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21 July 2018

Mouloud Mammeri, passeur réel et symbolique

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El Watan le 19.04.18 

 

L’Algérie actuelle salue la mémoire de celui qui a rendu ses lettres de noblesse au pays profond, à son  expression orale. Malgré les pressions (répressions), cette dernière se situe  désormais dans le champ de la culture nationale: tamazight est devenu langue officielle. On ne peut que s’en réjouir, comme on peut l’être aussi de la reconnaissance de la pensée de Mammeri.

Mouloud Mammeri, avec Kateb Yacine, compte parmi les intellectuels les plus engagés dans le combat pour la reconnaissance de tamazight en Algérie. Cette détermination signifiait par là-même une mise en question de l’ordre politique – l’idéologie du parti unique – mais aussi la contestation de l’ordre social, puisque les Algériens ont, malgré eux, intériorisé les valeurs dominantes de la culture légitime et, par conséquent, en sont parvenus à oublier leur passé  et les soubassements qui fondent leur identité historique.

Jalons biographiques

Né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun. Salem, le père de Mouloud, est dépositaire de la tradition kabyle ancienne qu’il va transmettre à son fils aîné. Cette initiation sur le tas ne durera guère longtemps, puisque le jeune Mouloud sera arraché à sa famille pour aller à Rabat, chez son oncle. Il avait alors 11 ans et comptait parmi les rares «indigènes» à étudier le français dans la capitale du royaume.

Après des études secondaires à Paris, il regagne l’Algérie. A Alger, il fréquente, le lycée Bugeaud et, plus tard, à Paris, le lycée Louis le Grand. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Mammeri est mobilisé. C’est à cette période qu’il découvre de nombreux autres berbérophones engagés dans la guerre : des Chleuhs, des Rifains…

Après sa démobilisation, il enseigne les lettres françaises dans un lycée à Médéa, puis à Ben Aknoun (en 1948). La prise de conscience de l’importance du fait berbère se fait sentir de façon lancinante, au Maroc, car il y découvre une multitude  de «parlers», de traditions, de pratiques culturelles en même temps qu’une population beaucoup plus importante par le nombre alors que l’Algérie avait beaucoup perdu de ses structures politiques et culturelles  surtout depuis 1871.

Genèse d’une prise de conscience

Dès 1937, il publie un article sur la société berbère dans la revue Agdal.  Déjà se dessine une volonté claire de faire découvrir, au monde, l’existence d’un monde berbère qui «persiste mais qui ne résiste pas». En 1950, il publie, dans la Revue Africaine, un autre article consacré à «l’évolution de la poésie kabyle». En 1949, Mammeri s’interroge avec six autres de ses camarades (dont Mostefai Chaouki ), à propos des moyens nécessaires pour «faire sortir» la France.

Mais très vite,  la figure du romancier s’impose avec la Colline oubliée – qui  servira à ses détracteurs d’en faire un «traître» à la cause nationale. Le point de vue d’idéologues peu soucieux de vérité  ne le découragera pas, bien au contraire, il participe à l’élaboration du journal des Libéraux (L’Espoir) et écrit des lettres pour le FLN, à l’ONU, pour y dénoncer la torture (à la demande de M’hammed Yazid).

Recherché par les parachutistes, il  se réfugie au Maroc. En 1962, il revient en Algérie pour y enseigner le français. C’est à partir de 1969 que Mammeri se consacre à l’étude des cultures amazighes, en tant que directeur du  CRAPE.  Quelles sont ces conditions sociales et politiques qui ont contribué à faire de Mammeri une figure emblématique : pont, passerelle ou symbole.

Comment expliquer cet enracinement dans la culture ancestrale et l’attachement à  la civilisation de l’autre, si ce n’est une capacité d’adaptation à son temps, à son monde, d’où  cette détermination à défendre les siens. Situation inconfortable, au demeurant,  qui oblige à se faire pont, porte-parole, écrivain public pour faire exister, fût-ce de manière symbolique, un peuple «muet, sans nom».

Mammeri représente cet alchimiste qui transforme la culture orale en culture savante et écrite, il  dote les sans-voix de parole. Ses recherches sur la culture orale (Isefra, Poèmes kabyles anciens, L’Ahellil, Cheikh Mohand), mais aussi autour de la langue permet de donner une légitimité à «un parler» discriminé en langue  docte (Tajerrumt, lexique français-touareg, Amawal ).

Il serait faux de croire que l’engagement de Mouloud Mammeri n’était pas politique. Il avait l’ambition de  construire une culture digne de ce nom dans son pays dès les années cinquante. Il tentera de concilier, y compris dans l’enseignement, ses obligations professionnelles avec l’histoire.

Ceux de ses élèves que nous avons connus par la suite témoigneront de son amour pour la version latine, la tragédie grecque, mais aussi sa capacité à instiller dans les jeunes esprits les qualités de Jugurtha. De sa société, Mammeri présente les meilleurs côtés et les autres, la résistance et l’anarchie. En 1982, après son départ en retraite administrative, il fonde un nouveau Centre, à Paris.

C’est à la Maison des Sciences de l’Homme et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, auprès de Pierre Bourdieu,  qu’il trouve un cadre approprié. Il s’engage dans la revue Awal et dans le Ceram (Centre d’études et de recherches amazighes) qu’il avait fondés sur la base du bénévolat.  L’ensemble de son activité trouve un écho retentissant dans cette revue (46 numéros depuis).

Cependant, dans l’esprit du poète, il n’y a pas rupture, mais continuité, la lutte pour la libération de la langue et de la culture n’est que la suite logique de la libération réelle de l’Algérie.  Ce sont les Poèmes kabyles anciens,  qui retiennent ici l’attention par rapport au contexte de leur parution et à l’actualité, le glissement progressif puis décisif vers une orthodoxie de plus en plus orthodoxe.

Comme si l’Algérie découvrait l’islam et comme si les Imazighens n’avaient pas eux-mêmes été les fers de lance de cette religion en Afrique.  Les imusnawens, ancêtres de Mammeri, et par conséquent les nôtres,  se distinguaient par une foi   et un esprit exemplaires : intégrationniste, pragmatique et ne pouvaient que s’opposer par le fond et par la forme  à l’intégrisme des années 1980, d’où ce «coup de tonnerre».

Le déclencheur d’une révolution culturelle

Cette œuvre invite en fait à changer le regard, à adopter une perception de la vie et de la religion.  Ce n’est pas un hasard qu’une conférence sur le sujet soit interdite à l’université de Tizi Ouzou et qu’elle ait  servi de détonateur, et Mammeri, le déclencheur d’une révolution culturelle.

Cette dernière a en outre permis à toute une jeunesse assoiffée de liberté, d’expression politique,   d’en  faire  un véritable socle pour la revendication de l’identité culturelle nord-africaine. Revendication identitaire, certes, mais fondamentalement politique, puisqu’elle visait la fin du parti unique, les libertés démocratiques et l’égalité entre les hommes et les femmes.

On peut comprendre dès lors comment  une recherche engagée, brisant des tabous, contribue à ouvrir la voie à une nouvelle définition de la culture,  à une  perception autre de l’individu  et, par la suite, d’une identité  plurielle de l’espace nord-africain  qui ne se réduit pas à l’islam malékite et à l’arabe savant.  Cette conception devrait être revisitée en fonction des vicissitudes historiques qui ont façonné l’Africain (e) du Nord   et non en fonction de la seule idéologie.

Le réexamen du passé ne doit pas se faire dans le réductionnisme du baâth, mais au contraire tenir  compte des croyances, des influences, des métissages sans rien sacrifier au passé. C’était là le  projet initial (devenu rêve par la suite) de  l’élite du mouvement national. Habité par la diversité et le pluralisme de l’espace nord-africain, Mammeri  a en quelque sorte semé des graines qui ont fini par pousser au Maroc, en Libye, aux îles Canaries.

Son œuvre relate une société en accord avec elle-même, maîtresse de son destin. Pour le lecteur, elle annonce une société en quête d’harmonie, qui permettra aux Algériens de se réconcilier avec leur être profond en récupérant les éléments occultés de leur culture. Mais parallèlement, sauvegarder et maîtriser sa culture, c’est assurément enrichir le patrimoine universel.

C’est ce que vise la pensée Mammeri qui, passant par-delà les crêtes, embrasse le plus vaste espace. C’est dans cette perspective universaliste que s’inscrit, Le Banquet ou la mort absurde des Aztèques  : chant profond de tous les opprimés.

Le Banquet, c’est, mené à son terme, le dessein exprimé dans Poèmes kabyles anciens, comme si la pensée de l’auteur portée par l’analyse de notre condition la plus authentique, débouchait sur la médiation de la commune condition des hommes. L’auteur était déjà intrinsèquement lié à sa société par la formation et par la volonté, distant par le regard critique.  Ne disait-il pas peu avant sa mort : «Les ghettos sécurisent et stérilisent à coup sûr !»

L’Algérie actuelle salue la mémoire de celui qui a rendu ses lettres de noblesse au pays profond, à son  expression orale. Malgré les pressions (répressions), cette dernière se situe  désormais dans le champ de la culture nationale : tamazight est devenu langue officielle. On ne peut que s’en réjouir, comme on peut l’être aussi de la reconnaissance de la pensée de Mammeri. A l’instar des grands héros de la nation, il est honoré, célébré mais faudrait-il encore qu’il soit compris pour ce qu’il était vraiment…

Un hétérodoxe, un amoureux de liberté, de justice et d’égalité.  Quant à l’œuvre, il faudrait être familier du mythe de Sisyphe, car elle recèle  bien des secrets. Pour être compris de l’asmusnaw, il faut transcender bien des  épreuves, en particulier celles qu’exigeait l’initiation ancestrale ;  car l’aspiration à la tamusni (la sagesse ou sophia) est source d’angoisses.

Tassadit Yacine


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2 Commentaires sur cet article

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  • Sidali Khebab
    19 avril 2018 at 15 h 27 min - Reply

    Dans son roman  » La colline oubliée » l’auteur qualifié la relation entre la population indigène Kabyle, et le colon, comme étant une relation d’affinité, le premier intellectuel indigène qui le dénonça c’st Mohamed Cherif Sihli un kabyle originaire de bougie, historien avéré, le conflit intellectuel entre les réformistes et les apôtres de Louis Massignon ne date pas 1952, il faut approfondir vos recherches afin d’acquérir plus de conclusions quant aux divergences idéologiques durant les années 30 et 40, d’ailleurs c’est pour cette raison que le feu Mohamed cherif sihli ait publié  » il faut décoloniser l’histoire » nous sommes otages entre un passé plus au moins glorieux, et un demain hasardeux.




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  • Akkache Hamid
    22 avril 2018 at 11 h 47 min - Reply

    C’est la meilleure manière de rendre hommage à l’auteur et à L’homme. Mammeri a été le sauveur de la langue et la culture amazigh. Il nous appartient à nous et aux générations futures d’honorer et fructifier le combat pour lequel Mammeri s’est sacrifié.




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  • Congrès du Changement Démocratique