Ce sont des voix inquiètes et désemparées qui résonnent dans les locaux de l’Instance vérité et dignité (IVD), ce mercredi à Tunis. «Qu’est-ce qu’on va devenir ? Que vont devenir nos dossiers ?» s’époumone une femme en tendant les justificatifs froissés des brimades dont elle a témoigné devant l’instance. Fille de prisonnier politique, sa vie a été brisée par le harcèlement (policier, économique, social) du régime de Ben Ali. L’IVD, chargée de la justice transitionnelle, a pour mission de solder le passé autoritaire du pays en établissant la vérité sur les violences commises par l’Etat tunisien entre 1955 et 2013. Or, depuis quelques jours, un vote hostile du Parlement hypothèque son avenir.

«Qui pense avoir procuration au nom du peuple tunisien pour faire avorter le processus de justice transitionnelle ?» s’emportait quelques minutes plus tôt Sihem Ben Sedrine, la présidente de l’IVD. La réponse à sa question est au cœur du malaise national. Car c’est ce sont les députés tunisiens qui ont voté en ce sens. «Nous allons continuer notre travail tant que nous n’avons pas reçu de document officiel qui nous ordonne de continuer ou pas», insiste la patronne de l’instance.

Débats chaotiques

Ce lundi, le Parlement s’est opposé à la prolongation du mandat de l’IVD. D’une durée de quatre ans, celui-ci devait expirer en mai, mais a été prolongé de sept mois sur décision de l’instance, comme la loi régissant la justice transitionnelle le permet. C’était sans compter la décision du président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Mohamed Ennaceur, de soumettre cette prolongation au vote des parlementaires. Résultat: les élus de la majorité (notamment la coalition Nidaa Tounes) s’y opposent, après des débats chaotiques et dans une assemblée désertée par l’opposition de gauche et les islamistes d’Ennahdha, réprimés sous la dictature. Ces derniers contestent la capacité du Parlement à se prononcer sur la question. Depuis, les juristes comme les élus s’affrontent sur la légalité de ce vote, chacun y allant de son interprétation.

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«Ce travail de réconciliation avec le passé qu’est la justice transitionnelle, aujourd’hui remise en cause, est un maillon essentiel de la transition démocratique», s’inquiète Antonio Manganella, directeur Tunisie de l’ONG Avocats sans frontières. L’IVD a pour tâche de révéler la vérité, proposer des mécanismes de réparation et recommander des réformes pour garantir l’impossibilité de tout retour en arrière antidémocratique. «L’IVD a quand même collecté 63 000 témoignages, ce qui montre que les victimes ont vraiment adhéré au processus»,rappelle le responsable de l’ONG. C’est beaucoup plus que ce qu’attendait l’instance, et l’une des raisons invoquées pour la prolongation de son mandat.

Début mars, l’IVD a transmis ses premiers dossiers, relatifs à un cas de disparition forcée, à une chambre judiciaire spécialisée en justice transitionnelle du tribunal de première instance de Gabès (Sud). Douze autres chambres du même type doivent suivre dans les principales villes du pays. Mais l’instance se heurte régulièrement au manque de coopération de l’Etat. L’accès aux archives du ministère de l’Intérieur, par exemple, lui est encore refusé. «Il y a tout simplement des gens qui sont mécontents parce que la justice transitionnelle n’est pas dans leur intérêt», réagit Salah Mansour, président du Réseau tunisien pour la justice transitionnelle, une association de victimes.

Personnalité clivante

Il faut dire que les opposants à l’instance ne font pas mystère de leurs intentions: «On est là pour déchoir l’IVD», a explicitement lancé une députée de Nidaa Tounes lors du débat au Parlement. Le parti du président de la République, qui compte en son sein des figures de l’ancien régime, reproche à l’instance de diviser les Tunisiens. Les critiques se cristallisent autour de Sihem Ben Sedrine, personnalité clivante à qui l’on reproche tout autant sa proximité supposée avec les islamistes que son caractère cassant et autoritaire. Le président Béji Caïd Essebsi lui-même, qui fut ministre de l’Intérieur sous Bourguiba et président du Parlement sous Ben Ali, a assimilé en 2014 la mission de l’IVD à «un règlement de comptes». Les tensions internes à l’instance, déstabilisée par plusieurs démissions, n’arrangent rien.

Installé dans le café faisant face au siège de l’IVD, Salah Mansour soupire : «Tout ce qui nous importe, c’est que la justice transitionnelle aboutisse.» L’ex-militaire à la retraite, qui a passé quatre ans dans les geôles de Ben Ali, y voit un impératif pour les générations futures : «Sans cela, tout ce que nous avons fait jusqu’à maintenant n’aura servi à rien.»

Timothée Vinchon à Tunis