Édition du
23 October 2017

Califat et Commonwealth islamique

 

 

Le livre de Bennabi Commonwealth islamique n’est pas un plaidoyer politique, économique ou géostratégique pour l’unification du monde musulman. Même si ces considérations sont loin d’être absentes, il se veut surtout un moment important dans l’édification du monde des idées dans l’espace islamique alors que les pays musulmans parachevaient leur libération de l’occupation militaire de l’Europe.

 

L’unité islamique, aux yeux de Bennabi, ne peut avoir pour but de créer une nouvelle force dans la féroce compétition internationale, une force supplémentaire dans le chaos du monde moderne, mais celui au contraire de le résorber par « le dénouement non seulement de la crise sociale actuelle des pays musulmans, mais… (aussi par le) dénouement de la crise spirituelle de toute l’humanité »

    

     L’idée d’un Commonwealth islamique telle que prônée par Bennabi ne saurait être un avatar du califat, malmené par les musulmans dès le Xéme siècle de l’ère chrétienne avec la création des califats fatimide en Ifriqiya en 909, omeyyade en Al-Andalus en 929 et enfin la mise sous tutelle du califat originel par les Bouyides chiites en 945. L’abolition du califat à Istanbul en 1924 n’a été en réalité que la fin d’une longue fiction, d’une idée morte depuis la destruction de Bagdad par les hordes mongoles en 1258 bien que l’institution ait retrouvé ses lettres de noblesse grâce au calife Nasir li-din-allah qui régna de 1180 à 1227. Il était déjà une simple couverture dont usèrent les Emirs Mamelouks du Caire de 1261 à 1517. Quand en 1517, à la suite de la prise du Caire, l’Ottoman Selim 1er (1470-1520) prend le titre de calife, ce titre ne sera en réalité qu’honorifique et les maîtres de la Sublime Porte se feront connaître et seront surtout reconnus comme sultans avant tout.

 

Malgré tout cela, l’abolition du califat a suscité un très grand émoi dans la conscience islamique car il représentait symboliquement l’unité des musulmans.

 

En 1925, Ali Abderrazik (1888-1966), ancien élève d’al-Azhar, ancien élève d’Oxford (1912-1915), va écrire un livre polémique contre le califat tout en prônant la laïcité ce qui lui valut de sévères sanctions d’al-Azhar et du gouvernement égyptien et il dut faire amende honorable. Il attira par cette répression l’attention des orientalistes puisqu’il fut traduit en 1934-35 par Louis Bercher dans la Revue des études islamiques puis des modernistes musulmans et son livre bénéficia d’une nouvelle traduction en 1994 par le marocain Abdou Filali-Ansary sous le titre l’islam et les fondements du pouvoir.

 

Ce dernier dans un article laudateur consacré à l’auteur compare son livre à celui d’Ibn Rochd, fasl al-maqal fima bayna ascharia wa al-hikma (Traité décisif sur la relation entre la Sharia et la Philosophie) en remplaçant asharia par islam et hikma par hukm. Notre auteur aurait écrit, d’après lui, un livre qui règle d’une manière aussi démonstrative que celui d’Ibn Rochd les rapports entre islam et pouvoir. Rien que cela ! Or Abdou Filali-Ansary commence d’abord par traduire sharia par foi ce qui est un non-sens. Il ne s’agit pas de croyances mais de la Loi, c’est-à-dire d’un ensemble de règles régissant la société.

 

Quelle est la thèse centrale d’Ali Abderrazik ?

Il commence par affirmer que l’Etat de Médine n’en était pas un et que le Prophète n’avait fondé qu’une communauté religieuse à l’instar de Jésus et que ceux qui lui ont succédé ont, par le califat, violenté la communauté musulmane et que les guerres d’apostasie (hurrub ar-ridda) n’ont été que la volonté de certains pour imposer leur loi à la majorité. Qu’enfin de compte l’islam n’a pas son mot à dire sur le domaine politique en particulier et sur le temporel d’une manière générale.

 

Or sa vision sur l’action du Prophète ne tient pas la route et Abdou Fillali-Ansary cite, sans en tenir compte, l’opinion de l’historien orientaliste britannique d’origine libanaise Albert Habib Hourani (1915-1993) qui estime que c’était une conception  nouvelle, voulant dire ainsi par euphémisme qu’elle était fausse.

 

Quant à la fondation du califat par Abou Bakr, le premier calife et Omar, le second calife, l’historien tunisien Hichem Djaït, que cite encore Abdou Fialli-Ansary sans en tenir compte aussi, dans sa grande fresque sur La Grande Discorde (al-fitna al-koubra) nous dit que « l’appellation de successeur de l’Envoyé de Dieu (Khalifat Rasûl Allah) est à elle seule tout un programme de continuité du pouvoir prophétique, non pas dans sa part suprahumaine liée à la Révélation mais dans sa part transmissible, liée au pouvoir temporel pour l’essentiel. » Il a fallu toute l’énergie et la volonté inébranlable d’Abou Bakr et d’Omar pour que l’Islam puisse s’épanouir.

 

Un autre moderniste, l’universitaire algérien Ahmed Mahiou qui fut directeur (1992-1998) d’un institut de recherche français lié au CNRS et à l’Université de Marseille, l’IREMAM traite l’auteur égyptien avec moins de louanges en applaudissant à son « audace » et son esprit précurseur mais en reconnaissant qu’ « ainsi que l’ont montré les opposants, la démonstration  de Ali Abderraziq pèche par un certain nombre de faiblesses dans l’interprétation du passé, la sollicitation des sources, la déduction hâtive de certaines affirmations; »

 

Dans son livre le Problème des Idées, Bennabi va nous donner l’explication de la démarche de l’auteur égyptien : « Ali Abd Al-Razak, cet ancien azharien devenu élève d’Oxford n’entend pas se libérer seulement du pseudo-classicisme islamique mais aussi de la Tradition islamique par une remise en question de ses valeurs, de ses idées fondamentales, par exemple quand il conteste la notion de califat. Ici, la dissidence introduite par le bilinguisme dans l’univers culturel d’un pays musulman n’est pas d’ordre esthétique mais d’ordre éthique et philosophique. »

 

Il est significatif que cette introspection ait été faite dans le chapitre Idées et bilinguisme pour bien souligner la captation de l’esprit musulman par l’ambiance culturelle occidentale charriant nombre de préjugés ou de supposés corrects dans l’école et l’université occidentales.

 

Pour Bennabi, le Commonwealth islamique garde la vertu de l’unité islamique voulue par le califat mais adaptée au monde d’aujourd’hui.

 

L’opposition, dès le début, de Bennabi à la création du Pakistan, montre que pour lui le panislamisme, ce nationalisme musulman qui fait du musulman une nationalité, est une idée mortelle. L’histoire a donné raison à Bennabi. Si la principale raison avancée à la création du Pakistan voulait que les musulmans ne soient plus une minorité, force est de constater que dans l’Union indienne, cette minorité de plus 15 pour cent de la population existe et que la création  du Pakistan l’a doublement fragilisée en la diminuant et transformant leurs coreligionnaire du Pakistan en ennemis irréductibles de leur pays. L’ironie du sort veut que des trois morceaux de l’Inde des Moghols, le nombre de musulmans, dans un proche avenir, sera le plus faible au Pakistan et déjà le nombre de musulmans en Inde dépassant légèrement les 200 millions est plus important que celui des musulmans au Pakistan, légèrement inférieur à ce chiffre.

 

Bennabi a écrit ce livre au Caire quelques mois après la proclamation de la République arabe unie qui scelle l’union entre la Syrie et l’Egypte, acte qui traduit la montée en puissance du nationalisme arabe à partir du Caire. Les vues de Bennabi se confirment une nouvelle fois encore puisque environ trois ans et demi plus tard, l’union éclata dans le ressentiment mutuel.

 

Pas plus que le panislamisme, le nationalisme arabe est une mauvaise réponse à la crise sociale qui secoue le monde musulman depuis environs six à sept siècles engendrant, selon l’expression bennabienne, l’homme post-almohadien.

 

Devant l’incapacité de l’homme post-almohadien à se hisser à la hauteur d’une civilisation, c’est-à-dire à créer les conditions morales et matérielles de son développement social autonome, le recours au nationalisme local pouvait lui permettre de se débarrasser de l’occupation militaire européenne mais au prix d’une douloureuse illusion entre libération nationale et développement social. L’indépendance n’a pas été, comme le dira un de nos hommes politiques, « confisquée » car elle n’a jamais été réellement à l’ordre du jour. Elle a certes été un vœu, chanté ou crié, mais ses bases n’ont jamais été bâties car la véritable indépendance, celle qui a un sens, est d’abord et avant tout celle de notre monde des idées, seule capable de créer notre monde des choses, soubassement du dénouement de notre crise sociale.

 

L’année de composition de cet ouvrage a été marquée par un terrible accroissement de la répression en Algérie. La guerre menée contre le peuple algérien en lutte pour sa libération atteignit son paroxysme avec le début des opérations militaires à grande échelle contre lesquelles le peuple algérien opposa une abnégation et un sens du sacrifice hors du commun. C’est en ayant présent à l’esprit toute la mesure des sacrifices consentis que  Bennabi nous propose une vision de sortie de crise.

 

Le nationalisme s’adresse aux sentiments du peuple, à son exaltation et à son chauvinisme non à sa raison et à ses idées. Il peut, comme dans l’Europe du XIXème siècle, modifier la carte politique ainsi que les institutions du pays, il ne peut en aucun cas créer une civilisation.

Le Commonwealth islamique signe la fin historique des nationalismes dans le monde musulman. Mais si l’actuel est dépassé, tout au moins intellectuellement, la vision nouvelle voulue par Bennabi peine à voir le jour. C’est en ayant conscience de cette tragédie de l’âme musulmane qu’il va s’atteler davantage à ausculter son monde des idées.

 

     Le Commonwealth islamique a eu un précédent en l’Afro-Asiatisme publié deux années plus tôt, en 1956. Le grand projet de Bennabi, a été à l’époque la prospection des possibilités de la création  d’un grand espace afro-asiatique mais il va vite se rendre compte qu’en dépit de la générosité et de l’utilité d’un tel plan, le groupement des peuples est avant tout culturel et  le Commonwealth islamique s’est voulu comme le correctif culturel de l’Afro-Asiatisme.

 

Après avoir terminé la rédaction de son livre, Bennabi comprend que son message a besoin d’un soubassement intellectuel plus approfondi et il se met à la rédaction du Problème de la culture en 1959 qu’il publie la même année, le Commonwealth islamique ne paraissant qu’en 1960.

 

« Les idées (sont) la seule richesse qui compte. »

Cet aphorisme, Bennabi le prouve tout au long de son œuvre.

 

Contre les dirigeants des pays musulmans qui, au nom d’un « réalisme à contre vue », se lamentent continuellement sur l’état de faiblesse de leur pays pour justifier leur incompétence, Bennabi leur explique que si la politique est « l’art du possible », ce possible est dynamique et ses moyens peuvent être crées en mobilisant intelligence et perspicacité.

 

Mais l’autisme des responsables politiques dans l’aire islamique n’est pas fortuit, il est alimenté par leur unique but : durer quelles qu’en soient les conditions et les conséquences.

Cette faiblesse est utilisée par les islamophobes occidentaux qui inversent l’agression « Occident, guerre à l’Islam » en « Islam, guerre à l’Occident » sous couvert d’une fumeuse « guerre contre le terrorisme » en sachant pertinemment que la presque totalité des dirigeants des pays musulmans souffrent d’un terrible déficit de légitimité, et surtout de légitimité islamique, auprès de leurs populations, les empêchant ainsi de contrecarrer cette guerre idéologique mais au contraire de l’approuver plus ou moins consciemment afin de garder leur pouvoir.

 

Cet autisme n’est pas simplement destructeur, il est aussi criminel lorsque nous voyons que face à la cabale menée contre la Syrie et surtout celle contre l’Iran, après l’invasion de l’Irak, nouvel avatar de la tactique des Horace contre les Curiace consistant en l’élimination successive de pays musulmans tentés par la prise en main de leur destin, aucune voie officielle ne s’est élevée dans les pays musulmans pour une condamnation ferme et solennelle. Pire encore les régimes actuels de ces trois pays tournent le dos à une véritable solidarité islamique. Certes, cela n’est pas facile après les tourments connus mais leur terrible expérience ne leur a servi à rien et leur politique à courte vue est grosse de drames ultérieurs. Notre histoire andalouse bégaie…

 

Comment comprendre que l’Occident, « sûr de lui et dominateur », soit si frileux devant la contestation morale islamique de l’ordre international actuel inique ? Le prétexte de la menace venant de quelques groupes isolées bien que décidés ne tient pas la route devant l’hypertrophie militaire de l’Occident.

 

Les observatoires occidentaux en charge de la lutte idéologique veulent avant tout que leurs populations, en quête de sens, ne fassent la jonction avec la spiritualité islamique.

 

Ils sont taraudés par le complexe de Massada, la parousie plutôt que la perte de la domination occidentale sur la planète.

 

Devant ce chemin difficile, toute la subtilité de la pensée de Bennabi est requise pour engager des rapports de nécessité pour le bien et de l’Occident  et de l’Islam ainsi que l’ensemble d’une civilisation humaine, devenue enfin Une.

 

 

 

 

 

Abderrahman Benamara

Alger, le 19 septembre 2017

 


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