lisent la Torah ou l’Evangile, du moment qu’Il situe la Communauté musulmane au-dessus des autres communautés. C’est donc dans le sens d’une meilleure récompense qu’il convient de saisir la portée de cette expression : a’zamu sûra (la sourate la plus sublime) et non point qu’une parie du Coran surpasse en valeur les autres.

L’idée d’importance relevée dans les hadîths pote plutôt sur les sens merveilleux et multiples véhiculés et non point sur la qualité en elle-même. Ainsi, déclarer : « Dieu, il n’est de dieu que Lui, le Vivant, l’Agent suprême » comporte une décharge spirituelle incomparable au fait de dire : « les dénégateurs sont des impies ».

C’est ainsi que la Fâtiha renferme des Attributs divins que d’autres  au point qu’il a été dit : tout le Coran se contient en elle. Elle compte vingt cinq mots où se retrouvent toutes les sciences Coraniques. Sa noblesse réside dans le fait que Dieu a dit à son sujet, selon un hadîth qodsî[5] : « J’ai partagé la prière en deux moitiés entre Moi et Mon serviteur. »

            C’est dans cette esprit que la Fâtiha est considérée comme la partie-mère du Coran, comme la sourate « al-Ikhlâs », qui débute par : « Dis : « Il est Dieu. Il est Un » équivaut au tiers du Livre. Si l’Ouverture » renferme à la fois le tawhîd, le culte, l’exhortation et le dhikr, la sourate se définit également par sa sublimité parce que, précisément, elle contient toute la philosophie de l’Unicité de Dieu (at-tawhîd).

3 – Muslim[6] rapporte cet épisode de la vie du Messager de Dieu (s) : Un Jour que l’ange Gabriel se trouvait auprès du Prophète (s), une voix se fit entendre au-dessus de lui. Jibrîl leva les yeux au ciel et dit : « Ceci est une porte du ciel qui vient de s’ouvrir pour la première fois ; elle ne l’a jamais été à ce jour ».

 Il ajouta : « C’est un ange qui descend pour la première fois sur terre. » Cette ange, certainement sous la responsabilité et les instructions de Jibrîl, dit au Prophète (s) : « Annonce la bonne nouvelle de deux Lumières que tu as reçues et qu’aucun envoyé avant toi n’a reçu : Fâtihatu-l-Kitâb et les derniers versets de la sourate al-Baqara. »

            4 – Muslim rapporte ce dire du Prophète (s) : « Toute prière accomplie sans la récitation de la Fâtiha est incomplète. La perfection de sa portée décroît de trois niveaux. »   

              Lors de la prière collective, Mâlik n’impose pas la récitation de la Fârtiha aux orants, arguant que seul l’imâm est habilité à le faire en leur nom. Il en est de même de la récitation des sourates qui l’accompagnent lors des deux rah’at. Le Prophète dit : « … Lorsque l’imâm dit Allâhu Akbar, dites également Allâhu Akbar et quand il lit, écoutez attentivement. »

            Pourtant, combien même l’office s’acquitte en groupe, derrière un imâm, il est toujours utile aux croyants, tout en écoutant l’imâm, de réciter la Fâtiha intérieurement dans chacune des raka’ât, à plus forte raison lorsque l’office s’accomplit silencieusement, par exemple au az-zohr et al-‘sar, car tel est l’avis des premiers Compagnons du Prophète (s) d’autant plus qu’un hadît qudsî dit :

« Quand Mon Serviteur dit : « La louange est à Allah le Seigneur des mondes », Allah dit : « Mon serviteur M’a louangé ».

            « Quand il dit : « Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux », Allah dit : « Mon serviteur M’a loué. 

            « Quand il dit : « Roi du Jour du Jugement », Allah dit : « Mon serviteur M’a glorifié. »

            « Quand il dit : « C’est Toi que nous adorons et c’est à Toi que nous demandons l’aide », Allah dit : Moi et Mon serviteur, et Mon serviteur obtiendra ce qu’il demande. »

« Quand il dit : « Guide-nous sur le Chemin Droit, le Chemin de ceux sur qui Tu répands Ta grâce, non de ceux qui ont encouru Ta colère ni des égarés », Allah dit : « ‘Ceci appartient à Mon serviteur et Mon serviteur obtiendra ce qu’il demande. »

            La question se présente d’une autre manière quand la salât s’effectue individuellement. Lorsque l’orant oublie de réciter la Fâtiha, Mâlik considéra, dans un premier temps, que la prière devrait être refaite entièrement et, dans un seconde, il préconisa d’accomplir seulement les deux sajda de l’oubli.

C’est un autre avis que donne Ibn Khuwayz : il convient, dit-il, de refaire la rak’a concerné et ensuite d’opérer les deux sajda de l’oubli, immédiatement après le taslîm.

Hassan al-Basrî et la plupart des gens de Kûfa disent : l’orant n’a pas à refaire sa prière s’il récite une seule fois la Fâtiha puisque l’office devient complet. Ceci est conforme à la parole du Prophète : « Pas de prière sans la Fâtiha », sans en préciser le nombre de fois.

Enfin, terminons ce paragraphe en signalant ce hadîth rapporté par Anas : « Quant tu t’allonges sur le lit, que tu récites la Fâtiha et que tu dises : Lui, Dieu l’Unique, tu te sécurises de toutes choses, exception faite de la mort ».

            Le Messager de Dieu (s) a dit : « Récitez le Coran car il sera un intercesseur au Jour de la résurrection… »Il a dit à Abû Dharr : Il faut réciter le Coran, car il sera pour toi une lumière (un guide, un critère) en ce monde et une réserve précieuse au ciel.)

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[1] Qurtubî (Abû ‘Abd Allah Muhammad Ibn Ahmad Ibn Farh) : célèbre  commentateur du Coran. Il ne fit qu’un usage réduit des récits légendaires. Les considérations philologiques et juridiques tiennent une grande place dans son exégèse. Il s’appuie sur de nombreux hadîths. Né en Andalousie (Espagne), il voyagea en Orient et mourut à Minieh, en Haute Egypte, en 671/1273.

[2] Les « sept redoublement » dit Jacques Berque ont été interprétés comme désignant l’Ouverture, les longues sourates, etc. Il est impossible d’apporter des précisions.

Hamza Boubekeur  donne cette interprétation : « … les  commentateurs classiques hésitent entre les sept versets de la première sourate et les huit premières sourates les plus longues… où les prescriptions son « doublées » de récits anciens. Selon Jalâlayn (1), il s’agit de la première sourate du Coran dont la récitation est doublée de celle d’une autre sourate au début de la prière canonique. »

(1) Jalâlayn : Nom donné au commentaire du Coran des deux Jalâl :Jalâl ad-dîn al-Mahallî et Jalâl ad-dîn as-Suyûti, élève du précédent, né au Caire en 849/1455, mort en 911/1505.

[3] Abû Hurayra : Litt. « le père du chaton ». Compagnon du Prophète (s), très amateur de chats dont le nom réel était ‘Abd ar-Rahmân ad-Dawsî. Il est la source de plus de hadîths, qu’aucune autre autorité indivip

[4] Mâlik Ibn Anas (94-179/716-795) . Fondateur de l’école juridique mâlikite. Né et mort à Médine. Il fut instruit des traditions auprès de Sahl Ibn Sa’d, un des derniers Compagnons survivants. Son ouvrage al-Muwatta (la voie rendue aisée), fournit le premier recueil de hadîths, et le premier traité juridique.

[5] Le hadîth qudsî (tradition sacrée), appelé également hadîth ilâhî ou rabbânî (tradition divine ou seigneuriale), se distingue du  hadîth nabawî (tradition prophétique) par l’inclusion de Paroles divines dans le texte. Ce qui le caractérise, c’est que Dieu y parle toujours en mode direct, à la première personne, souvent dans un dialogue échangé entre Lui et Son ou Ses serviteurs, qu’il s’agisse du Prophète (s), des hommes ou des anges. L’emploi de la première personne existe bien dans le Coran, par exemple : Souvenez-vous de Moi, Je me souviendrai de vous ! » (S.2, 152), mais cecas apparaît rarement, l’adresse aux créatures se faisant plus souvent au moyen d’un discours indirect.

[6] Muslim Abû-l-Husayn (210_216/816/873). Le grand compilateur de hadîths, né à Nayshânûr (Nishapour) : le Sâhîh Muslim et le Sahîh Bukhârî sont considérés comme les deux recueils de hadîths les plus authentiques et les plus autorisés.


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