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28 June 2017

Les procès se suivent et les condamnations s’accumulent.

Événements de la Vallée du M’zab

Les procès se suivent et les condamnations s’accumulent

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El Watan le 13.06.17 

 Nacer-Eddine Hadjadj avec son fils hier à sa sortie de prison

Nacer-Eddine Hadjadj avec son fils hier à sa sortie de prison

Ensanglantée par des violences meurtrières à intervalles réguliers, la vallée du M’zab n’en finit pas de panser ses plaies. Agressée et malmenée, la cité millénaire est profondément blessée. Ses enfants persécutés, poursuivis, emprisonnés et condamnés. Les multiples procès n’ont pas mené à l’éclatement de la vérité sur les raisons d’une crise violente, mais à la condamnation des figures militantes mozabites. Avant-hier au tribunal criminel de Médéa, c’était le tour de l’ex-P/APC, Nacer-Eddine Hadjadj.

Le feuilleton judiciaire des événements de la vallée du M’zab s’est poursuivi au tribunal criminel de Médéa sans déroger à la règle des condamnations. Avant-hier, c’était au tour de Nacer-Eddine Hadjadj, ex-maire de Berriane (Ghardaïa) et membre de la direction nationale du Rassemblement pour le culture et la démocratie (RCD), de passer à la barre. En détention depuis le 25 juillet 2015, il fait face à des accusations graves : «importation d’armes à feu catégorie 5 sans autorisation», «détention d’armes à feu sans autorisation» et «attroupement armé».

De lourdes charges consignées dans l’arrêt de renvoi et pour lesquelles le représentant du ministère public devra fournir des preuves matérielles et tangibles de la culpabilité de l’accusé. A la barre, Nacer-Eddine Hadjadj, visiblement affaibli par les longs mois d’incarcération, rejette en bloc les accusations. «Je me trouve au banc des accusés, parce que je suis victime d’un complot. Ce n’est pas la première fois qu’on essaye de m’abattre.

J’ai été maire élu en 2007 sur la liste du RCD, je jouis d’une popularité dans ma commune. Certains réseaux aux intérêts occultes n’ont pas admis mon élection à la tête de la commune. J’ai été ciblé parce que je dérange la mafia locale», répond l’accusé aux questions du juge pour expliquer les raisons et le contexte politique qui l’ont conduit en prison.

Rappelant son engagement politique au sein du parti de l’opposition depuis longtemps, cette figure de proue du mouvement politique du M’zab assume pleinement devant le tribunal d’avoir participé à des rassemblements de protestation, d’avoir défendu les victimes des dépassements des autorités administratives et policières, «mais jamais dans ce que l’accusation appelle ‘‘attroupement armé’’.  Je suis un militant pacifique qui appartient à un parti légal qui milite pour l’instauration de la démocratie en Algérie et de manière pacifique», réfute-t-il. Etrange question du juge ! «Vous défendez seulement une catégorie de la population (les Mozabites, ndlr)» ?

Réplique sereine du dirigeant du RCD : «J’appartiens à un parti qui défend les droits de tous les citoyens sans tenir compte de leur appartenance doctrinale ou autre.» Dans les documents versés à l’instruction, il y a des déclarations officielles du RCD, des photos de l’accusé en compagnie de Saïd Sadi, des DVD de manifestations politiques remontant à janvier 2011, à Alger. Ce qui fait dire à l’avocate Fetta Sadat : «Sommes-nous ici pour faire le procès du RCD.

Il est en prison, parce que victime de son engagement, de son appartenance partisane, il n’y a aucune preuve tangible. Manifestement, on ne lui pardonne pas l’implantation du RCD dans cette région.» «Est-ce à lui d’apporter les preuves de son innocence ?» fulmine l’avocate. Pour tenter de prouver la culpabilité de l’accusé, le procureur général se fonde sur des déclarations de la police impossibles à vérifier : «Vous avez été vu dans un rassemblement en possession d’une arme à feu.» Courroux des avocats de la défense : «Pourquoi ne l’a-t-on pas arrêté sur place, si la police l’avait ainsi vu en possession d’une arme en plein rassemblement.»

Des armes invisibles

Le grand débat du procès s’est porté sur «l’importation et la détention d’armes à feu sans autorisation». L’affaire remonte au 25 juin 2015, lorsque la police de Berriane interpelle Nacer-Eddine Hadjadj, suivie d’une perquisition de son domicile. L’accusation prétend que lors de ladite perquisition, des armes (un fusil de chasse et un fusil traditionnel) ont été trouvées.

Sauf que les armes en question n’ont jamais été remises à la justice lors de l’instruction, ni présentées devant le tribunal aujourd’hui. Où sont ces armes ? Mais surtout comment M. Hadjadj, qui n’a jamais quitté le territoire national, pouvait importer des armes ? «Une perquisition dans laquelle on réquisitionne des armes se fait selon des règles fixées par la loi.

Sauf que dans le cas qui nous concerne, nous constatons que les armes n’ont pas été remises à la justice. Or, si vraiment ces armes existaient, le jour même où l’accusé est présenté devant le procureur, on les aurait présentées. D’abord si une arme est saisie, on devrait la mettre sous scellés, pas dans un sachet noir dont ne sait rien de ce qu’il y a dedans. Aucune preuve matérielle et sérieuse n’est apportée par l’accusation», démontre Abdelhak Mellah, avocat de la défense.

Me Mellah relève ce qu’il appelle «des violations flagrantes des procédures substantielles». «Une aberration ! Comment peut-on convaincre que l’accusé a importé des armes alors qu’il n’a jamais quitté le territoire national», établit encore l’avocat. Mais ce qui va permettre à la défense de tailler en pièces l’accusation, c’est le rapport balistique. Deux rapports balistiques versés au dossier qui sèment la confusion, mais surtout qui soulèvent des interrogations.

«Le premier concerne des armes inventoriées datant du 6 juillet 2015, dont le numéro de classement correspond parfaitement à celui des armes supposé avoir été trouvées au domicile de l’accusé lors de la perquisition, soit trois semaines après», relèvent tour à tour Mes Fetta Sadat et Salah Debouz. «Ne pas remettre ces armes à la justice est une humiliation pour la justice. Nous avons demandé le témoignage de l’un des policiers qui a mené la perquisition, cela nous a été refusé», enfonce encore Me Debouz. Comment cela peut-il arriver ! Silence gênant dans la salle d’audience.

Dans le rapport balistique, on a trouvé inventoriées également des douilles et des balles retirées des corps des victimes lors des émeutes de Berriane les 5, 6 et 7 juillet 2015. «Le rapport balistique est tiré d’une autre affaire pour inculper Nacer-Eddine Hadjadj, c’est une instruction à charge qui a été menée, le corps du délit n’existe pas. M. Hadjadj est un militant politique, un homme intègre, compétent qui s’est mis au service de l’intérêt général, il n’a même pas touché son salaire de maire.

Il est le digne petit-fils de Moufdi Zakaria, il ne peut être accusé d’importation et de détention d’armes sans autorisation, il est victime d’un complot, victime de son appartenance partisane. Il a beaucoup attendu derrière les barreaux pour entendre sa disculpation, monsieur le juge», plaide Hakim Saheb qui convoque la mémoire du grand juriste Mohand Issad. «Toute justice est la correspondance de trois éléments : la loi, l’éthique et le sens», cite-t-il.

Chasse aux sorcières

A l’image de Kamel-Eddine Fekhar, l’ex-président de l’APC de Berriane, est une figure politique montante dont la popularité l’a porté aux commandes d’une commune symbole. C’est la première fois depuis toujours que Berriane passe aux mains d’un parti de l’opposition démocratique, le RCD en l’occurrence.

Une implantation qui n’est pas pour plaire aux partis hégémoniques. Lors des événements de Berriane de 2008, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Yazid Zehouni, avait fait savoir sa «désapprobation» de voir des partis comme le FFS et le RCD, la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme prendre racine dans la vallée du M’zab.

Le cas de Nacer-Eddine Hadjadj est édifiant, une chasse aux sorcières qui s’est abattue sur des militants politiques et des défenseurs des droits de l’homme dans la région de Ghardaïa. Diplômé d’architecture, très jeune, il rejoint les rangs du RCD avant de briguer le siège de maire de sa commune. A 39 ans, la liste du RCD qu’il conduit obtient la majorité et remporte la présidence de l’APC. «La jour de son installation, le wali lui avait dit : ‘‘Soit tu quittes ton parti, soit tu quittes la région’’», a rappelé Me Debouz avant-hier lors du procès.

Cela n’a pas tardé, seulement onze mois après son installation, il est destitué suite à un retrait de confiance lors d’une réunion «illégale» de neuf élus, mais validée par le chef de daïra. La punition n’est pas suffisante. Il faut trouver le moyen de l’écarter définitivement de la vie politique, surtout depuis qu’il est nommé par son parti dans les instances dirigeantes.

En mai 2014, il a été victime d’un traquenard policier et judiciaire dans lequel a failli «périr» politiquement. Il est interpellé puis présenté devant le procureur, accusé d’avoir «jeté un cocktail Molotov sur un véhicule» et de «tentative d’assassinat». Treize témoins à charge ont été «sélectionnés» pour l’enfoncer. Mais pour le malheur de ses «ennemis», le jour des faits, Nacer-Eddine Hadjadj se trouvait à Alger en réunion du conseil national de son parti.

Il y échappe après trois jours de garde à vue, mais au moment de sa remise en liberté, un officier de police menaçant lui lance : «Cette fois-ci tu y as échappé, mais pas la prochaine fois…» L’avocate Lilla Hadj-Arab présente lors des faits a rappelé cet épisode devant le juge avant-hier pour dénoncer «le harcèlement dont est victime Hadjadj». «Dans cette affaire comme dans toutes les autres liées aux événements de Ghardaïa, il y a une arrière-pensée politique visant à travers la justice à éliminer tous ceux qui s’engagent politiquement.

On les charge d’accusations graves sans fondement, juste pour les mettre en prison pour de longues durées avant de les traduire devant un tribunal», brocarde l’infatigable Salah Debouz. C’est le cas de Hadjadj qui a été finalement condamné à trois ans de prison dont 18 mois ferme. Il est libéré sur-le-champ. Il a purgé par anticipation plus que sa peine.

Pour beaucoup de Mozabites, d’avocats et militants politiques, il existe une volonté manifeste de punir sévèrement les leaders d’opinion de la vallée du M’zab. «Briser les reins» de leur engagement politique et citoyen et soumettre une région qui visiblement ne correspond pas aux codes politiques et sociaux de l’idéologie dominante. Pour cela, il ne faut surtout pas compter sur la détermination du désormais ex- détenu. A sa sortie de prison, submergé par l’émotion et le désir de retrouver sa liberté et son fils Anjelus, Nacer-Eddine Hadjadj réaffirme sa détermination : «J’ai été emprisonné et condamné pour mes opinions, je ne compte pas y renoncer.»

Hacen Ouali

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3 Commentaires sur cet article

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  • fatma
    13 juin 2017 at 19 h 41 min - Reply

    Avec tout ça, il y en a qui s’étonnent de la montée en puissance du MAK en Kabylie.
    Avec tout ça on nous chante encore et encore la chanson de EL WAHDA EL WATANIA.
    Avec tout ça il y en a qui croient encore qu’il y a des élections et qu’il y a un état.




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  • dempl
    14 juin 2017 at 11 h 13 min - Reply

    Oui ce n’est pas un problème de régions en algérie, c’est un problème d’une constitution solide et d’un état de droit entre algérien, imaginez vous si tous les tribus de l’algérie demande leurs indépendance que se passe t-il?c’est la libye un peu de la manière en France où les bretons comme les alsaciens comme les corses demande leurs indépendance!




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  • djamel
    15 juin 2017 at 18 h 55 min - Reply

    Il y a ceux qui par naïveté soutiennent le mak et l’idée d’une autonomie ou d’indépendance. Ces derniers ne sont que les victimes des clans qui se disputent le pouvoir et la situation du pays les pousse à accepter voir défendre les solutions extrêmes. Il faut dans cet optique tenir compte de l’abandon par les dirigeants actuels de la basse kabylie, le chômage qui devient endémique et qui touche les jeunes diplômés, l’anarchie qui règne dans,l’attribution des quelques postes de travail qui se dégagent ici et là, la distribution des logements sociaux, la multiplication des promotions immobilières qui proposent des logements à des prix prohibitifs. Les élus (en fait les mal élus) qui ne pensent qu’à leurs privilèges et qui se partagent tout ce qui tombe dans leurs mains. En face les autonomistes et autres indépendantistes promettent monts et merveilles en matière de logements de création d’emplois, de justice, de développement en général. Qui croire ? Surtout que tout ce qui a été réalisé ou presque a été arraché de haute lutte et après des manifestations et autre routes barrées.




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