Édition du
23 October 2017

Culture et Formation intellectuelle  

 

 

Dès son entrée dans la vie publique, avec la parution de son livre le Phénomène coranique au début de 1947, Malek Bennabi n’eut de cesse de diffuser sa pensée, outre ses ouvrages, par des articles de presse et des conférences.

Jusqu’à la parution de Vocation de l’Islam, sorti des presses à la veille du déclenchement de la guerre de libération nationale, l’activité journalistique de Bennabi fut soutenue dans les deux principales publications nationalistes algériennes, la République Algérienne et le Jeune Musulman.

Il y publie, en comptant les quelques articles qui reprennent des paragraphes de son livre déjà paru, les Conditions de la renaissance, ou celui à paraître, Vocation de l’Islam, 72 articles dans le premier et 18 dans le second.

La répression qui suivit le 1° novembre 1954 pousse Bennabi à fuir la France.

Dès son arrivée au Caire, en 1956, il ajoute à son activité l’organisation de séminaires pour étudiants, conscient de la nécessité de leur formation intellectuelle.

A son retour à Alger, en 1963, et pendant cinq années, il put continuer son activité intellectuelle à travers ses canaux de prédilection.

Sa collaboration avec la revue Révolution africaine commence en 1964 et durera jusqu’à la fin mai 1968, nonobstant un ultime article à la mi-novembre de la même année, comptabilisant ainsi 63 articles y compris quelques bonnes feuilles de son ouvrage l’Afro-Asiatisme, paru en 1956, et deux études Islam et démocratie et l’œuvre des orientalistes, son influence sur l’esprit islamique moderne que la revue fera éditer en brochures respectivement en 1967 et 1968.

L’ostracisme qui frappait alors Bennabi était la conséquence du durcissement du pouvoir d’alors, après le coup d’Etat avorté de décembre 1967. Le prêt à penser « progressiste » qui permettait à n’importe quel dirigeant indigent en idées de devenir un parfait démagogue – mis entre parenthèses après le 19 juin 1965 – revenait en force devant l’incapacité à faire face aux défis du développement économique et social et de la mise en place d’institutions pour l’accompagner.

Devant un pouvoir devenu autiste, Bennabi se devait de créer ses propres canaux d’expression surtout si l’on se remémore que depuis l’indépendance aucun de ses ouvrages ne fut réédité et que l’unique société publique d’édition ne se chargea que du premier tome de son autobiographie, Mémoires d’un témoin du siècle, paru en 1965.

La riposte de Bennabi s’articula autour de trois initiatives.

Certains des élèves du séminaire de Bennabi avaient intégré le ministère des Affaires religieuses où ils furent les uniques organisateurs des trois premiers séminaires sur la pensée islamique qui eurent lieu d’ailleurs dans des lieux fort modestes : le premier, pendant les vacances scolaires de l’hiver 1968-1969, au Lycée Amara Rachid de Ben Aknoun ; le second qui se déroula en trois parties, pendant le vacances estivales de 1969, dans un lieu bucolique, non loin de Meftah ; le troisième pendant les vacances de l’hiver 1969-1970, à l’Ecole normale supérieure de Bouzaréah. C’est à partir du quatrième qui eut lieu en été 1970 à Constantine, que l’esprit pionnier fut détourné et que le séminaire se transforma en tribune de prestige au lieu de rester le forum de réflexion et de confection d’idées sous l’impulsion de l’ijtihad retrouvé. Le choix du nouveau ministre des Affaires religieuses, au profil nettement intellectuel, lors du grand remaniement ministériel de 1970, ne fut sans doute pas étranger au souci du pouvoir de caporaliser cette extraordinaire nouvelle tribune.

La deuxième initiative devait s’articuler autour de la création, en 1968, de la Mosquée des Etudiants de l’Université d’Alger. Il faut se rappeler l’ambiance de terrorisme intellectuel, voire de violence où les arguments frappants étaient les seuls à avoir cours, dans une université où une vulgate marxisante d’une affligeante pauvreté servait de vade-mecum, pour comprendre le courage et l’abnégation de ceux et celles qui animeront les activités de la Mosquée.

Elle put offrir, sous forme de polycopiés, la plupart des ouvrages de Bennabi parus en français, le Phénomène coranique, les Conditions de la renaissance, Vocation de l’Islam, les Perspectives algériennes et l’Idée d’un Commonwealth islamique.

Grâce à la Mosquée, nous possédons, sous forme ronéotypée, le Problème de la Culture et le premier tome de Pourritures sorte d’autobiographie parallèle aux Mémoires d’un témoin du siècle où Bennabi livre ses réflexions sur les événements et les hommes sans aucune complaisance et presque aucune réserve et qui couvre la période 1931-1939.

Ces deux ouvrages n’avaient pu alors être édités à cause de la disparition de Bennabi.

A l’instar des Conditions de la renaissance, nous avons demandé à Nour-Eddine Khendoudi de traduire au français les parties existantes en arabe et qui ne se trouvaient pas dans l’ouvrage non édité de la Mosquée, afin d’offrir au lecteur francophone un panorama le plus complet possible du Problème de la culture, une des clefs les plus importantes pour la compréhension de la pensée de Bennabi

A travers le bulletin de la Mosquée, Que sais-je de l’Islam, dont le premier numéro parut en janvier 1970, Bennabi put jusqu’à sa disparition le 31 octobre 1973, continuer son travail journalistique en y publiant 13 articles. Que sais-je de L’Islam qui aura dix livraisons jusqu’à la fin 1973 ne paraîtra que trois fois encore (avril 1976, mai 1978 et mars 1980).

La dernière initiative de Bennabi, commencée en 1969, lui permit de rééditer en arabe, à Beyrouth et à Damas, grâce au travail et au dévouement d’Omar Kamel Mesquaoui, l’ensemble de son œuvre sous le titre générique de « problèmes de la civilisation ».

C’est grâce à ces différentes éditions, qui continuent de nos jours, que les intellectuels de langue arabe purent connaître l’œuvre de Bennabi et c’est ce qu’explique peut-être, que la plupart des travaux sur la pensée de Bennabi soient dans cette langue.

A travers ce rapide panorama de l’activité intellectuelle de Bennabi, nous remarquons qu’il ne s’est pas contenté uniquement de la production des idées mais avait aussi le souci de leur diffusion et surtout de la formation d’étudiants à sa pensée.

Si l’évaluation éthique, le goût esthétique et l’apprentissage technique sont lents à se former et relèvent surtout de l’ambiance générale de la société, la logique pragmatique, cette attitude innée de l’individu face au monde extérieur, est la première à s’acquérir dans une culture formatrice d’une société civilisée, c’est-à-dire maîtresse de son destin.

La logique pragmatique est ainsi, par l’appréhension cognitive, l’interface entre la personne et la société, l’individuel et le collectif. Tous les échecs de la société musulmane pour redevenir acteur de l’histoire et non plus objet de l’histoire peuvent s’expliquer par une faiblesse chronique à tisser des liens solides entre les individus. Quand nous étudions notre histoire, nous trouvons aberrant qu’aucun mouvement sérieux ne s’est formé pour contrecarrer la décadence qui nous livrait aux pires vicissitudes de l’histoire, aux pires avanies mais la réalité est que notre histoire en est émaillée mais sans résultat.

La philosophie de l’histoire s’intéresse au mouvement général d’une civilisation donnée et en trace, comme l’a fait justement Bennabi, un schéma général, avec par exemple des courbes descendantes pour illustrer la décadence. Cependant, comme dans les courbes économiques, elle les lisse en ne montrant pas les mouvements avortés de renouveau et ceci bien sûr non par ignorance mais uniquement pour ne montrer que la tendance générale qui dans ce cas va vers les abîmes.

Pourquoi justement les mouvements de renouveau échouent-ils ?

Deux raisons principales peuvent être dégagées de l’étude de la pensée de Bennabi : l’atomisme et la lutte idéologique.

L’atomisme n’est pas seulement le pli de l’esprit incapable de généralisation, échouant d’avoir une vue globale de la question étudiée mais aussi et surtout de ne concevoir, souvent inconsciemment, son action que comme isolée, de ne pouvoir l’insérer et l’intégrer dans les autres actions isolées. La solidarité de groupe est souvent un leurre car basée uniquement sur la sentimentalité alors qu’au fond chacun se conçoit comme un atome dont l’évolution est surtout tributaire de facteurs psychiques.

Nous voyons, par exemple, une personne entamer la réalisation d’un projet collectif sérieux l’abandonner parfois pour une saute d’humeur ou un obstacle quelconque brisant ainsi une synergie en voie de formation. Dans une société civilisée, ce genre d’attitude peut exister mais il ne perdure pas. Comme le dit l’adage latin errare humanum est, perseverare diabolicum (l’erreur est humaine, persévérer est diabolique). Nous voyons une autre, par exemple, qui a pu avoir une solide formation intellectuelle se dissiper dans des problèmes relevant d’une autre société.

C’est devant ces spectacles répétés à l’infini que Bennabi devait écrire dans ses Mémoires : « J’avais eu peur, en effet, de mourir dans les geôles colonialistes sans laisser à l’Algérie, à mes frères musulmans, une technique de renaissance tant je les voyais sacrifier leurs meilleurs moyens et le meilleur de leur temps à des futilités. » Cette technique dont il parle a été délivrée dans les Conditions de la renaissance mais il aurait très bien pu écrire cette phrase aujourd’hui tant cette technique est passée au-dessus de nos têtes sans nous émouvoir.

Cet atomisme part de la personne mais lui revient souvent en pleine figure quand il sent que son énergie s’écoule lentement en pure perte ne trouvant dans son environnement, sa société aucun ancrage, aucun écho.

Un jour Bennabi, lors d’un de ses séminaires chez lui,  demanda à un ingénieur algérien ayant fait de brillantes études en Europe et occupé un poste enviable avant de retourner au pays, de faire part devant nous de son expérience.

Il nous révéla qu’il avait beau utiliser les mêmes techniques dans l’entreprise algérienne que dans l’entreprise européenne, les résultats n’étaient pas au rendez-vous et qu’au lieu d’accumuler de l’expérience, il sentait sa maîtrise scientifique reculer à tel point qu’au bout de quelques années, lui qui dépassait ses condisciples européens quand il était en Europe, était actuellement complètement déclassé scientifiquement par rapport à eux.

Et Bennabi de conclure ce témoignage que le propre des sociétés dépendantes –ou se situant en dehors de la civilisation- est leur incompétence collective, leur manque d’action concertée.

Il y a une sorte de cercle vicieux entre l’atomisme de l’individu et l’incompétence collective sociale, se nourrissant l’un l’autre, créant de nouveaux maux sociaux et pas mal de pathologies individuelles quand nous voyons une personne critiquer les manquements dans tel ou tel domaine alors que ces mêmes manquements ou quelquefois pires sont criards dans le domaine qu’il occupe.

La deuxième raison relève de la lutte idéologique dans ses conséquences sur la mentalité musulmane.

Bennabi citait parfois la phrase du grand calife Omar ibn al-Khattab : « lastou bi khabbin wa la al-khibou yakhda’ouni » (je ne suis pas un charlatan et aucun charlatan ne pourra me tromper) pour forger ses étudiants à la lucidité.

En 1934, il critiqua la position d’Abdelhamid Ben Badis qui en appelant à la cessation de l’effusion de sang dans le conflit qui opposa le jeune royaume wahabite à la vieille monarchie du Yémen renvoyant ainsi les deux belligérants dos à dos alors qu’Ibn Saoud représentait à l’époque une tentative de rénovation islamique et l’Imam Yahia un post-almohadien, jouet de la perfide Albion.

Actuellement, grâce aux nouvelles techniques de l’information, la lutte idéologique a redoublé de férocité. Le moindre événement concernant l’islam et les musulmans est décortiqué selon une grille de lecture systématiquement anti-islamique interpellant ces derniers dont la plupart finissent par se définir selon les présupposés doctement avancés.

La lutte idéologique lancée de pays libéraux n’a rien à envier à la propagande des états totalitaires passés ou actuels. Elle agit par un matraquage ad nauseam pour rendre vrai ce qui est faux ou en braquant des projecteurs avec une lumière crue sur les agissements de ceux qu’elle déteste tout en laissant dans l’ombre les pires agissements de ceux qu’elle promeut.

Mais encore une fois, les tenants de la lutte idéologique, ou comme les nommait le Docteur Khaldi, le psychological service, sont dans leur rôle. Le véritable problème est que les musulmans, objet de leurs manipulations, restent dans l’ornière post-almohadienne, en s’y soumettant inconsciemment.

Pire encore, nous voyons certains intellectuels malgré leur étude sur la pensée de Bennabi délaisser le système d’airain qu’il a proposé pour des analyses, sur les sujets géopolitiques, dignes du Café du Commerce où la part belle est faite à la théorie du complot ou confondant le but et les moyens employés par les acteurs du conflit.

Seul un débat de fond sur la pensée de Bennabi permettra de lever les obstacles psychologiques à sa compréhension tant cette pensée est vitale à notre rénovation morale et intellectuelle.

 

Abderrahman Benamara

                                                                                                   Alger, le 5 octobre 2017

 

 

 

 

 

 


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