La plume dans la plaie : Rêve génial !
Édition du
22 August 2018

La plume dans la plaie : Rêve génial !

El Watan le 27.03.18 

 lundi 19 Mars 2018, nous avons été empêchés de pénétrer dans la faculté de médecine de Ben Aknoun, alors que nous nous y rendions pour soutenir pacifiquement nos collègues ophtalmologues. Un impressionnant arsenal policier avait spécialement été déployé en guise de comité d’accueil.

lundi 19 Mars 2018,  nous avons été empêchés de…

De l’origine du mal…

Nous, médecins résidents, déplorons les conditions actuelles de notre formation et de notre progression professionnelle, qui sont responsables d’une démotivation, d’un découragement et d’une inquiétude sans précédent.

Après 12 ans d’études, où l’auto-formation est quasiment la norme, aux termes desquels nous ne pouvons même pas recevoir nos diplômes (hypothéqués jusqu’à l’accomplissement de notre service civil), nous nous retrouvons éparpillés dans des structures dépourvues de plateaux techniques — c’est-à-dire en l’absence des moyens qui nous permettraient de nous lancer dans l’exercice de notre profession en toute sécurité — et dans lesquelles nous sommes complètement isolés, privés de toute discussion collégiale, de partage d’expériences, bref, mis au piquet.

Notre répartition censée se faire par ordre de mérite, en fonction des postes disponibles, se déroule de plus en plus souvent dans une semi-opacité, où les postes les plus convoités n’apparaissent qu’une fois les dés jetés et où il est plus utile d’avoir le bon carnet d’adresses que la meilleure place au classement.

Mais notre calvaire ne s’arrête pas là. Nous sommes aussi obligés d’accomplir un service militaire, dont tous les autres jeunes gens de notre âge sont exemptés. Loin de nos familles, payés une misère, nous, qui ne sommes qu’au début de notre carrière professionnelle, sommes déjà éreintés, «dégoûtés».

Que voulons-nous ? Simplement exercer… Mais exercer pour de vrai, en ayant les moyens de le faire correctement, en toute sécurité. Sans être constamment tiraillés entre la prise de risques inutile et l’évacuation forcée. Nous voulons continuer à progresser, à apprendre, à évoluer. Des aspirations légitimes et même souhaitables qui sont la source d’une grande frustration.

Nous ne sommes pas opposés à l’idée d’aller exercer dans ce que l’on nomme encore —  malgré 30 ans de service civil — les «déserts médicaux», et qui n’existent pas seulement au Sud, d’ailleurs. Mais cette fois-ci pour les fertiliser.

Pas pour rien, pas pour faire du triage, pas pour évacuer des malades, que nous devrions pouvoir prendre en charge, vers des CHU qui suffoquent. Pas pour garder, envers et contre tout, des phares vétustes allumés, juste le temps que nos remplaçants arrivent et prennent le relais.

Ce que nous refusons, c’est de continuer à faire office de bouche-trous, colmatant la coque d’un navire qui coule doucement mais sûrement. Le bricolage permanent ne peut plus être anobli par l’apparat de la solidarité. Plus aujourd’hui, plus en 2018.

De l’escalade de la violence…

Cette nouvelle année commença par le sang qui a coulé ce triste 3 janvier 2018, lorsque nous avons été matraqués, à l’intérieur même de notre hôpital, du jamais-vu ! Un scandale innommable ! Nous pensions ce grave dépassement isolé, mais les récents événements confirment qu’il s’agit d’une réelle politique de répression et non de bavures regrettées.

En effet, le lundi 19 mars 2018, nous avons été empêchés de pénétrer dans la faculté de médecine de Ben Aknoun, alors que nous nous y rendions pour soutenir pacifiquement nos collègues ophtalmologues. Un impressionnant arsenal policier avait spécialement été déployé en guise de comité d’accueil. Quelle aurait été notre fierté si ce genre de dispositif était aussi dédié à la lutte contre les agressions dont nous faisons régulièrement l’objet au sein de nos hôpitaux !

Nous avons été interpellés dans la rue, aux alentours de la faculté, dont nous ne pouvons plus occuper les bancs. Sous prétexte de contrôle de routine, des policiers en civil nous ont traqués, alors que pour la plupart, nous rebroussions chemin. Le fait d’être médecins étant suffisant pour être conduits au commissariat de Ben Aknoun. Nos pièces d’identité ont été confisquées, de même que nos téléphones portables. Aucune explication ne nous a été fournie.

Par la suite, on nous a mis à l’arrière de fourgons grillagés, en nous disant qu’on allait uniquement nous éloigner de la faculté et nous rapprocher de chez nous. Mais les fourgons ont quitté la ville. Certains ont été débarqués sur le bord de l’autoroute, comme des lépreux dont on ne veut plus dans la cité. D’autres ont été conduits vers d’autres commissariats dans des communes limitrophes (Sidi Abdellah, Sidi Fredj, Zéralda) où ils ont été gardés plus de quatre heures, avant d’être remis en liberté, en les invitant à se débrouiller pour rentrer chez eux. Aucun PV n’a été rédigé, aucune trace de ces pseudo-arrestations, rien. Des résidents ont été menacés, insultés et même brutalisés.

Dans ces salles d’attente des commissariats, où trônait la Convention universelle des droits de l’homme stipulant à son article 9 que «nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé» et à son article 13 que «toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat». Nous étions parqués là, noircissant dans un dernier soubresaut de citoyenneté les pages des registres de doléances. Nous y avons laissé notre stupéfaction, notre sentiment d’injustice, nos noms et nos signatures comme preuve de ce triste jour pour notre démocratie.

En appliquant l’encre de nos cachets de médecins sur ces registres, nous voulions rappeler que plus qu’une fonction, la médecine est un état et de même que nous restons médecins, lorsque nous rentrons chez nous et qu’un voisin mal en point sonne à notre porte au milieu de la nuit, de même que nous restons médecins, lorsque nous sommes en vacances sur la plage et qu’il y a une noyade où lorsque nous sommes sur la route et qu’il y a un accident. Nous restons aussi médecins lorsque nous voulons sortir manifester pacifiquement dans les rues d’Alger. Nous ne sommes pas juste une foule à disperser. Nous ne sommes pas un danger à l’ordre public. Nous ne sommes pas des voyous. Nous sommes des médecins.

Du plâtre sur une jambe de bois à l’amputation…

Nos propositions ne sont sans doute pas parfaites. Nous n’avons fait ni l’ENA ni Sciences po, on n’apprend pas en fac de médecine à faire des propositions de loi, ni à assurer une couverture sanitaire équitable dont les mailles sont raisonnablement espacées. Ainsi, nous n’avons pas la prétention de trouver des solutions miracles. Mais nous partons d’un principe universel, dont la logique est implacable : l’incitation est plus efficace que la coercition, et comme l’eau et l’huile, ces deux approches ne coexisteront jamais. A notre décharge, les propositions émises par la tutelle sont également critiquables. Après avoir eu droit aux micro-solutions, aux petits aménagements faciles à octroyer, du type œuvres sociales, bien sympathiques, nous sommes passés à des propositions radicales qui ne feraient, si elles étaient appliquées, qu’aggraver la situation.

D’abord, le bricolage… En gros, essayer de bidouiller une vieille locomotive pour qu’elle puisse faire encore quelques kilomètres, alors que les braves travailleurs suffoquent dans les soutes à charbon ! Une petite fenêtre d’une année et … des bavettes à 20 000 DA pour ceux qui iront le plus loin possible, voilà comment illustrer les réponses jusque-là fournies aux revendications ! Un an de moins dans certaines zones, 20 000 DA de prime d’installation dans le Grand Sud…

Le prix du billet d’avion en somme… Inutile de souligner les caractères insuffisant, palliatif et décevant de ces mesures. Un plâtre sur une jambe de bois… Ou alors, et bien… l’amputation ! Pure et simple ! Supprimer certaines spécialités uniquement sous prétexte qu’«on n’en aurait pas besoin», parce que les directeurs des structures sanitaires ne les demandent pas ! Quelle hérésie !

Quelle aberration ! Alors comme ça, nous n’aurions pas besoin de neurochirurgiens dans le Grand Sud ! Les dunes amortiraient elles les traumatismes crâniens? Rappelons quelques fondamentaux… Un chirurgien ne peut pas manager un polytraumatisé sans neurochirurgien. De même qu’il ne peut pas manager une brûlure caustique de l’œsophage sans gastro-entérologue, etc.

Enième effarante contradiction : d’un côté on dit «pools de compétences», «affectation en équipes pluridisciplinaires», et de l’autre on supprime la moitié des spécialités d’un coup de baguette magique ! Gastro, pneumo, nephro, chir urgie vasculaire, thoracique… Pas besoin…

Ces réponses insuffisantes et inappropriées témoignent de deux choses : primo, de l’incompréhension des autorités compétentes de ce qui est en train de se jouer, à travers ce moment inédit et crucial de protestation, c’est-à-dire la remise en question de toute la politique sanitaire menée jusque-là. Secundo, de la déconnexion complète de la réalité du terrain.

Enrobées d’un discours paternaliste, elles ne font qu’aggraver le sentiment d’une surdité méprisante.

De la négation et des négociations…

Si ce mouvement spontané, émanant d’une génération de médecins qui l’est presque tout autant, perdure depuis des mois sans s’essouffler, c’est bien la preuve — s’il en fallait une de plus — qu’il doit impliquer une révision en profondeur de toute une politique sanitaire. Mais auparavant, il est nécessaire de partager le triste constat de ces insuffisances.
Un constat établi par les acteurs du terrain, dont le regard est neuf et les ambitions sont grandes. Un constat dont la négation ou la minimisation empêchent toute avancée.

Car, nous avons entendu dire que nous ne pourrions pas conclure à l’inefficience de ce système avant de mener un audit… Alors soit, en voilà un premier, «Audit de satisfaction des jeunes médecins algériens». Près de 15 000 praticiens dénoncent le manque de formation, le manque de moyens, le manque de transparence dans la répartition des ressources humaines, la privation de liberté, le chantage au diplôme… Des milliers défilent à travers le pays pour ne pas grossir les rangs des milliers qui l’on quitté. Nous avons aussi été frappés par l’étonnement des autorités face à la méfiance générale vis-à-vis des promesses formulées. En effet, le mouvement de grève et de protestation  continue malgré ouverture des négociations…

Et surtout depuis qu’il s’est vu déclaré d’un  coup, d’un seul, «illégal». Malheureusement, ceci n’est que le fruit d’anciennes déceptions et le stigmate d’une rupture du contrat de confiance entre les médecins et leur tutelle, que l’on ne peut que déplorer, mais qui devrait pousser cette dernière à s’interroger sur ce qui en est la cause et à tâcher d’y remédier. Et puis… il faut dire que le gel des salaires a… comment dire… jeté un froid… Des négociations fertiles ne peuvent se mener de façon sereine si elles s’accompagnent de mesures répressives conduites simultanément.

La révolte ou l’exil…

Telle est l’équation à l’heure actuelle.
Ce mal-être qui ronge notre corporation de l’intérieur existe depuis bien longtemps, le burn out est général et institutionnalisé. Tout le monde est «dégoûté», beaucoup sont partis.

Contrairement à l’exil, la révolte a au moins la vertu de se nourrir d’espoir… On ne crie plus «à l’aide» lorsqu’il n’y en a plus.
On ne fait plus grève lorsqu’on ne rêve plus. Alors soit ! C’est rêve général !!!

Nous sommes une génération de jeunes médecins qui pousse un cri de détresse, scandé en un
«y’en a marre, ça suffit» sur l’air de la chanson patriotique Mawtini et qui rêve d’une santé plus performante, plus juste, plus équitable, plus normée, plus balisée et plus sûre.

D’une santé plus digne.
Il serait infiniment regrettable que cet élan contestataire spontané d’une jeunesse pas encore tout à fait dépitée ni blasée, se solde par une incurable amertume, un renforcement du cynisme et par l’explosion du nombre d’élites apatrides.

L’illégalité à égalité…

Puisque l’on a déclaré, par une décision de justice expresse (rendue en un temps record), l’illégalité de notre mouvement de grève, et ce, malgré le respect des procédures, qu’en est-il de ces interpellations fondées uniquement sur la profession des individus qui sont non seulement arbitraires mais aussi totalement discriminatoires et contraires à tout droit humain ?

A ceux qui nous menacent d’année blanche, voire d’exclusion, nous répondons par cette phrase du manifeste de l’Ugema de la grève des étudiants algériens du 19 Mai 1956 :

«Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres.»
Nous avons vécu le pire, mais nous y croyons encore, nous y rêvons encore, car si le droit de faire grève peut être déclaré illégal, celui de rêver demeurera, quant à lui, toujours inaliénable.

Médecins résidents, médecins résilients

 

Par Amira Aidhoum

Candidate DEMS  CCI Mustapha Pacha


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2 Commentaires sur cet article

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  • Meriem
    28 mars 2018 at 18 h 49 min - Reply

    c’ est bien d’ une dictature qu’il s’ agit là, c est l’ ensemble des secteurs qui est soumis depuis des lustres a l’ anarchie , pas que la santé ,alors ?




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  • Antar Al Kotomy
    29 mars 2018 at 19 h 01 min - Reply

    Chère Amira ,les femmes représentent l’avenir de l’Algerie.En effet, le type patriarcal autoritaire de la famille algérienne allié à l’absence de notre mémoire historique sont à l’origine de nos déboires et dérives dictatoriaux.Ben Bella, Boumediene et le Monarque sont de purs produits de ce système familial patriarcal où le mâle est omnipotent et détient le monopole de tout ,incluant celui de la bêtise .
    Notre avenir passera forcément par l’émancipation ÉCONOMIQUE puis politique de la femme et donc ,de la disparition du patriarcat archaïque .La démocratie and la civilisation sont éminemment féminines car elles sous entendent des valeurs égalitaires ,non violentes protectrices de la vie .




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  • Congrès du Changement Démocratique