Édition du
23 October 2017

LA NOTION D’IDEE CHEZ BENNABI

Le premier à avoir abordé la notion d’Idée fut Platon, systématisant ainsi l’enseignement de son maître Socrate. Le défi qui se posait à la philosophie naissante est la validité d’un savoir universel. L’appréhension du monde sensible, en perpétuel changement et corruptible, ne peut être réalisée que par les sens, enseignait alors le courant des sophistes dont l’un des chefs de file, Protagoras, disait que l’homme est la mesure de toute chose. Contre ce savoir parcellaire et partial s’élève Platon. Sa pensée aboutit au dualisme – fortement remanié dans ses écrits tardifs – entre le monde sensible et le monde intelligible : la réalité sensible de l’Univers ne peut être comprise que par les concepts ou Idées, outils du monde de l’Intellect.

La démarche de Bennabi n’est pas celle d’un philosophe se préoccupant de la validité d’une théorie de la connaissance. Elle est celle d’un penseur soucieux de transformer le monde en général et le monde musulman en particulier. C’est ainsi que nous avons appris à remplacer le titre du livre le Problème des idées dans le monde musulman  en le Problème des idées,  les Conditions de la renaissance algérienne  en les Conditions de la renaissance qu’elle soit islamique ou  pour toute société post-civilisée désireuse de forger une civilisation, et enfin la lutte idéologique dans les pays colonisés en la lutte idéologique indiquant le sort qui attend toute société qui fait face à la volonté de domination des Grands.

Dans le présent ouvrage, plus que dans tout autre, Bennabi excelle dans cet art nouveau, cette science qu’il initie et qu’il nomme, pour la première fois, dans son ouvrage central Vocation de l’Islam, le Renouvellement de l’Alliance. La Terre promise dans cette nouvelle alliance est l’aboutissement de l’organisation humaine en une société civilisée, prenant en charge le développement – en créant les conditions morales et matérielles adéquates – de tous ses membres à tous les stades de leur vie. Nous voyons bien que la démarche bennabienne est valable pour toutes les sociétés, l’islamique servant d’illustration principale.  Son but avoué est, cependant, de créer les conditions intellectuelles et morales à un nouveau cycle de civilisation islamique.

Bennabi s’avère être un véritable biologiste des idées ou plutôt leur pathologiste. Son incessante dialectique entre la naissance de la civilisation, son apogée intellectuelle et matérielle et sa décadence révèle l’état de ses idées.

L’Univers-Idées est l’ensemble des Archétypes, ces modèles primordiaux, qui impriment dans notre conscience et notre âme leurs hauts faits et gestes. Tant que s’exprime, dans nos actes et notre vision du monde, leur enseignement, la civilisation perdure mais dés que s’éteignent leurs voix, c’est la décadence qui s’installe.

Pour la civilisation islamique les notes fondamentales sont celle du Prophète et de ses Compagnons et les harmoniques qui leur sont liées vont de Hassan el Basri à Ibn Khaldoun. Pour la civilisation grecque les fondamentales sont celles d’Homère, Empédocle et Socrate et les harmoniques de Platon et d’Aristote ou de Plotin.

Les strates formées dans notre conscience et notre âme par leurs actions et leurs attitudes vitales forment notre culture ou notre Univers culturel qui nous donnent nos motivations et nos modalités opératoires.

Bennabi détermine trois ensembles distincts : le monde des choses, le monde des personnes et le monde des idées. C’est l’état de leurs relations qui révèle la situation d’une société envers la civilisation. La compréhension d’une société diffère selon qu’elle soit  pré-civilisée, civilisée ou post-civilisée. Par exemple la tyrannie du monde des choses créera une obsession de consommation en Occident, où le génie de sa civilisation – dans sa phase descendante – n’est tourné que vers la multiplication des biens matériels. Cette tyrannie, par contre engendre les phénomènes du choséisme et de la l’entassement, ce bric à brac importé, dans le monde musulman dans sa phase actuelle post-civilisée.

Pourfendant les fausses idées qui ont menée le monde musulman dans l’impasse, Bennabi nous donne au moins deux grande leçons.

Contre les modernistes, ces êtres inauthentiques, qui jugent l’idée islamique sur son efficacité actuelle sans se rendre compte que leur vision est historiquement tronquée. Il est hautement significatif que Bennabi ait commencé son oeuvre par le Phénomène coranique pour prouver par l’origine divine du Coran, l’authenticité intrinsèque de l’islam. Mais l’Islam terrestre, l’Islam accommodé par les hommes, l’Islam appliqué aux hommes subit les lois d’airain voulues par Dieu, ses « sounan-allah » d’Ibn Khaldoun, de corruptions et de rédemptions dues à l’action humaine.

Contre les passéistes, ces êtres inefficaces, qui ne s’intéressent qu’à l’apparence des idées, des personnes et des choses sans vouloir pénétrer leur profonde signification encore moins les motivation vitales de  ceux qui ont construit l’Islam historique. Recréer, à l’identique le passé, n’est pas seulement absurde mais dénote une extrême frilosité, un manque de confiance totale dans la capacité de l’idée islamique à créer un nouveau cadre civilisationnel.

Bennabi détermine que c’est à la période de naissance qu’une civilisation forge son vouloir qui se concrétise dans sa phase de maturité par son pouvoir à créer les conditions matérielles et intellectuelles qui en font, à une époque donnée, le phare de l’humanité.

Il indique la voie à suivre : faire de l’Islam « une vérité travaillante ».

Nous voyons ainsi que pour lui, les idées sont la représentation mentale que se fait soit un individu soit tout un peuple du monde qui l’entoure et qui conditionne toute sa démarche dans la vie.

Sur les 17 chapitres qui constituent le Problème des Idées, un seul  – les deux réponses au vide cosmique – donne le sentiment de Bennabi sur l’Histoire humaine où son œil d’aigle juge les civilisations et détermine celles qui prônent une culture de civilisation – comme la grecque ou l’islamique – et celles qui prônent une culture d’empire – comme la romaine ou l’occidentale. Tous les autres constituent les fondements de sa théorie des idées et son application aux différentes civilisations dans toutes les phases de leur existence ainsi que les cas particulier de celles, post-civilisées, qui subissent le joug d’une autre dans la phase où elle peut encore exercer sa domination.

Tout au long de son panorama sur le monde des idées, notre penseur nous transmet des  clés pour comprendre certaines questions posées par le monde d’aujourd’hui.

Cette transmission s’effectue par différents canaux que nous pouvons déceler par le choix de sa technique littéraire.

Le style de Bennabi s’apparente, par moment, à celui de Nietzsche. Sa pensée fuse tel l’éclair et nous parvient sous forme très condensée. A la notable exception de l’Afro asiatisme, ses livres ne sont pas volumineux. C’est ce qui fait une partie de leur difficulté. Pour s’en pénétrer, le lecteur est requis de posséder une solide double culture : occidentale et islamique. L’autre difficulté provient que notre auteur explore des continents inconnus à la pensée contemporaine mondiale, rame, en quelque sorte, à contre-courant de la pensée intellectuelle, en vigueur depuis au moins les Lumières.

Les articles de presse pallient, en partie, à cette difficulté de compréhension car Bennabi, sachant le lecteur de journaux plus généraliste, plus éclectique, moins cultivé que le lecteur de livres, s’est efforcé d’étayer plus largement sa pensée. Nous en avons la preuve, par exemple, lors de la série d’articles À la veille d’une civilisation humaine ? publiée dans la République algérienne en 1951 – et que nous avons insérée dans Mondialisme – qui reprenait de bonnes feuilles de Vocation de l’islam, rédigé en 1949 et publié en 1954. Les exemples sur lesquels s’appuie la thèse véhiculée par cette série d’articles sont presque tous absents de son ouvrage.

A la manière des Dialogues mis en scène par Platon pour faciliter son enseignement à ses disciples, les articles de presse sont propices aux développements nécessaires à la bonne compréhension des idées de l’auteur. Les exemples choisis se doivent d’être à la portée de l’intelligence de la moyenne des lecteurs. Ici, Bennabi est à l’instar de Socrate, l’éveilleur des consciences, celui qui interpelle leur raison.

Par des exemples simples, il nous fait pénétrer dans les arcanes de la dialectique de l’univers culturel. Que la culture est surtout l’attitude face aux problèmes vitaux de l’homme et de la société. La dichotomisation des problèmes sociaux, Bennabi parle d’atomisation, la dictature des moyens pour une dynamique économique, la confusion entre science et culture, relèvent uniquement du problème de la culture.

La démarche bennabienne se veut lutte contre tout assoupissement social, « créatrice d’angoisse » par la proclamation d’un « état d’urgence social ».

Elle commence par promouvoir une véritable compréhension de l’Histoire et sa signification sociale et métaphysique. Par une utilisation singulière du verset coranique, verset vivificateur qui agit comme une dynamite contre la gangue qui ligote notre esprit, elle amène à nous faire prendre conscience de notre responsabilité. Le musulman a une obligation religieuse d’édification sociale envers la Oumma et morale envers l’Humanité entière.

Bennabi ne nous laisse pas en proie à cette angoisse qui peut être stérilisante face à l’énorme poids de notre passif, de notre décadence. Il nous donne des armes pour en faire une stimulation pour surmonter les défis. Notre équation sociale ne met pas en cause notre valeur en tant qu’être humain car cette valeur est une donnée immuable, sacralisée par Dieu.

Par contre, notre réflexion doit nous amener à bâtir un réseau de relations culturelles propre à la libération des énergies, transformant l’être apathique, inerte en un être social efficace.

Une autre question abordée est notre attitude face à la civilisation occidentale.

Qu’est-ce que l’Occident pour nous ? N’est-t-il que ce formidable complexe matériel qui fascine tant ? Où repose-t-il sur une certaine vision du Monde ?

La réponse à cette question fera de nous ses clients ou ses élèves, nous fera entrer dans son monde des choses ou dans son monde des idées. En fin de compte sommes-nous condamnés à n’être que sa périphérie ou ambitionnons-nous à créer par une synthèse originale de nos valeurs et de l’acquis occidental, un nouveau centre ? Tout en évitant d’être une copie aussi vigoureuse soit-elle.

La première mouture du Problème des Idées date de 1960 au moment du triomphe de la République Arabe Unie et de l’héroïque lutte de libération de l’Algérie. Ces évènements ont laissé d’optimistes traces dans certains écrits de Bennabi.

Or actuellement, l’Egypte a livré son destin aux USA et à Israël et l’Algérie s’enfonce dans une impasse due à une crise multiforme que ni la violence ni les manipulations n’ont pu masquer et le désintérêt total de la chose publique est symbolisé par la désaffection totale lors des élections depuis 1962 si on excepte la courte parenthèse entre 1989 et 1991.

Les nouvelles donnes de la révolution égyptienne du 23 juillet 1952 et de la révolution algérienne du premier novembre 1954 que Bennabi ne pouvait qu’encourager et soutenir ne se sont pas transformées en une véritable politique civilisationnelle à même d’engager une dynamique sociale irréversible.

Bennabi nous livre indirectement le schéma explicatif de ces échecs Parlant des réformateurs, les promoteurs de la Nahdha, la renaissance arabo-islamique, il nous dit, dans Vocation de l’islam, qu’ils ont d’abord oublié de se réformer eux-mêmes.

Les dirigeants égyptiens et algériens n’ont pu faire illusion qu’au début de leur arrivée au pouvoir car ils représentaient un mieux par rapport au passé, à la gabegie des pachas en Egypte, à la folle course au pouvoir peu avant l’indépendance algérienne puis à l’improvisation pseudo révolutionnaire post indépendance.

Très rapidement leur projet s’est retrouvé dans l’impasse car issu d’un puéril suivisme d’un prêt à penser fait d’un mélange de l’Etat-Nation occidental et de socialisme soviétique dans un premier temps et d’un libéralisme prédateur dans un second temps, le tout ancré dans un autoritarisme stérilisateur.

Leur échec s’est transformé en une pénible fuite en avant masquée par un arrogant droit de mauvaise gouvernance et d’irresponsabilité politique en refusant de rendre compte à qui que ce soit débouchant ainsi sur une perte de confiance totale des gouvernés envers les gouvernants.

Pour souligner l’incontournable nécessité de cette confiance, Bennabi nous livre dans le chapitre Idées et Politique  l’« édifiant dialogue » entre Confucius et un de ses disciples.

« La politique doit assurer trois choses : le pain à suffisance à chacun, suffisamment d’équipement militaire et à tous suffisamment de confiance en leurs gouvernants » répond Confucius à son disciple qui l’interroge sur le pouvoir.

« Et s’il est nécessaire de nous dispenser de l’une de ces trois choses, laquelle sacrifions-nous ? » interroge le disciple.

«  L’équipement militaire »   répond le Maître.

« « S’il était nécessaire de nous passer encore de l’une des deux dernières, laquelle devrons-nous sacrifier ? » interroge à nouveau le disciple.

« Dans ce cas il faut se passer de nourriture, car de tout temps la mort a accompagné le destin des hommes. Mais s’ils perdent confiance, il ne reste plus aucune base à l’Etat ».

 

Abderrahman Benamara

Alger le 10 octobre 2017

 

 

 


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