Édition du
23 September 2018

La détresse des résidents en sciences médicales

El Watan le 14.01.18 
La revendication pédagogique est la preuve de la maturité…

Par le professeur :
Farouk Mohammed-Brahim  (Ex-chef de service CHUO)

 

C’est un sentiment de détresse que les résidents en sciences médicales expriment sur une banderole parue en première page d’un quotidien national. Cette détresse est matérialisée par un mouvement qui se radicalise, exprimant leurs inquiétudes légitimes pour leur avenir professionnel, leur avenir personnel et de leurs familles, leur avenir tout court après douze années d’études supérieures. Après le DEMS, ils sont dans le flou.

Faire le service civil ? Oui, mais où, pendant combien d’années, et dans quelles conditions ? et que feront-ils quand ils (elles) sont mariés ? A la fin de leur service civil, s’installeront-ils dans le privé, s’engageront-ils dans le secteur public, ou embrasseront-ils une carrière hospitalo-universitaire ? Doivent-ils s’exiler sous d’autres cieux comme les 10 000 médecins algériens exerçant en France et ailleurs ? S’ajoute à ce sentiment de détresse celui de ne pas être écoutés de par l’impression qui se dégage, que l’on tente de gérer la crise au lieu d’y apporter des solutions viables et à long terme.

Dès le début de cette contribution, pour éviter toute équivoque ou interprétation tendancieuse quant à son but, je voudrais préciser qu’il ne s’agit nullement de m’immiscer dans un conflit qu’une vision courte et étriquée considérerait comme un simple problème syndical entre une corporation et ses ministères de tutelle.

Car les solutions apportées aux revendications qui, selon leurs représentants s’exprimant dans la presse, se résument en trois points : une meilleure prise en charge pédagogique, des conditions de travail décentes permettant une formation en harmonie avec les évolutions des techniques de diagnostic et de traitement, et l’abrogation du service civil dans sa forme actuelle, auront un impact certain sur la prise en charge de la santé de la population. Il s’agit donc d’un problème de société, dont les solutions consensuelles et justes ne peuvent émaner que d’un débat national citoyen. Aussi, c’est en tant que citoyen que j’interviens dans ce débat.

Il y a 6 ans, les résidents posaient les mêmes revendications qu’aujourd’hui et se posaient aussi les mêmes questions personnelles. Si je rappelle le mouvement des résidents de 2011, c’est qu’il me semble que l’on n’a pas tiré les enseignements. Dès le début de ce mouvement, alors que j’étais professeur chef de service et enseignant à la faculté de médecine d’Oran, j’avais, dans une contribution parue dans un quotidien national, souligné la légitimité des revendications et suggéré des axes de réflexion pour l’ébauche de solutions, tout en me désolidarisant des formes que prenait le mouvement qui allait en se durcissant (plus de quatre mois de grève et des marches dans toutes les villes universitaires et particulièrement Alger), faute de dialogue serein et constructif.

Ayant été parmi les quelques professeurs de médecine qui ont refusé de valider l’année universitaire, amputée de quatre mois, j’avais reçu dans un service une délégation de représentants des résidents d’Oran, Alger, Tizi Ouzou et Sidi Bel Abbès, à qui j’ai eu à expliquer ma position uniquement sur des critères pédagogiques et que celles-ci devaient rester au-dessus des contingences politiques.

Je résumais mon point de vue devant les délégués par cette phrase : «Quand la politique est entrée par effraction dans le domaine religieux, l’Algérie a compté 200 000 morts, s’il en est de même pour la pédagogie, c’est le sacrifice de toute une génération de médecins». Un délégué me répondit :

«On est prêts au sacrifice d’une année si cela devait aboutir à une refonte profonde de la formation pour un système de santé performant». J’en avais informé le ministère de l’Enseignement supérieur et la faculté de médecine. Malheureusement, la pédagogie a été sacrifiée sur l’autel de la politique et des calculs politiciens.

Quelques revendications secondaires ont été satisfaites après plus de quatre mois de grève, dont la validation de l’année universitaire, mais le fond des revendications est resté en l’état. La preuve qu’aujourd’hui celles-ci se posent dans les mêmes formes.

Ce jour-là, dans une lettre ouverte adressée au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, au comité pédagogique national et des confrères chefs de service, j’écrivais : «Une digue vient d’être brisée, les torrents déversés ravageront les terres semées s’il n’y a aucune volonté de canaliser ces eaux pour irriguer de nouvelles semences».

J’ai tenu à rappeler ce mouvement pour que chacun ne renouvelle pas les mêmes erreurs, voire les errements.
La revendication pédagogique est la preuve de la maturité du mouvement. La réforme du système de l’enseignement des sciences médicales est vitale pour l’avenir de la médecine dans notre pays.

Je voudrais rappeler brièvement les données de cette réforme telles que je les ai exposées dans une contribution parue dans un quotidien national sous le titre «Les exigences des sociétés modernes pour la formation médicale». J’écrivais que la pédagogie est reléguée au second plan des préoccupations des facultés de médecine bureaucratisées, s’occupant essentiellement de la gestion administrative.

Les comités pédagogiques s’occupent d’établir les calendriers des examens et la constitution des jurys, discutant accessoirement de la pédagogie. On peut dire que, paradoxalement, ce sont les enseignés qui posent le plus souvent les problèmes pédagogiques, poussant l’administration et les enseignants à réagir dans l’urgence en pompiers. Une enquête que j’avais réalisée lors du concours d’accès au résidanat de 2013 à Oran montrait que 67% des sondés (593) assuraient que le cursus, dans ses modalités actuelles, ne préparait pas du tout à affronter la carrière professionnelle.

Dans tous les jurys où j’ai siégé (résidanat, DEMS, concours d’assistanat, doctorat, professorat ou chefferie de service), j’ai pu constater à chaque fois le décalage existant entre les modalités d’évaluation utilisées et celles, modernes, évaluant la capacité du candidat à solutionner le problème du patient.

Le but de l’enseignement est de former un médecin responsable, c’est-à-dire un homme de science à l’écoute d’une population, capable de prendre soin de la santé individuelle et des personnes qui se confient à lui ou que la société lui confie. N’est-ce pas que c’est cette formation que les étudiants revendiquent ?

La deuxième revendication des résidents est l’amélioration des conditions de travail. N’est-ce pas que seules les conditions de travail humanisées, en adéquation avec l’évolution des sciences, peuvent participer à la formation du médecin dans une société moderne ?
Ces conditions ne peuvent être atteintes que par une réforme profonde du système de santé. Cette revendication est portée depuis 20 ans au moins par la société civile et les professionnels de santé (Cf. ma contribution sur le sujet d’il y a deux mois).

La troisième revendication est la plus sensible de toutes, l’abrogation du service civil dans sa forme actuelle. Cette revendication, énoncée ainsi, démontre deux choses : le désarroi des résidents devant l’incertitude de leur avenir et leur maturité quant à l’utilité du service civil, sans pour autant être d’accord avec sa forme actuelle. Il faut savoir que le service civil n’est pas l’apanage de la seule Algérie, mais il y est spécifique en ne concernant que les médecins spécialistes. De nombreux pays à travers le monde, même certains développés, y ont recours pour pallier ce qu’on appelle «les déserts médicaux».

Mais chaque Etat, dans son application, tente de concilier au maximum l’intérêt du médecin et celui du malade en offrant à l’un les meilleures conditions de travail et de vie, et à l’autre la meilleure prise en charge.

En Algérie, de nombreux médecins spécialistes ayant accompli leur service civil témoignent des mauvaises conditions de travail et de vie. Souvent ils se trouvent isolés (manque d’équipes complémentaires et d’équipement) les obligeant à faire un travail d’orientation vers d’autres hôpitaux sans rapport avec leur compétence. Ces conditions, associées à l’éloignement de leurs familles pour ceux mariés avec enfants, les démobilisent malgré leur bonne volonté, considérant cette durée comme une punition.

En conséquence, cette modalité peut porter préjudice de la qualité des soins et la continuité dans la mise en œuvre des plans nationaux. D’ailleurs, le CNES, en 2010, énonce que «les modalités actuelles de l’application du service civil rompent la continuité des soins et désarticulent le système de santé».

Devant l’inégalité régionale de la répartition du corps médical, de l’accès des populations aux soins, le service civil reste le seul moyen pour pallier ces insuffisances.

«Le concept de service civil doit être remplacé par un contrat d’engagement civil qui contient les modalités et avantages pour les médecins qui exercent dans les zones indiquées». Cette idée constitue à mon sens un axe de réflexion.

Je reste convaincu que l’amélioration du concept de service civil ne peut être que plus efficace dans le cadre d’une régionalisation, comme je l’avais écrit dans de précédentes contributions : «En raison d’une très grande centralisation, les secteurs sanitaires sont impliquées dans un travail administratif de routine…

Ainsi, la région doit être le cadre de pilotage du système de santé… Pour cela, elle doit avoir une existence juridique qui fait d’elle non seulement une entité consultative, mais surtout exécutive… La région sanitaire peut émerger en tant que niveau de planification, d’organisation, d’animation et de contrôle au plan régional».

Le service civil, concernant en grande partie les régions du Sud, j’énonçais dans une conférence donnée lors de la journée organisée par le GRAS (Université d’Oran) ayant pour thème «Sciences sociales et santé en Algérie – 50 ans après» qu’il fallait un véritable «Plan Marshall» pour le Sud. Hormis le climat, les personnes, pour se fixer dans le Sud, doivent pouvoir bénéficier des mêmes conditions que dans le Nord : l’habitat avec toutes les commodités, l’école pour les enfants, la culture, les loisirs, les facilités pour les déplacements en développant le transport aérien à des prix abordables.

Pour l’application de ce plan de développement, rien de mieux que la décentralisation par la régionalisation, mais ceci n’est pas l’objet de la présente contribution.

Conclusion : en ce début du XXIe siècle, comme dans toutes les sociétés modernes, le citoyen algérien est en droit d’attendre une prise en charge conforme à l’évolution des sciences médicales, lui permettant de résoudre ses problèmes de santé avec beaucoup d’humanisme. La satisfaction des revendications, bien comprises des résidents, permettra à ces derniers de se mobiliser, surtout d’être rassurés quant à leur avenir, pour la réalisation de cette aspiration du citoyen algérien.

Pour la réalisation de cet objectif, à mon humble avis, la solution serait la tenue d’assises nationales regroupant les enseignants, les enseignés, des pédagogues es-qualité, etc. C’est au cours de ces assises que seront dégagées des solutions consensuelles, réalisables sur le terrain, avec des échéances à court, moyen et long termes et acceptées par tous.

Pour avoir les chances d’un consensus, il faudrait que le débat soit démocratique, au-dessus des contingences politiques et idéologiques (la santé est un facteur de cohésion sociale) ; il faut se départir de l’esprit de rente et du conservatisme. Ce débat doit être basé sur les réalités d’aujourd’hui et structurant sa transformation dans une perspective claire et transparente.


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