Édition du
26 September 2017

Algérie : la nitroglycérine des affairistes

CHRONIQUE. Le limogeage du Premier ministre Tebboune n’est qu’un coup de canif supplémentaire sur le corps social d’un pays miné par une corruption politico-financière.
PAR NOTRE CORRESPONDANT À TUNIS, 
Publié le 
 Le Point Afrique
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Ali Haddad (en costume sombre à gauche sur la photo) en compagnie du frère du président (Saïd Bouteflika, en chemise blanche) lors de l'enterrement de Redha Malek au Carré des martyrs d'El Alia, le 30 juillet dernier. 

Ali Haddad (en costume sombre à gauche sur la photo) en compagnie du frère du président (Saïd Bouteflika, en chemise blanche) lors de l’enterrement de Redha Malek au Carré des martyrs d’El Alia, le 30 juillet dernier.  © DR

Alors que la Tunisie débute une guerre contre la corruption qui sera lente et douloureuse, le pouvoir algérien a tué dans l’œuf le filiforme espoir de séparer « le politique de l’argent », selon l’expression d’Abdelmadjib Tebboune qui fût Premier ministre durant quatre-vingts jours. Une lettre présidentielle a mis fin, mardi 15 août, à ses fonctions, sans l’once d’une explication. Exit l’importun qui souhaitait limiter les importations afin de limiter la casse économique. Ce qui n’était pas du goût des importateurs…

 ©  AFP/Ryad Kramdi
Abdelmadjid Tebboune a été démis de ses fonctions par le président algérien, Abdelaziz Bouteflika. © AFP/Ryad Kramdi

Que cache le départ d’Abdelmadjib Tebboune ?

Dans la presse algérienne, le nom d’Ali Haddad revient souvent ce matin. Le patron du FCE (Forum des chefs d’entreprises) un intime du frère du président Bouteflika, Saïd, est à la tête du groupe ETRHB Haddad. Un géant présent dans de nombreux domaines (des infrastructures routières aux médias, du foot via l’Union sportive de la Médina d’Alger en passant par les hydrocarbures…) qui bénéficie d’un accès privilégie aux marchés publics. Une salve de mises en demeure a été récemment envoyée par le ministère des Travaux publics et des Transports pour non-aboutissement des travaux. Accusations auxquelles le PDG a répondu par une mise au point mélangeant chiffres et soupçons de complot à son encontre. Dans le théâtre d’ombres qu’est le pouvoir algérien depuis plusieurs années, difficile d’être formel. Si Tebboune n’avait rien d’un Elliot Ness version Maghreb, Ali Haddad n’est sans doute pas le Al Capone de la Médina. Une seule question subsiste… Que l’Algérie ne sombre pas dans un engrenage dévastateur. Explications.

Un scénario façon Venezuela ?

Au Maghreb, de Tunis à Rabat, on explique que la guerre civile qui a ravagé l’Algérie dans les années 90 la préservera de tout conflit intérieur. La centaine de milliers de morts violentes serait un puissant anesthésiant. L’absence de réactions aux révolutions tunisiennes et libyennes en serait la preuve. Néanmoins, si l’on met de côté les polémiques, les supputations et autres guerres de clans à court terme, il existe un certain nombre de marqueurs inquiétants. Premier marqueur : l’État ne vit quasiment que de ses recettes liées aux hydrocarbures, près de 98 % de ses exportations. Les dépenses publiques ne sont couvertes que si le prix du baril de pétrole dépasse les cent dollars. Le 16 août, il s’échangeait à 47,62 de dollars. Le Fonds de régulation de recettes, un matelas confectionné en cas de coup dur, est désormais au plafond de ses possibilités. Second marqueur : la dépense publique. Cette variable d’ajustement de la paix sociale n’a plus les moyens de son rôle. Le chômage des jeunes (16-24 ans) atteint au second trimestre 2017 les 29 %. Tebboune s’en était ému. Son émotion, il la gardera désormais pour lui. Troisième marqueur : le discrédit politique. La caste politico-économique qui dirige le pays repose sur une très faible légitimité. Les deux partis qui dirigent, à la suite des législatives, ont fait autant de voix que les bulletins blancs ou nuls : 2 millions de voix pour le FLN et le RND. Dix-sept millions se sont abstenus… Quatrième marqueur : la démographie. Les moins de trente ans représentent aujourd’hui les deux tiers de la population. Cette tranche d’âge productive – les 25-64 ans qui représenteront 50 % de la population en 2030 – va se prendre de plein fouet la crise économique liée à la réalité internationale, la cécité du pouvoir et la corruption qui mine tout espoir d’investissement autre que dans les hydrocarbures.

« Certains clans obtiennent un statu quo ante »

En Tunisie, un Ben Ali a sauté pour ces raisons-là. Lorsque la crise a frappé le pays, la corruption des sommets de l’État est devenue intolérable pour une partie de l’opinion et l’autoritarisme n’a rien pu y faire. En virant Tebboune, qui avait timidement expliqué que certains travers affairistes ne pouvaient perdurer, certains clans obtiennent un statu quo ante. Effrayant d’aveuglement politique. Simple exemple : malgré sept sites classés au patrimoine mondial de l’humanité, le tourisme en Algérie n’existe pas. L’incapacité à diversifier l’économie nationale est quasi pathologique. Et le goût du pouvoir et du dinar de quelques-uns obère toute stratégie à moyen et long terme. L’éviction de Tebboune n’est pas un séisme, mais un révélateur de plus. Et l’atomisation de l’opposition n’aide pas à la structuration d’une alternative. Les affairistes se rendent-ils compte qu’ils jouent avec de la nitroglycérine ?


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  • Mohammed
    18 août 2017 at 19 h 12 min - Reply

    Les affairistes corrompus ne se rendent-ils pas compte,peut être,qu’ils jouent avec de la nitroglycérine?
    Mais tout observateur honnête de la scène politique Algérienne sait très bien que les dits affairistes ne sont,en réalité, que « Khodra Fouk A’cha »!Et,le système peut les déguerpir du jour au lendemain,sans crier gare!
    On l’a dit et répéter souvent,ici même sur LQA,que le problème en Algérie:c’est un problème de Régime Politique,de Système de Gouvernance,donc c’est un Problème Politique,tout le reste,l’économique,le culturel,seront réglés après.
    Tant qu’on n’a pas réglé ce problème d’illégitimité du pouvoir qui dure depuis 1962,on n’a rien réglé.
    Et les exemples ne manquent pas,car honnêtement,je pense que les Deux Capitales Phares de l’Afrique :c’est Le Caire et Alger et ce depuis toujours et non Alger et Harare du Zimbabwe!? N’essayons pas de « cacher le Soleil par un Tamis ».
    S’agissant du Caire politique,justement,qui ne se souvient-pas de ce Magnat de l’acier(Ahmed Ezz)très influent dans les affaires et le parlement sous le règne de Moubarek et en connivence avec ses Fils? Personne n’entend parler d’eux aujourd’hui .Mais le système politique qui les a »enfantés »et toujours là-bas et rien n’a changé en Égypte.
    Revenons à Alger la capitale politique de notre pays,
    Mettons de côté nos visions idéologiques et partisanes étroites afin de rédiger une Loi Fondamentale Consensuelle ou tous les Algériens se retrouvent(Respect de Nos Valeurs Civilisationnelles,Respect des Droits Humains,Pratique de la Démocratie comme moyen de gestion politique positive de la Cité,Séparation Effective des Pouvoirs,Souveraineté du Peuple..)
    En somme Alternance Pacifique au Pouvoir et Bonne Gouvernance de ce cher Pays Irremplaçable qui pourrait être le Réceptacle de Toutes les Volontés Sincères et les Richesses Humaines(de Ses Enfants) tant de l’Intérieur que de l’Extérieur afin que l’Algérie Puisse Rayonner de Nouveau sur l’Afrique et le Monde Arabo-Musulman.
    Incha-Allah !




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