Édition du
23 October 2018

Projet de loi sur la santé : un syndicat dénonce « l’influence des lobbys »

TSA

Le Dr Merabet Lyes, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (Snpsp) a dénoncé, vendredi 6 avril, l’influence qu’ont eu « les lobbys du secteur privé » sur la confection du projet de loi sur la santé.

C’est en marge de la conférence de presse conjointe du Camra et du Snpsp que le Dr Merabet a dénoncé le texte qui est, selon lui, « un projet fait sur mesure pour le lobby du secteur privé et tous ceux qui ont intérêt à consolider et à renforcer la prédominance du secteur privé dans le système de santé algérien ».

Pour le président du Snpsp, la confection de ce projet de loi a été réalisée sans concertation avec les partenaires sociaux. Son syndicat n’a jamais été sollicité pour formuler ses propositions.

Une mise à l’écart des syndicats et des partenaires sociaux qui est, selon le Dr Merabet, de « la responsabilité de l’ancien ministre de la Santé, M. Boudiaf, qui n’a pas respecté son engagement d’installer une commission nationale qui devait être chargée de réfléchir sur un avant-projet consensuel que défendaient les partenaires sociaux ».

Le projet de loi sur la santé a « une orientation qui ne va pas dans le sens de l’intérêt général de la population par rapport, notamment, à l’accès aux soins », a dénoncé le Dr Merabet.

L’interdiction de l’activité complémentaire abandonnée

Parmi les nombreux points du texte sur lesquels le Snpsp a exprimé son désaccord, celui concernant l’activité complémentaire est, pour le président de ce syndicat un des plus graves.

Le projet de loi remis à l’APN par le ministère de la Santé prévoyait, dans son article 176, l’interdiction de l’activité complémentaire aux praticiens de la santé publique.

« Il (le professionnel de la santé publique) ne peut exercer une activité complémentaire et/ou lucrative à titre privé de quelque nature que ce soit, à l’exception des activités de formation, d’enseignement et de recherche ou des activités scientifiques, littéraires et artistiques exercées conformément à la législation et réglementation en vigueur », stipule l’article initialement proposé.

L’article a été supprimé par la Commission de la santé de l’APN, selon le Dr Merabet. « Cet article a sauté durant les débats et c’est l’un des principaux amendements apportés par la commission qui est censée défendre les intérêts du citoyen », a-t-il expliqué à TSA.

La raison du retrait de cet article du projet de loi illustre, selon le Dr Merabet, « l’influence des corporations, des clans du secteur privé » dont les représentants « ont axé leur plaidoirie sur la nécessité de préserver l’activité complémentaire car cette disposition va dans le sens de leurs intérêts ».

Le secteur de la santé public saigné à blanc par le privé

L’autorisation de l’activité complémentaire, en plus de priver le secteur public de ses ressources, crée de nombreux problèmes et conflits, les responsabilités ne sont plus clairement définies dans le public dont la séparation avec le privé est de plus en plus floue. Une situation aggravée par la faiblesse des institutions et l’inefficacité des organes de contrôle.

« C’est une perversion d’avoir autorisé cette activité complémentaire, pour nous le système de santé de notre pays, les dispositifs réglementaires, les instances de contrôle ne sont pas assez organisés pour contrôler qui fait quoi », a dénoncé le Dr Merabet, pour qui l’activité complémentaire est la cause de nombreux scandales qui entachent la santé en Algérie.

Le président du Snpsp rappelle « les histoires qui ont fait la une des journaux pendant des années et de manière récurrente, ces témoignages de malades qui ont été recrutés dans des hôpitaux publics pour être opérés dans une clinique privées ».

Pour le Dr Merabet, l’activité complémentaire saigne à blanc le secteur public en détournant une grande partie de ses ressources humaines. « Nous savons que 80% des ressources humaines qui font tourner les cliniques privées sont puisées directement dans le secteur public », affirme-t-il.

Une hémorragie qui ne concerne pas seulement les médecins spécialités mais tous les corps de métier. « Quand je parle d’une intervention chirurgicale faite dans le privé par un chirurgien du public, il n’y a pas que le professeur du CHU qui est concerné, il emmène avec lui le maître assistant de son service, l’anesthésiste, le réanimateur, l’infirmier, c’est toute une équipe qui le suit », déplore le Dr Merabet qui affirme que « de cette façon, le secteur public alimente de façon directe ou indirecte le secteur privé qui n’investit ni dans la formation ni dans le recrutement ».

Vers une libéralisation accrue de la santé

C’est l’ensemble de l’orientation que donnent les autorités algériennes au système de santé qui est décriée par le Snpsp. Une orientation de plus en plus libérale et qui favorise et renforce le secteur privé, selon le président du syndicat.

Le changement du statut des établissements publics de santé est un indice qui corrobore cette hypothèse, selon notre interlocuteur. Pour le Dr Merabet, « il est question de changer de statut aux établissements de santé publics, on ne parle plus d’établissement public à caractère administratif (EPA) qui relève de l’État et des dispositions de la fonction publique mais d’établissement public à gestion spécifique et à caractère sanitaire, tel que proposé dans le projet de loi. Ça veut dire beaucoup de choses ».

La volonté de libéraliser le secteur de la santé en Algérie ne fait aucun doute pour le Snpsp et la stratégie adoptée pour ce faire est claire : « Il y a une volonté à peine voilée d’aller vers autre chose en matière d’organisation et de financement du système de santé en diminuant les financements publics et en cédant des parts au secteur privé mais en continuant à couvrir ses dépenses lorsqu’il s’investit dans les prestations de soins publics ».

L’État est en passe de participer au financement d’investissements privés dans la santé, à condition que ces privés s’impliquent dans les activités d’urgence, des soins de base, dans les opérations de santé publique et de prévention.

« Une orientation malsaine », pour le Dr Merabet, car dans ce cas, « l’État pourrait participer au financement du secteur privé, ce qui n’est pas normal ».

La mutualisation des moyens du secteur privé et du secteur public, un projet annoncé et promu par des cadres du ministère de la Santé, y compris par l’actuel ministre est « tout aussi dangereux », pour le Dr Merabet.

« On ne voit pas comment un privé pourrait investir dans un hôpital de 120 lits et se mettre à opérer gratuitement les citoyens, ça ne peut pas marcher parce que tout simplement un privé n’investit dans un domaine que pour gagner de l’argent », avertit le président du Snpsp.

Le projet de loi sur la santé est actuellement au niveau de la Commission de la santé de l’APN et il devrait être soumis à l’approbation de la chambre basse du Parlement prochainement. Le président du Snpsp a exprimé son souhait « qu’il n’y ait pas de précipitation dans l’adoption de cette loi » qui risque de causer « énormément de tort à la santé en Algérie ».


Nombre de lectures : 4186
3 Commentaires sur cet article

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  • mehdi
    8 avril 2018 at 18 h 07 min - Reply

    Ce qui intéresse le malade algérien est qu’il soit pris en charge convenablement, comme cela se passe dans les pays qui se respectent. Que cela se passe dans le secteur privé ou le secteur publique, ce n’est pas un problème, puisqu’il est assuré, et s’il ne l’est pas c’est l’état qui doit s’en charger. Les soins font partie des droits du citoyen, garantis par la constitution.
    Il faut donc agir pour un système, de santé performant, qui englobe le publique et le privé, sans distinction.
    Oui, c’est possible s’il y a vraiment une volonté politique, pour laquelle tous les citoyens sont égaux , en droits et devoirs.




    1
  • Mansour M.
    8 avril 2018 at 23 h 27 min - Reply

    Cette gratuité de soins au niveau du secteur public,il faut la revoir de fond en comble.
    Car un richard de l’informel qui se fait prendre en charge pour une pathologie lourde dans un CHU sans débourser aucun centime de sa poche ce n’est pas normal aussi.
    Et puis que veut dire gratuité de soins? Chaque acte médical ou paramédical a un coût!
    Dans les années 1990 une étude a été réalisé pour avoir une idée sur le coût réel de certaines interventions chirurgicales en milieu hospitalier,ça a donné le tournis pour les responsables du secteur public à cette époque!
    A titre comparatif une cholécystectomie(ablation de la vésicule biliaire) revenait à 50000,00 DA pour un hôpital alors que son prix avoisinait les 30000,00 DA(tous frais confondus) dans une clinique privée?!

    Ne dit-on pas que la santé n’a pas de prix mais elle a un coût!
    Donc cette dichotomie « public-privé » en matière de prise en charge sanitaire de nos patients en ce début du 3ème millénaire dans notre pays,c’est un faux débat!
    Il faut commencer par l’élaboration d’une dizaine de grands CHU digne de ce nom à travers tout le pays et arrêter de construire et meubler anarchiquement ces mouroirs qui font fuir vers le secteur libéral et les malades et les compétences parmi le personnel soignant!




    4
  • teniz
    4 mai 2018 at 9 h 39 min - Reply

    Si c’est gratuit soyez sur que c’est nous le produit car en finance le secteur sanitaire public a coût de milliard au nom du peuple et c’est juste une classe bien précise qui en bénéficie (les connaissances) car tout le reste du peuple est a la Merci du privé et sans prise en charge réelle du coup de remboursement de la part de la CNAS (on est encore au temps du 40DA et 80DA de remboursement et pardi… si on nous les rembourse.




    1
  • Congrès du Changement Démocratique