Édition du
23 November 2017

L’Etat défaillant : le cas de l’Algérie

El Watan le 29.08.17 

«Si l’Etat est fort il nous écrase, s’il est faible nous périssons.»(Paul Valéry)

Dès l’indépendance de l’Algérie, un Etat de type totalitaire y a été imposé et qui a failli à sa mission de développer l’économie nationale et d’assurer une prospérité durable à la population. Avant d’entrer dans le vif du sujet, commençons par définir cette organisation qu’est l’Etat.
L’Etat est «l’autorité souveraine s’exerçant sur l’ensemble d’un peuple et d’un territoire donné» (dictionnaire Robert). Pouvoir souverain et organisation permanente sont ses attributs.

L’Etat sous ses différentes formes a été le «destin» de la presque totalité des sociétés humaines. Si les sociétés ont créé ce pouvoir souverain, c’est qu’il est d’une impérieuse nécessité, il assure leur sécurité et leur pérennité.
Le rôle indispensable de l’Etat dans la cohésion sociale apparaît dès le questionnement sur sa genèse. L’origine de l’Etat semble un phénomène mal connu, résultat d’un long processus, due à une diversité de causes, mais l’hypothèse la plus plausible sur sa création est celle de la protection de la société contre sa destruction par ses propres membres ou par des groupes d’individus extérieurs. L’entité qu’est l’Etat a accaparé le monopole du pouvoir politique et de la violence légitime, selon l’expression de Max Weber (1864-1920), pour le maintien de l’ordre public. C’est ce qu’avait déjà écrit Ibn Khaldoun quand il soulignait que l’autorité de l’Etat (mulk) doit s’appuyer sur la force (qahr).
Les formes de l’Etat peuvent être autoritaires ou démocratiques. Le droit et son application protègent les membres de la société de l’arbitraire de l’Etat, cette protection des personnes s’étend aussi à leurs biens.
L’Etat de droit peut se définir comme un système institutionnel où la puissance publique est soumise au droit, ce qui suppose une indépendance des pouvoirs (politique, législatif et judiciaire).

Mais le rôle de l’Etat ne s’est pas limité à ses fonctions régaliennes (sécurité et justice), il n’a cessé de s’étendre au cours des siècles entraînant dans son sillage un alourdissement des prélèvements fiscaux sur la population. Ainsi, l’Etat a élargi son aire d’action à la vie économique et sociale. Il fixe les règles du jeu économique et agit par lui-même pour produire de nouveaux biens publics (infrastructures économiques, éducation publique, etc.). Si l’Etat est fort et crédible dans son action, la sécurité juridique qu’il promeut et les lois et réglementations qu’il promulgue génèrent les incitations qui sont le moteur du développement économique.
Ceci étant dit, notre contribution s’articule en deux parties : l’Etat dans ses différentes formes et la défaillance de l’Etat en Algérie.

1 – état minimal et état total

Les premières formes d’intervention des pouvoirs publics dans l’économie sont anciennes, limitées, empiriques, faute de savoir économique dans les Etats pré-modernes. Cependant, au XVIIe siècle en Europe, l’Etat agit sur le plan économique avec un objectif précis, c’est une première révélation du nouveau rôle du pouvoir politique. Les monarchies en France et en Angleterre ont mis en action le mercantilisme, courant de pensée qui affirme que l’Etat maximise ses recettes fiscales en impulsant le commerce extérieur puisque l’excédent commercial permet une entrée de métaux précieux qui enrichissent le trône et le pays. Avec l’avènement de la révolution industrielle en Europe, l’Etat s’est occupé de la protection sociale des travailleurs à la fin du XIXe siècle.
C’est la grande crise économique de 1929 qui a montré les défaillances du marché livré à lui-même et les limites du libéralisme. Le libéralisme et sa doctrine d’un Etat minimal cantonné à ses fonctions régaliennes ont fini par être remis en cause sous l’effet des crises économiques. L’idée d’un Etat appelé à jouer un rôle de régulation de l’économie et d’incitation des comportements des agents économiques a fini par s’imposer. Il est revenu au grand économiste John Maynard Keynes (1883-1946) de proposer une nouvelle théorie qui justifie l’intervention de l’Etat comme moyen d’élever le niveau de production globale et d’assurer le plein emploi par le biais de la dépense publique et par la politique monétaire. La figure de l’Etat régulateur de l’économie de marché a prévalu jusqu’aux années 1970/1980 où a commencé sa remise en cause par le courant néo-libéral, elle retourne en force avec la crise financière de 2008 qui a durement frappé les Etats-Unis d’Amérique et dont l’onde de choc s’est propagée dans le monde.

Quoi qu’il en soit de ces vicissitudes entre des configurations institutionnelles marquées par plus d’Etat ou moins d’Etat, il n’en demeure pas moins que le marché ne peut fonctionner sans règles qui assurent son efficacité. Ainsi, les pays qui se sont développés sont ceux qui ont mis en œuvre les institutions qui incitent les agents économiques à produire et qui constituent donc des contraintes positives pour l’univers de la production. Au sens de Douglass North (prix Nobel d’économie en 1991), les institutions sont les règles du jeu du monde économique, qu’elles soient formelles (lois et règlementations) ou informelles (valeurs et normes sociales).
Ces institutions doivent protéger la propriété et l’application des contrats. Avant la révolution industrielle, les pays européens qui ont apporté une certaine protection à la propriété ont progressé économiquement. C’est avec le renforcement de l’Etat de droit et l’amélioration de la gouvernance publique que cette protection est devenue totale. Petit à petit se construit l’Etat-providence (welfare state) ou Etat social qui va succéder à l’Etat- gendarme qui se contente de produire les biens publics essentiels conformément au libéralisme.
Douglass North souligne à juste titre que l’insécurité juridique décourage la production et condamne les pays soumis à ce fléau à la stagnation ou à la régression.

Avec ses géniales intuitions, Ibn Khaldoun, sans utiliser bien sûr les concepts économiques contemporains, a perçu dès le XIVe siècle les conséquences délétères du despotisme politique d’ancien régime (forme exacerbée de ce que l’on appelle aujourd’hui Etat défaillant) — et son corollaire l’insécurité juridique de son temps — sur le système productif. «Un gouvernement oppressif amène la ruine de la prospérité publique, écrit-il. S’attaquer aux hommes en s’emparant de leur argent, c’est leur ôter la volonté de travailler pour en acquérir davantage, car ils voient qu’à la fin on ne leur laisse plus rien», et il ajoute que les confiscations et les impôts agricoles illégaux sont dommageables pour la société entière : «Ceux qui enlèvent de force tout ce qui ne leur appartient pas sont tous des oppresseurs, et le mal qu’ils font retombe sur le gouvernement parce qu’en décourageant les cultivateurs, ils détruisent l’agriculture qui est la principale ressource de l’empire» (Prolégomènes, cité par Lacoste, p.113).

Les pays qui ont des institutions de qualité (c’est-à-dire qui protègent la propriété et qui élèvent la propension à produire des agents), une bonne gouvernance publique, une politique économique adaptée ont obtenu et obtiennent de bons résultats. Ainsi en est-il de la Corée du Sud (pays plus pauvre que le Ghana et d’autres pays africains dans les années 1960) qui s’est industrialisée en une trentaine d’années (des années 1970 aux années 1990) grâce à l’adoption de l’économie de marché encadrée par une infrastructure institutionnelle efficiente. Une croissance accélérée et durable l’a hissée au rang de 12e puissance économique du monde en 2012.
Si l’économie de marché s’est construite patiemment, avec essais et erreurs, produit d’un long processus pragmatique qui se mesure en plusieurs siècles, il est un autre système qui lui est radicalement opposé et qui a eu la prétention de lui succéder, fruit de l’imagination de quelques illuminés ; il s’agit du socialisme, qui en un peu plus de soixante ans d’expérience tragique s’est effondré dans le pays qui l’a édifié pour la première fois dans l’histoire (en 1917), la Russie, et dans les autres pays d’Europe de l’Est qui l’ont subi de l’extérieur.
Ce nouveau mode de production s’appuie sur la propriété étatique de tous les moyens de production, sur la dictature politique d’un parti unique et la planification centralisée et impérative caractéristique d’une économie de commandement. En s’emparant de toute l’activité de production, l’Etat a une emprise totale sur la société. C’est l’Etat totalitaire ou Etat total. L’ironie du sort est que Marx annonçait un dépérissement de l’Etat dans son projet utopique !

L’Etat socialiste s’est renforcé jusqu’à écraser et dévorer la société civile, l’organisation totalitaire terrifiante a absorbé tous les pouvoirs. Mû par une «logique de la déraison», le despotisme soviétique «tend à la destruction complète de la société comme de l’individu» (Hannah Arendt). Sous le règne implacable de Staline, les crimes politiques de masse ont atteint une dimension qui dépasse l’entendement, de 15 à 20 millions de personnes ont péri (entre déportations au goulag — ces camps de la mort dont on sort rarement vivant — et exécutions).
C’est cela l’utopie de la cité totale (selon le mot de l’écrivain roumain Constantin Dumitresco) que les dirigeants politiques algériens admiraient et érigeaient en modèle !

Le système socialiste a permis, dans une première étape, d’assurer la croissance des secteurs productifs jugés prioritaires. La planification impérative mise en œuvre par un régime politique totalitaire, imposant la terreur à la population, a favorisé l’investissement au détriment de la consommation et l’industrie lourde au détriment de l’industrie légère.
Dans les années 1980, le socialisme soviétique est arrivé à ses limites ; embourbé dans un régime de croissance atone, il a fini dans la débâcle.

L’économie étatique est une économie défaillante, le déficit d’informations et d’incitations bride la productivité. Il est apparu que l’Etat n’a pas pour vocation à produire des biens marchands.
L’Etat tout-puissant règne en maître absolu sur le monde économique dont il est le propriétaire exclusif, mais la complexité de celui-ci fait échouer sa volonté de contrôler le comportement des producteurs et des dirigeants des entreprises publiques.
L’inefficience productive du système économique planifié est d’abord le produit d’une structure organisationnelle où l’information économique est massive et asymétrique qui échappe au contrôle de l’organe central de planification, générant des comportements opportunistes chez les cadres et directeurs d’entreprises qui dissimulent les capacités réelles des entreprises pour éviter des plans tendus, c’est-à-dire avec des niveaux de production élevés difficiles à réaliser. Cette situation et l’absence de stimulants économiques nourrissent une crise permanente de sous- productivité. L’entreprise publique n’étant la propriété de personne, propriété d’une entité abstraite, l’Etat, qui va se soucier de sa bonne gestion ? Par contre, la propriété privée est fondée sur l’intérêt des individus ; en cas de mauvaise gestion, la sanction du marché est implacable, c’est la perte financière et plus grave la faillite, cette logique est étrangère à l’entreprise publique qui, quels que soient ses résultats, a une pérennité assurée par l’Etat.

Le monde économique de l’Etat total est le monde de l’inefficience, de l’incurie généralisée, qui dévitalisent les collectifs de travail.
Etat total mais système économique défaillant, telle est la contradiction qui a fait échouer une expérience tragique, unique en son genre dans l’histoire de l’humanité.

L’économie étatique a fini par s’effondrer partout où elle a été instaurée, sous toutes les latitudes. L’expérience vérifie théorie et hypothèse, elle est source de vérité. Les résultats sont là, les faits sont têtus. L’Etat total a lamentablement et tragiquement échoué dans son entreprise de régenter l’univers économique si complexe.

2- la défaillance de l’état en Algérie

Les pays du tiers-monde anciennement colonisés ont bâti des Etats ex nihilo, tâche ardue dans la phase de construction. Les tyranneaux qui gouvernent certains de ces pays ont instauré des caricatures d’Etat dont le trait saillant est le despotisme et la prédation. Après le rêve de l’indépendance, l’espoir se transforme en inquiétude, et avec le temps qui passe le désenchantement s’enracine dans l’esprit des gens.
Le rôle de l’Etat est d’assurer la loi et l’ordre, la protection de la propriété, la production de biens publics fondamentaux, une redistribution en faveur de la population défavorisée et une régulation de l’économie pour la mettre sur le chemin d’une croissance équilibrée.
Les Etats défaillants ne parviennent pas à assurer convenablement ces multiples missions (le degré de défaillance est variable selon les Etats). Leur trait commun est la mauvaise gouvernance avec notamment l’accaparement de l’Etat pour servir les intérêts personnels des factions politiques au pouvoir. L’Etat défaillant est un lieu de non-droit, un lieu occupé par une kleptocratie qui use et abuse des ressources publiques en toute impunité. Dans les pays sous-développés, la gouvernance publique est marquée par le clientélisme et le népotisme qui prospèrent au détriment de la compétence.

L’Etat efficace qui a assuré la prospérité des pays industrialisés d’Europe et d’Amérique du Nord a été adopté par une poignée de pays d’Asie qui ont rejoint le peloton des pays développés : le Japon après la seconde guerre mondiale (après avoir entamé son décollage dès le XIXe siècle) et les quatre «dragons» asiatiques dans les années 1980/1990 (Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Hong Kong).
Un autre groupe de pays, les pays émergents, se sont lancés dans une dynamique de développement avec succès. L’Etat est resté l’acteur essentiel dans l’émergence économique assurant son rôle de développeur dans le cadre d’une économie de marché encadrée par des institutions qui créent les incitations nécessaires (Brésil, Chili, Inde, Afrique du Sud, Chine et la Russie post-communistes, etc.).
L’Etat développementaliste (comme disent les économistes) est un vecteur et un catalyseur d’un développement effectif de l’économie. Cet Etat agit avec compétence, légitimité et crédibilité, appliquant la loi, pour promouvoir la croissance économique. Il peut être autoritaire ou démocratique. Par exemple, l’Etat chinois est un Etat autoritaire, ce n’est pas un Etat défaillant, loin s’en faut, c’est un Etat développementaliste qui a réussi la transition vers le capitalisme.
Quant à l’Etat défaillant (failed state), il est incapable d’assurer correctement ses fonctions régaliennes, de promouvoir le développement économique, il est anti-développementaliste.

Cette question des liens entre l’économique et le politique est au cœur des réflexions autour de la notion de gouvernance publique. Celle-ci désigne l’ensemble des mesures et des actions qui permettent un fonctionnement efficient de l’Etat. Avec la complexification grandissante de l’environnement socio-économique, il faut mettre la compétence au sommet de l’Etat, condition sine qua non pour installer et enraciner une bonne gouvernance dans l’ensemble des administrations publiques.

Les objectifs poursuivis doivent être clairement définis et accompagnés des moyens pour les réaliser, cela entre dans le cadre d’un projet plus global et à long terme qui est le projet de société.
Mauvaise gouvernance publique, application partiale et partielle des lois, corruption et détournement des deniers publics, absence de volonté de développer le pays, etc. toutes ces caractéristiques de la défaillance de l’Etat sont présentes en Algérie.
L’indice de la gouvernance publique de 2011 élaboré par la Banque mondiale classe l’Algérie à la 98e position sur 179 pays, il n’est pas brillant, soit 0,595 sur une échelle variant de 0 (mauvais résultat) à 1 (meilleur score). Quant aux sous-indicateurs «Etat de droit» et «droits de l’homme», ils sont en dessous de la moyenne, soit respectivement 0,498 et 0,443.

La gouvernance politique de faible qualité se traduit sur le plan économique par un mauvais climat des affaires, par de multiples obstacles dressés sur le chemin de la production ; ainsi, l’indice Doing business (ou facilité de faire des affaires de l’année 2016) de la Banque mondiale, regroupant 11 domaines (création d’entreprise, transfert de propriété, obtention de prêts, etc.), relègue l’Algérie au rang peu enviable de 163e sur 189 pays, en queue de peloton, derrière le Niger, le Mali, la Jordanie ou le Liban, à titre d’exemple.
Bien que richement dotée de ressources naturelles (pétrole et gaz), l’Algérie a enregistré en longue période de piètres résultats économiques.

L’économie algérienne n’a pas fait montre de grande vitalité. Son évolution contraste avec celles des pays à croissance rapide.
Dans le continent africain, le Botswana, pays enclavé et en grande partie désertique, riche de ses mines de diamant, a réalisé un prodigieux essor, connaissant une croissance économique parmi les plus rapides du monde durant vingt années, de 1970 jusqu’au début des années 1990, soit 7,9% de moyenne annuelle.

Le succès de ce pays s’oppose à l’échec patent de l’Algérie qui n’a pas su tirer parti de ses richesses en hydrocarbures. De 2000 à 2014, avec un pic du prix du pétrole de plus de 100 dollars le baril, la manne financière qui en a résulté n’a pas été utilisée à bon escient, elle a été destinée plus à l’importation qu’à la construction de capacités de production locales.
Alors que l’Afrique subsaharienne a fait un progrès remarquable entre 2000 et 2010, atteignant une croissance annuelle du PIB (Produit intérieur brut) élevée, soit 5,2%, l’Algérie peine à sortir de son engourdissement avec 3,6% durant cette même décennie. De 1962 à 1980, durant l’époque de l’étatisme centralement planifié, on n’a pas fait mieux, soit une moyenne annuelle de 4% environ de croissance du PIB.

L’accumulation des facteurs (capital et travail) ne suffit pas à enclencher un processus dynamique de développement, la croissance s’essouffle du fait de la faible productivité des facteurs, productivité plombée par le système étatique intrinsèquement inefficace. Depuis une cinquantaine d’années d’étatisme, l’économie algérienne est demeurée sous-développée, faiblement industrialisée, générant un chômage endémique et massif, fournissant essentiellement des produits énergétiques au reste du monde.
L’économie algérienne est très vulnérable, enchaînée aux hydrocarbures qui représentent plus de 90% des exportations (95% en 2015) et alimentent par la fiscalité les recettes du budget de l’Etat à raison de 60% environ. Seul un Etat défaillant produit un tel résultat. Lier le sort de toute une population au prix du pétrole qui dépend du marché international traduit un fiasco total. Un grand échec qui doit interpeller les consciences.

Si notre pays ne change pas de cap au cours de la prochaine décennie, le désastre est à venir quand nos puits de pétrole s’assécheront et/ou les énergies renouvelables évinceront les énergies fossiles.
Comment expliquer le «paradoxe» algérien ? Pays riche en ressources naturelles mais enlisé dans le sous-développement. La réponse en termes de malédiction des ressources naturelles (le paradigme rentier) n’est pas pertinente. Il y a d’autres pays (Norvège, Chili, etc.) qui ont bien su transformer leurs ressources naturelles en grandes capacités de production dans tous les domaines, de l’agriculture à l’industrie en passant par les services modernes. Il faut aller au-delà de cette vulgate. Les recherches récentes en science économique démontrent que ce sont les institutions, comme règles du jeu économique, qui sont à l’origine des performances du système productif. Et l’infrastructure institutionnelle est conçue et mise en œuvre par l’Etat. De mauvaises institutions, comme celles de notre pays, mènent immanquablement vers la débâcle.

En Algérie, l’obstacle au développement économique est l’Etat. Comme agent producteur, il est condamné inévitablement à l’échec car l’étatisme a partout échoué. Notre pays ne peut être l’exception. L’Etat algérien défaillant est inapte à améliorer la production et la productivité à un niveau élevé et à réaliser l’industrialisation du pays.

Les rapports entre des pouvoirs publics autoritaires, l’économie et la société civile, sont marqués par une volonté de domination et de maintien au pouvoir politique des factions qui se succèdent à la tête de l’Etat.

Les différentes réformes qui se sont succédé entre 1981 et 1991, sans rupture avec l’étatisme et sans refondation de l’Etat, n’ont rien donné.
Au cours de la période 1994-1997, étranglé par une énorme dette externe, l’Etat algérien demande l’aide du Fonds monétaire international (FMI) qui exige l’application d’un programme de stabilisation macroéconomique et d’ajustement structurel. Le processus de privatisation des entreprises publiques qui a commencé dès 1995 (ordonnance 95-22), sous la pression du FMI, a été bloqué une fois les aides obtenues, les pouvoirs publics n’ayant pas la volonté de se départir des actifs du secteur étatique (Andreff). En 2015, le secteur public représente encore 50% de la production globale de l’industrie manufacturière. Ainsi, la désétatisation du monde productif a-t- elle été incomplète et l’environnement institutionnel favorable à l’épanouissement du secteur privé n’a pas été instauré. Cette inertie découle de la stratégie des acteurs qui occupent les postes de décisions politique, les perdants d’un changement systémique total. La conjugaison délétère de l’étatisme économique et de la politique distributive pour gérer la paix sociale participe d’une action machiavélique visant le maintien du statu quo qui, corrélativement, permet la conservation du pouvoir politique par une classe avide d’autorité. L’Etat défaillant n’est pas au service de l’intérêt général mais d’intérêts particuliers. Gangrené par la prédation, il est désigné par l’expression «Etat néo-patrimonial» en ce sens que les dirigeants politiques, pour le dire de façon prosaïque, confondent les caisses de l’Etat avec leurs poches.

L’hostilité à l’économie de marché (qui suppose la privatisation des entreprises et des banques publiques) entre dans le dessein de dominer la société civile par la classe politique dirigeante. Bien que l’expérience historique à l’échelle mondiale ait prouvé que seul le secteur privé est en mesure d’assurer l’essor économique, rien n’y fait, en Algérie il est écrasé par l’Etat qui bloque son développement, comme on l’a indiqué quand on a abordé l’indicateur doing business. Le problème est que depuis l’ouverture économique au début des années 2000, la réglementation favorise beaucoup plus les importateurs que les producteurs. Le capital privé se dirige en masse vers la sphère des importations jugée rentable, facile d’accès et présentant moins de risques que la production.
Une politique fiscale, des mesures visant à contenir l’importation (par des droits de douane par exemple) et la promotion de la sécurité juridique suffisent pourtant à affaiblir la propension à importer, à protéger l’industrie nationale et à encourager la propension à produire. Mais l’Etat défaillant ne joue pas son rôle pour impulser la production nationale créatrice de richesses et d’emplois. Ainsi constate-t-on que l’industrie manufacturière ne représente que 5% du PIB en 2015, alors que les importations en représentent 35%.

Il ne peut y avoir de développement économique sans le recours au marché qui n’a d’efficacité qu’institutionnalisé. En effet, mettre en place des incitations pour la production et l’investissement privés c’est assurer l’essor de l’économie et le bien-être de la population.
Le secteur privé joue un rôle déterminant dans la croissance économique (dans une économie de marché, ce sont les individus et les groupes composant la société civile qui investissent et produisent), dans la résilience de l’économie nationale par une diversification des activités de production et la baisse de la dépendance à l’égard de ressources naturelles non pérennes. L’économie de marché est efficace mais n’est pas un système parfait, la perfection n’est pas de ce monde. On peut améliorer son fonctionnement, lui donner une orientation sociale par une politique de redistribution bien élaborée et réconcilier croissance économique et environnement naturel, l’Etat intervenant pour assurer un développement écologiquement durable.
Certains pays comme le nôtre voient leur développement compromis par l’Etat lui-même. Son action dysfonctionnelle pérennise le sous-développement.
«Pour les dictateurs, un état de sous-développement est souvent le moyen de garder le contrôle du pays.» (Hoff et Stiglitz, p.355).
Lorsque le président du Rwanda avait demandé l’aide du dictateur Mobutu qui régentait alors le Zaïre pour combattre une insurrection armée, il lui a répondu ceci : «Je vous avais dit de ne pas construire de routes (…), construire des routes n’a jamais rien apporté de bon (…). Cela fait trente ans que je suis au pouvoir et je n’ai jamais fait construire une seule route. Maintenant, c’est sur ces routes qu’ils roulent pour vous dégommer» (Jeune Afrique, 1991, cité par Hoff et Stiglitz, p.355). L’Etat algérien construit des routes et des écoles mais son rôle anti-développemental est occulte et plus subtil, il ne veut pas renoncer à l’étatisme inhibiteur des forces de production, et par les lois et les réglementations il bloque l’accumulation du secteur privé et décourage ainsi la production. L’Etat algérien et l’Etat «mobutien» sont de même nature, tous deux sont défaillants, mais la différence qui les sépare est le degré de défaillance, la défaillance est extrême pour le cas de l’Etat de Mobutu.

Les gouvernants algériens refusent d’instaurer une économie de marché, car ils craignent que leur pouvoir soit contesté et mis à terre ; historiquement, les classes capitalistes et les classes moyennes qui éclosent et s’élargissent avec la prospérité économique ont joué un rôle essentiel dans l’instauration d’un Etat de droit. Le progrès économique menace la classe politique dirigeante, eh bien  elle bloque le progrès ! Nous sommes en pleine logique «mobutienne».
L’Etat défaillant est incapable d’assurer la paix civile, son exécrable gestion de la vie politique a conduit tout droit à une guerre civile longue et meurtrière (années 1990). Même la sécurité quotidienne des citoyens n’est pas bien prise en charge, un symptôme de ce déficit de sécurité en Algérie s’observe à l’œil nu, il n’y a qu’à voir la généralisation des grilles métalliques sur les fenêtres des habitations dans nos villes et le «choix» porté sur des portes en fer !
Le paradoxe de l’Etat défaillant est qu’il est à la fois «un Etat mou et un Etat fort» (Medard). Etat autoritaire, il retrouve ses forces quand il s’agit de mener les répressions politiques, il est faible, infirme, quand il s’agit d’assurer la sécurité de la population, d’appliquer le droit et d’impulser le développement économique. Cette contradiction est au cœur du fonctionnement de l’Etat algérien.

Conclusion

L’Etat défaillant est une organisation engluée dans la médiocrité, où rien ne fonctionne correctement. C’est un Etat qui ne remplit pas ses missions essentielles, particulièrement le respect absolu de la loi et l’action pour l’essor économique.
A terme, l’Etat défaillant, déliquescent, est une menace pour la sécurité nationale. En l’absence de contre-pouvoir légal (partis politiques d’opposition) fort, la détérioration des conditions de vie des citoyens peut susciter des révoltes incontrôlables. La situation peut être pire. Comme on l’a indiqué, la défaillance de l’Etat a conduit l’Algérie à une crise politique sanglante. L’autodestruction de la Syrie, de l’Irak, du Yémen et de la Libye procède de la déroute de leurs Etats faillis. L’Irak est au bord de la dislocation et la Syrie connaît un véritable suicide collectif.
La sécurité humaine (pour reprendre un terme du Programme des Nations unies pour le développement -PNUD), une vie calme et prospère ne sont possibles sans un Etat vigoureux et actif qui applique le droit.

Le développement par l’Etat défaillant a partout échoué. Ce genre d’Etat ne peut rien faire de positif, même si l’économie de marché est adoptée car celle-ci suppose une bonne gestion des affaires publiques, des règles idoines, une levée de l’incertitude politique qui ramène la confiance favorable à l’investissement. Les performances du marché sont tributaires de son encadrement par des règles qui protègent la propriété et créent les incitations économiques qu’un Etat défaillant est incapable de fournir.
Quand se conjuguent Etat défaillant et économie étatisée, c’est la catastrophe assurée, les portes du progrès sont doublement verrouillées.
Il faut un Etat de droit qui créera les contraintes légales qui protégeront les communautés humaines, un Etat qui assurera le progrès économique et fera éclore et épanouir les libertés, sous l’impulsion et le soutien de la société civile, libertés qui sont la fin et le moyen du développement humain, souligne le prix Nobel d’économie Amartya Sen.
Il est temps pour la population algérienne et pour les gouvernants de prendre conscience des dangers de l’Etat défaillant et de construire un autre Etat, un Etat de droit démocratique. Il faut reconstruire l’Etat, lui redonner sa légitimité de puissance publique efficace, garant du jeu politique, économique et social.
Il faut souligner avec force que l’investissement dans la ressource humaine et dans les ressources institutionnelles est une exigence salvatrice. L’être humain est au cœur de l’activité économique, investir dans l’homme c’est le rendre apte à transformer l’économie et à améliorer son niveau de vie (l’augmentation des «capacités» de l’homme que Sen ne cesse de répéter).
La leçon à retenir des multiples expériences est qu’il ne saurait y avoir de développement sans économie de marché et sans Etat développemental.

 

Par A. Khaldi

Maître de conférences HDR ; diplômé des
universités Paris 1-Sorbonne et Paris 10-Nanterre
Références bibliographiques :

Arendt A. : Le système totalitaire, Seuil, Paris, 1972
Andreff  W. : Réformes, libéralisation, privatisations en Algérie, revue Confluences Méditerranée, n° 71, Paris, 2009
Dumitresco C. : La cité totale, Seuil, Paris, 1980
Hoff K. et Stiglitz J. : La théorie économique actuelle et le développement, in : Aux frontières de l’économie du développement, Eska –Banque Mondiale, Paris, 2002
Lacoste Y. : Ibn Khaldoun, Maspéro, Paris, 1980
Médard J. F. : L’Etat patrimonialisé, revue Politique africaine, Paris, septembre 1990
North D. : Le processus du développement économique, éditions d’organisation, Paris, 2005
Sen A. : Un nouveau modèle économique, éditions O. Jacob, Paris , 1999


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