Dans la culture orale arabo-musulmane, mais aussi dans le vocable judéo-chrétien, le titre de « pharaon » désigne celui qui se comporte en tyran ; il est synonyme de « dictateur » et évoque le totalitarisme.

À l’époque contemporaine, des juntes militaires ont usurpé le pouvoir dans la plupart des pays arabes : en Égypte, en Syrie, en Lybie, en Irak, au Yémen… dès la seconde moitié du XIXème siècle. En Égypte, on avait cru un moment avoir dépassé ce temps-là et être entré dans le XXIème siècle. Cela n’a pas été le cas : tout récemment, un « pharaon » a ramené l’Égypte à l’époque des juntes militaires. Son nom ? Le général al-Sissi, le meneur du coup d’État du 28 juillet 2013, qui a renversé le président Mohamed Morsi, certes contesté par une partie de la population égyptienne, mais qui avait été démocratiquement choisi par le peuple (premier président « civil » de l’histoire du pays) après la révolution du 25 janvier 2011 et qui avait le droit d’achever son mandat.

En face du pharaon, se dresse d’habitude un Moïse, envoyé de Dieu et sauveur du peuple. Mais, le lundi 26 mars 2018, jour du premier tour du scrutin des élections présidentielles égyptiennes,  Moïse (Moussa Mostafa Moussa, le seul candidat admis par la commission électorale à se présenter face au maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi) ne sera pas le sauveur des Égyptiens :

Moïse, c’est désormais le nom du candidat fantoche, qui jouera pour le théâtre populaire le rôle du rival du pharaon, à l’occasion d’une pièce mal écrite par les militaires au pouvoir en Égypte, une pièce de très mauvais goût, intitulée  « Élections présidentielles de 2018 ».

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Pour comprendre l’intrigue de cette comédie noire des élections présidentielles 2018, il nous faut revenir au 12 février 2011, lorsque les militaires ont commencé à confisquer le pouvoir au peuple égyptien qui avait réussi à renvoyer leur dictateur, Hosni Moubarak, par une révolution pacifique commencée le 25 janvier de la même année.

L’armée, oui… Mais Abdel Fattah al-Sissi plus encore !

Une série de manœuvres habilement menées, qui ont conduit au coup d’État de 2013…

L’armée, en effet, la grande famille des officiers, en Égypte, forme une oligarchie qui a toujours conservé la mainmise sur le pouvoir depuis leur coup d’État de 1952 qui avait renversé le roi Farouk II pour le remplacer par une république, celle des colonels ; c’est de cette famille que sont issus les trois présidents qui se succédèrent jusqu’à la révolution de 2011 : Nasser, Sadat, puis Moubarak.

Aux yeux de cette oligarchie, la révolution du peuple de 2011 est apparue comme une incroyable usurpation de son droit quasiment divin à présider au destin du pays. Il était dès lors « légitime », de son point de vue, de reprendre ce que les militaires ont toujours considéré comme leur bien propre : le pouvoir ; ils l’ont donc récupéré, par un coup d’État dont la mise en œuvre fut confiée au général al-Sissi, qui était alors depuis un an le ministre de la Défense désigné en toute confiance par ce président civil.

Le coup d’État a eu lieu, avec l’assentiment béat d’une populace incrédule, déchaînée contre le président Morsi auquel elle reprochait de n’avoir pas réglé en douze mois la situation économique désastreuse dont il avait hérité, par un tour de baquette magique… Et, au début, les militaires ont cru que tout était rentré dans l’ordre. C’était sans compter sans la passion pour le pouvoir qui avait commencé à embraser le général al-Sissi.

Le grand club des officiers qui s’apprêtaient à reprendre leurs aises en Égypte n’ont pas réalisé qu’ils assistaient à une seconde étape du putsch…

Le général fit en effet modifier la constitution, dans un premier temps, pour cadenasser le poste de ministre de la Défense en l’attribuant à la même personne durant deux mandats présidentiels ; c’est son successeur à cette fonction, le maréchal Sobhi Sidki, qui allait profiter de ce privilège. Ensuite, le chef du coup d’État s’empara de la présidence dès 2014, à la faveur d’une élection dont furent écartés, à l’époque déjà, tous ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre. Parmi ceux-là, les Frères musulmans, bien sûr, qui avaient remporté l’élection présidentielle de 2012 : al-Sissi avait réussi, avant même la tenue des élections, à les éliminer du paysage politique ; il en a fait tuer, en a fait disparaître d’autres, en a emprisonné ou exilé beaucoup, une centaine de milliers, et pas seulement des islamistes, mais tous ses opposants civils, chaque fois qu’il l’a pu.

Les Frères musulmans, seule formation d’opposition efficiente et capable de rivaliser avec l’armée, ont ainsi été marqués au fer rouge du sceau de « terroriste », complètement évacués du processus électoral.

Une fois le général devenu président, il n’eut qu’un choix très limité pour composer son cénacle et désigner ceux qui allaient l’assister dans l’administration de l’État : issu de l’armée, ce militaire qui manquait de relations dans les milieux civils ne pouvait compter que sur ses pairs et, de facto, dépendre complètement de la grande famille des officiers pour gouverner, d’autant plus qu’il redoutait l’opposition des individus qui peuplaient l’État profond que Moubarak, dictateur plutôt souple et accommodant, avait laissé se développer parallèlement à son autorité personnelle.

Mais, d’un autre côté, al-Sissi savait, comme tous les putschistes le savent, qu’il n’était lui-même pas à l’abri des complots fomentés par ses propres partenaires militaires. Une de ses premières décision de général-président fut donc de se débarrasser des hauts généraux du Conseil suprême des Forces armées (CSFA), de la direction des services secrets, et même de plusieurs des officiers qui l’avaient aidé à s’emparer du pouvoir. Une précaution mise en œuvre en 2014, mais qui n’a jamais cessé de se répéter, jusqu’à aujourd’hui. Le dernier exemple en date (avant que commence la campagne électorale, du moins), c’est celui du maréchal Mahmoud Hegazy, chef d’état-major des forces armées égyptiennes (et beau-père du fils d’al-Sissi), lequel fut brusquement écarté de son poste en octobre 2017.

En 2013, beaucoup ce sont trompés sur le sens des événements : ce n’était pas l’armée qui reprenait les rênes du pays…

Un bilan socio-économique et sécuritaire éloquent

Quatre années de règne sans partage du général al-Sissi ont conduit le pays à la misère et à la terreur.

Pour éviter de s’étendre en multipliant les chiffres qui font état du bilan économique désastreux qu’affiche le dictateur, il suffit de rappeler que la dette extérieure a grimpé de 38 à 100 milliards de dollars et que la dette intérieure est passée de 130 à 350 milliards de livres égyptiennes, et ce pour un taux d’inflation qui flirte désormais avec les 35%.

Le nombre d’Égyptiens qui vivent sous le seuil de pauvreté est passé de 27,8% (en 2015) à 35,8% (en 2017).

La crise socio-économique s’est ainsi régulièrement accentuée depuis le coup d’État militaire de 2013. Pour bénéficier d’une aide accordée au pays par le FMI (12 milliards de dollars, accaparés par l’armée et dont la population n’a pas vu un centime), le régime a accepté les conditions drastiques que lui imposait l’organisation internationale : les « réformes structurelles » se sont notamment traduites par la suppression des subventions des produits de première nécessité, dans le secteur de l’alimentation en particulier. Les prix du pain, du sucre et de l’huile, à la base de l’alimentation de l’immense majorité des familles pauvres du pays, ont été multipliés dans des proportions telles que certaines familles ne peuvent plus se nourrir quotidiennement. Pour éviter des émeutes, l’armée organise sporadiquement des distributions de pommes de terre dans les quartiers les plus défavorisés de la capitale…

Sur le plan sécuritaire, le président-général, qui, dès après son putsch de 2013, avait demandé au peuple égyptien une « procuration pour lutter contre le terrorisme » pratique lui-même la terreur.

Mais, trop occuper à brider les citoyens d’Égypte par crainte de perdre son trône, le pharaon est en train de perdre le contrôle du Sinaï et des frontières occidentales, avec la Libye, où se développent en résurgence les métastases de l’État islamique chassé de Syrie et d’Irak.

Quant aux Droits de l’Homme…

Jamais, par le passé, l’Égypte n’avait connu de telles extrémités en termes de répression, de torture, de disparitions forcées, d’enlèvements, d’exécutions sommaires, d’assassinats d’opposants, d’emprisonnement…  Des dizaines de milliers de détenus bondent les prisons, après ou même sans tenue de ces dorénavant célèbres « procès préfabriqué » par le régime aux verdicts entérinés par des juges aux ordres (ceux qui ont tenté de résister ont rejoint au cachot les citoyens qu’ils jugeaient)… 2087 condamnés à mort seulement pour l’année 2017, dont une trentaine ont été exécutés… 66 journalistes arrêtés… Et l’affaire Giulio Regeni, ce jeune universitaire italien torturé à mort pendant plusieurs jours et dont le corps, complètement brisé, a été retrouvé aux abords du désert. L’acharnement des bourreaux sur le jeune homme aurait servi, selon certains, à donner un avertissement aux observateurs étrangers, aux journalistes notamment, qui se montreraient trop enclins à dénoncer les exactions du régime…

Laminée, la presse libre, apparue sous la présidence de Mohamed Morsi et qui, après avoir été bâillonnée pendant des décennies, s’était déchaînée quotidiennement contre le premier président égyptien démocratiquement élu ; disparues, les émissions satiriques qui, sous le bref gouvernement des Frères musulmans, avaient le droit de moquer et caricaturer le pouvoir.

Le régime a enfermé entre 50.000 et 100.000 prisonniers politiques ; toute enquête des organisations de protection des Droits de l’Homme étant rendue impossible par le pouvoir, il est difficile de présenter des chiffres plus précis.

Il faut y ajouter plusieurs dizaines de disparitions… mensuelles !

Sans compter les pressions et surveillances policières exercées sur des milliers de citoyens, soupçonnés de sympathies envers les Frères musulmans ou les révolutionnaires de 2011.

Les révolutionnaires ? Leurs leaders, pour la plupart des jeunes, ont été incarcérés sous divers prétextes ou ont quitté le pays. Ceux qui ont pris le risque de demeurer en Égypte et ne sont pas enfermés se sont rangés de toute forme de militantisme et font au maximum profil bas, souvent après avoir passé quelques semaines en prison où ils ont reçu une « bonne leçon ».

« Les héros sont fatigués »… ; et la « révolution » de 2011 n’est pas considérée par les militaires comme un souvenir glorieux qu’il faudrait commémorer dans l’histoire nationale.

Paradoxalement, en pleine crise de schizophrénie, le régime prétend avoir sauvé la révolution de la dictature islamique qu’auraient voulu instaurer en Égypte les Frères musulmans et avoir ainsi promu la démocratie, mais il condamne l’insurrection de Tahrir et pourchasse les révolutionnaires de 2011.

Partout des soldats, partout des murs de béton ; la place Tahrir est chaque vendredi bouclée par des escadrons de la police anti-émeute.

La moindre velléité à l’encontre du régime est immédiatement jugulée au nom de la « lutte anti-terroriste » ; ou bien de la « sécurité nationale », car tout le monde le sait en Égypte, et les médias tous aux mains du gouvernement sont là pour l’expliquer à ceux qui ne le sauraient pas et le leur répéter sans relâche : le pays est sous la menace permanente d’un vaste complot organisé par l’étranger, principalement par les États-Unis et Israël, mais pas seulement…

L’Égypte, jadis pivot du Monde arabe,  aujourd’hui vassal du Golfe… et d’Israël

Al-Sissi s’est rendu compte que s’il voulait demeurer en permanence au pouvoir, il devait se soumettre aux puissances régionales et internationales et accepter de payer les factures pour leur soutien.

Un exemple ? Le retour à l’Union Africaine (UA), qui avait suspendu en juillet 2013 la participation de l’Égypte après le renversement du président Mohamed Morsi par l’armée, a coûté à l’Égypte le prix le plus exorbitant de toute son histoire politique : al-Sissi a accepté de signer un accord qui donne le droit à l’Éthiopie de construire un barrage sur le Nil, lequel ouvrage privera l’Égypte de son droit historique sur les eaux du Nil, un droit qui était garanti par des accords internationaux depuis le XIXème siècle.

Mais les ingérences étrangères en Égypte les plus importantes ont pour origine l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis dont les influences ont lourdement impacté le projet de développement de la zone du canal de Suez. Le président Morsi avait en effet préparé un projet ambitieux pour la région du canal, consistant à transformer la zone en un vaste pôle industriel et commercial, alors que l’Égypte s’était jusque là contentée de prélever des droits de passage sur les navires qui empruntaient le canal. Mais les Émirats Arabes Unis, qui ont d’emblée perçu ce projet comme une sérieuse menace de concurrence de leur propre zone commerciale dans le Golfe, s’étaient réjoui de la victoire de la contre-révolution et de la chute de Morsi. Aussi ont-ils proposé leur soutien au général al-Sissi, qui a revu à la baisse le projet de Morsi et s’est satisfait de partiellement doubler le canal existant pour faciliter le transit…

L’Arabie Saoudite, qui s’est très vite inquiétée du « printemps arabe », par peur de la « contamination » révolutionnaire, a également soutenu la contre-révolution, puis le coup d’État d’al-Sissi. En retour, les Saoudiens ont reçu en cadeau les deux îles égyptiennes stratégiques de Tiran et Sanafir, situées à l’entrée du golfe d’Aqaba, en mer Rouge. Et, lorsque Riyad a appelé al-Sissi à déployer l’aviation égyptienne au Yémen, un pays où l’Égypte n’a pas d’ennemi, le vassal a sitôt répondu présent au côté de son suzerain.

Quant à l’Europe, que l’on prétend « démocratique », elle est en permanence à la recherche d’un sale flic dans le sud de la Méditerranée, qui pourrait empêcher (ou au moins contrôler) les flux de l’émigration clandestine. Après le départ de Moubarak et Kadhafi, les pays européens ont trouvé leur homme avec al-Sissi. Ce dernier n’a jamais caché son intérêt à jouer ce rôle ; il a d’ailleurs lui-même sollicité le poste, en menaçant clairement, à plusieurs occasions pendant ses visites aux gouvernements européens, de laisser passer vers l’Europe les vagues de migrants s’il n’était pas reconnu comme le détenteur légitime du pouvoir en Égypte.

Cela dit, pour montrer sa bonne volonté envers l’Europe et en obtenir la reconnaissance, le régime putschiste a conclu des accords avec la Grèce et Chypre, cédant des zones gazières en Méditerranée et renonçant ainsi à des revenus de plusieurs centaines de milliers de dollars mensuels. La France et l’Allemagne ont par ailleurs bénéficié de ventes d’armes au Caire (et aussi de centrales électriques), des contrats qui ont rapporté à chacune plus de 6 milliards de dollars ! Même l’Italie, dont le citoyen Giulio Regeni a été assassiné plus que probablement par les services secrets égyptiens, coopère de manière intense avec al-Sissi, dans plusieurs domaines dont la recherche de gaz en Méditerranée.

Enfin, on en arrive au grand gagnant du coup d’État : Israël !

Tel-Aviv redoutait la chute de Moubarak et l’arrivée du président islamiste au pouvoir au Caire. Le gouvernement israélien n’a donc pas caché sa joie à l’annonce du coup d’État ; et al-Sissi a été reçu comme un don de Dieu au peuple hébreu.

Le général-président entretient des relations étroites avec Israël. Dès le premier jour qui a suivi le coup d’État, une de ses premières décisions fut de mettre en place un blocus total sur la bande de Gaza, de fermer les postes frontière entre Gaza et le Sinaï, et de diaboliser le mouvement islamique Hamas. Le général n’hésite pas à justifier sa politique pro-israélienne en accusant le Hamas d’être responsable de violences déclenchées en Égypte depuis la révolution de 25 janvier 2011.

Al-Sissi a en outre accepté d’aider Israël à « résoudre le problème de la Palestine » en faisant pression sur les Palestiniens pour qu’ils acceptent de signer « l’Accord du siècle » suggéré par le président des États-Unis Donald Trump et qui réduirait les territoires palestiniens à la portion congrue.

Mais le régime putschiste en Égypte ne se soumet pas seulement aux intérêts sécuritaires israéliens ; il s’ingénie à également favoriser les intérêts économiques de Tel-Aviv : début 2018, le dictateur égyptien a marqué son accord de principe sur l’importation de gaz israélien pour un montant de 15 milliards de dollars ; un jour de fête pour le premier ministre Netanyahu. La Maison blanche compte sur al-Sissi pour les aider à influer sur l’avenir du Proche-Orient et l’intégration d’Israël dans le Monde arabe…

Candidats à la présidence : la malédiction du pharaon…

Revenons à la question de ce qu’on appelle les « élections présidentielles en Égypte »…

Le quotidien britannique The Guardian avait peut-être fourni la meilleure description de ces élections, quand il avait appelé les alliés européens de l’Égypte à « dénoncer cette élection présidentielle ‘farcical’ » (grotesque).

Le dictateur avait d’abord envisagé de modifier la constitution et d’allonger le mandat présidentiel à 6 ou 7 ans (au lieu de 4 ans actuellement). Puis, il avait évoqué la possibilité de retarder les élections, sous prétexte d’auparavant achever sa mission de « lutter contre le terrorisme ». Néanmoins, ce sont là des pas qu’il n’a pas osé franchir, face à une opinion publique de moins en moins dupe.

Al-Sissi a donc été contraint d’organiser une élection… Mais elle devra être formatée pour ne pas nuire aux intérêts du dictateur.

Donc, al-Sissi a d’abord lui-même choisi les membres qui allaient composer la Commission électorale nationale, en charge d’avaliser les candidatures à l’élection présidentielle de 2018. Ensuite, par le truchement de cet organe à sa solde, al-Sissi à choisi le seul candidat qui se présente finalement face à lui.

Un des premiers candidats qui a levé la main, ce fut un éminent scientifique égyptien, le professeur Nasa Essam Heggy, qui avait annoncé, en septembre 2016 déjà, son intention de former une équipe pour préparer sa candidature à la présidentielle 2018. Les médias (contrôlés complètement par al-Sissi –rappelons-le à ceux qui l’auraient oublié) ont immédiatement lancé une campagne de dénigrement à l’encontre du pauvre homme, s’attaquant même à son statut académique et à ses compétences scientifiques. Le malheureux a sans délais baissé pavillon.

Fin 2017, al-Sissi a habilement manœuvré pour faire sortir ses éventuels rivaux du bois : soucieux de savoir qui envisageait de se présenter contre lui, il a utilisé les médias pour appeler les personnalités égyptiennes à se présenter pour la présidentielle de 2018.

Deux hommes ont mordu à l’hameçon d’al-Sissi : le professeur Mohamed Mohy al-Din, un ex- député élu au parlement après la révolution du 25 janvier 2011, et l’ex-ambassadeur Massoum Marzouk. Quelques semaines plus tard, tous les deux renonçaient à la présidentielle, après avoir reçu des menaces sévères et des visites domiciliaires des services secrets…

Ancien député au parlement, Mohamed Anwar Esmat Sadat (le neveu de l’ancien président Anouar al-Sadat) fut le quatrième candidat sorti de la course, en raison, expliqua-t-il, de « l’ambiance de peur » qui entourait ces élections.

Pourtant, ces quatre personnages ne représenteraient pas un réel danger pour al-Sissi, qui ne craint que l’institution de l’armée et les hauts officiers, qu’ils soient en service ou à la retraite. Al-Sissi sait pertinemment que l’institution militaire, corrompue depuis très longtemps déjà, ne s’intéressent qu’à ses intérêts pécuniaires, qui seront garantis par n’importe quel président d’origine militaire… Le jeune colonel Ahmed Konsowa, complètement inconnu, fut condamné à six ans de prison après avoir annoncé son intention de se présenter à la présidentielle de 2018. Motif ? Il avait « oublié de demander l’accord de ses supérieurs ».

Le 29 novembre 2017, al-Sissi fut choqué d’avoir entendu Ahmed Chafik annonçant son intention de se présenter à la présidentielle de 2018. Peut-être a-t-il eu raison d’avoir peur de Chafik. Il fut premier ministre de Moubarak, commandant de l’Armée de l’air et ministre de l’Aviation ; puis, il n’avait été battu que de très peu de voix lors des élections démocratiques, en 2012, face à Morsi. Chafik, exilé aux Émirats Arabes Unis, avait joué un rôle important dans le financement de la contre-révolution.

On ne sait pas exactement le prix payé par al-Sissi aux Émirats Arabes Unis pour obtenir l’extradition d’Ahmed Chafik qui fut renvoyer en Égypte dans un avion privé, 48 heures après avoir annoncé son intention de se présenter à la présidentielle. Ahmed Chafik fut détenu quelques jours dans un endroit inconnu, par les services de renseignement ; avant qu’il réapparût pour renoncer publiquement à l’élection. Selon Middle East Eye, « il avait appris qu’il serait visé par des allégations d’inconduite sexuelle et de corruption et que l’une de ses filles serait également accusée de corruption ».

Le 20 janvier 2018, al-Sissi et son camp reçoivent une véritable gifle lorsque l’ancien chef de l’état-major, le maréchal Sami Anan, annonce sa candidature. Dans un message télévisé, le maréchal n’a pas seulement annoncé sa candidature à la présidentielle, mais il a aussi critiqué les mauvaises politiques du président al-Sissi. De plus, Sami Anan avait enrôlé dans son équipe deux personnalités renommées : Hicham Geneina, ancien président de l’Autorité de contrôle des Comptes publics, qui avait été démis de ses fonctions après avoir découvert le volume « pharaonique » de la corruption atteint en 2016 et 2017 ; et Hazem Hosni, professeur de sciences politiques à l’université du Caire.

La réponse d’al-Sissi n’a pas tardé : le 23 janvier 2018, Sami Anan a été arrêté sur l’ordre du Conseil suprême des Forces armées (CSFA) présidé… par al-Sissi. Une liste d’accusations fut produite, parmi lesquelles l’incitation à la division entre l’armée et le peuple et la falsification de documents officiels. Anan risque de 3 à 6 ans en prison.

Et la réaction d’al-Sissi ne s’est pas arrêtée à l’ex-chef d’état-major ; elle s’est étendue à son conseiller, Hicham Geneina, qui fut agressé et blessé à l’arme blanche au Caire. Puis il a été arrêté après avoir accordé une interview au Huffpost (un site bloqué en Égypte) : Hicham Geneina avait découvert l’existence de documents secrets, dans les papiers de Sami Anan, prouvant la responsabilité du régime actuel concernant des violences commises contre des citoyens égyptiens depuis la révolution du 25 janvier.

La frayeur d’al-Sissi devant la candidature de Sami Anan est tout à fait compréhensible, si l’on prend en compte l’expérience militaire de Sami Anan (chef d’état-major de 2005 à 2013), ses relations avec l’État profond du président Moubarak et ses appuis dans les puissances régionales et internationales (notamment aux États-Unis).

Ce fut ensuite le tour de l’avocat défenseur des Droits de l’Homme, issu de la gauche égyptienne, Khaled Ali. Il avait déjà été candidat en 2012, un ennemi farouche du président Morsi. Mais il avait aussi mené une bataille judiciaire contre le président Abdel Fattah al-Sissi, pour l’empêcher de céder aux Saoudiens les deux îles de mer Rouge, Tiran et Sanafir. La chance d’une victoire électorale de Khaled Ali (qui avait obtenu moins de 1% des voix en 2012) était très faible ; malgré cela, le régime s’est arrangé pour qu’il fût condamné à trois mois de prison, sous prétexte qu’il aurait été photographié dans une position obscène. Le 26 janvier 2018, Khaled Ali a renoncé à se présenter à la présidentielle, suite à l’arrestation de Sami Anan.

Le 24 janvier 2018, Al-Sissi a déposé sa candidature auprès de la Commission électorale nationale. Il se trouvait à ce moment-là seul candidat à l’élection présidentielle.

S’il avait réussi à éliminer les rivaux de poids, il lui restait à trouver de petits poissons à mettre en lice, ce qu’il avait fait lors de l’élection de 2013 où il avait obtenu plus de 95% des voix (lors de cette élection-là, al-Sissi, le jeune dictateur, avait dû faire face à Hamdine Sabahi, qui était sorti troisième avec 20% des voix de l’élection démocratique et libre de 2012 ; c’était après la révolution).

Moïse, sauveur… d’al-Sissi

Il n’est jamais trop tard pour retrouver des candidats farfelus et sans envergure.

Ainsi, le député et fantasque patron du club de football Zamalek, Mortada Mansour, et El-Sayyid el-Badawi, chef du parti Néo-Wafd, auraient bien fait l’affaire. Mais ils ont été rejetés par la commission électorale, à cause de leur lourd casier judiciaire.

Mais, le 29 janvier 2018, le régime a trouvé son nouveau « polichinelle » : Moïse (Moussa Mostafa Moussa), président du Parti el-Ghad, partisan d’al-Sissi ayant notamment participé à sa campagne électorale et arborant son portrait sur sa page Facebook, jusqu’au jour où il a déposé sa candidature. Moïse a accompli les démarches administratives miraculeusement, après la date limite de la clôture…

Malgré cette mise en scène, le général-président semble rester très nerveux…  Il devrait être sûr du résultat de sa nouvelle comédie. Pourtant, il n’a pas pu cacher cet état de nervosité durant les dernières semaines, où il a menacé publiquement tous ceux qui prétendraient arriver au siège présidentiel ou ceux qui appellent désormais au boycott des élections.

Al-Sissi a récemment fait quelques dernières victimes politiques : le président, le vice-président et cinq autres membres du parti Égypte Forte. Le président du parti, Aboul Foutouh, avait pourtant soutenu les manifestations de juin 2013 appelant au départ du président Morsi…

Beaucoup d’observateurs comparent l’état d’al-Sissi, manifesté durant les derniers jours qui ont précédé l’élection, et l’état de l’ancien président Anouar al-Sadat, en septembre 1981, juste avant qu’il a été assassiné, le 6 octobre de la même année.

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Tous ceux qui, en Égypte, avaient soutenu l’arrivée au pouvoir du général al-Sissi et avaient placé en lui leurs espoirs déchantent aujourd’hui.

Une question revient sans cesse concernant le comportement d’al-Sissi à l’approche des élections : pourquoi a-t-il systématiquement usé de violence pour gagner cette élection présidentielle, alors qu’il pouvait agir en douceur, comme l’ont fait tous les autres présidents militaires depuis 1952 ?

Plus largement, si le climat de non-liberté, d’injustice et d’insécurité, l’état d’urgence, tout l’appareil de l’État et ses institutions sont alliés à al-Sissi, pourquoi transforme-t-il l’Égypte en un lieu de peur, de tyrannie, de massacres, d’absence de légalité, de pauvreté et de censure ?

Le but d’al-Sissi serait-il de pousser le peuple (notamment les jeunes) à ne plus croire en la possibilité d’un changement pacifique et à accepter une nouvelle période de totalitarisme ?

Se laissera-t-il convaincre ?

Ou bien les Égyptiens reprendront-ils leur courage à deux mains et la place Tahrir retentira-t-elle à nouveau des cris du peuple : « Dégage ! »