Édition du
23 July 2018

Lettre à ma mère

 Youcef L’Asnami

Cela fait 13 ans, quatre mois et 26 jours que tu nous as quittés. Et c’est la deuxième lettre que je t’adresse en espérant qu’elle ne perturbera pas ton repos mérité. Elle fait suite à la première lettre que je t’ai adressée en novembre 2014 si tu t’en souviens.

 

Des nouvelles de la famille ? Grace à Dieu tout va bien. La sagesse a prévalu chez les aînés. L’entente entre frères et sœurs reste cordiale, malgré quelques heurts épisodiques. Cinq de tes enfants sont à la retraite. Elmazouzia a deux enfants et m’a fait découvrir Brahim Fakih avec son « Ne force pas le destin. Les choses viendront toutes seules. Il faut positiver quoi qu’il arrive.» ou alors « Ne dis pas que le monde te tourne le dos, c’est peut être toi qui est assis en sens inverse. »… Et crois moi, chère maman que je n’arrête pas de positiver avec ou sans cet expert en coaching. Tes petits enfants ont grandi. Certains sont devenus journalistes dans un espace médiatique largement ouvert à la concurrence, d’autres de petits entrepreneurs qui se débattent comme ils peuvent pour maintenir leur entreprise en activité mais qui rêvent toujours d’un avenir meilleur mais ailleurs. Amine rahe receveur et voyage beaucoup. Youcef wlid Ahmed travaille chez un concessionnaire automobile. Yazid mazale mahboule 3la l’ASO. Facebook a transformé le monde en un douar. On sait tout ce qui se passe dans la famille et chez les amis qu’ils soient aux USA, au Canada , en France ou à Tadjenanet.
El 3jab had el facebook. Il y a quelques jours, un homme qui s’est vu retirer son permis de conduire par la gendarmerie, est monté tout nu sur sa voiture en pleine voix publique pour protester contre cette décision qu’il estime injuste. Toute l’Algérie en a parlé. La chaine TV Ennahar a même dépêché un envoyé spécial dans le quartier où il habite pour interroger ses voisins.
D’ailleurs c’est par ce réseau social – haka issemouhe- que je rappelle, de temps en temps, à tes petits enfants qui tu étais et ce que tu représentais pour nous en citant quelques une de tes phrases qui sont restées gravées dans ma mémoire kima hadik «  Ya wlidi, mahma kounte, enta khir men mya ou mya khir menek ». Certains se sont mariés. D’autres ont quitté l’Algérie pour s’installer en France.

 

El Asnam se développe dans l’anarchie. On voit de moins en moins de baraques et de plus en plus d’immeubles de plus de trois étages. La circulation est devenue infernale comme dans la plupart des grandes villes. Plus à cause de l’impolitesse des gens que du nombre de voitures qui circulent. Rani Methakak. Kima Kahwet Niziere ! Mais le problème du manque d’eau a été presque définitivement résolu. Grace à Bouteflika nous disent les officiels devant le portrait du Guide de la Nation. Parce que Fakhamatouhou est devenu un Guide plus qu’un Président. On doit tout à ce monarque présidentiel ! La paix civile dont tu as peu profité, tout qui se se construit, tout ce qui se fait de bien dans le pays, c’est grâce à lui. Les officiels qui passent dans les médias font, sans exception, son éloge. Pire que ça : il est même arrivé qu’on rende hommage à des photos géantes de lui.

 

Tes petits enfants grandissent dans un pays totalement transformé. Bouteflika est encore au pouvoir depuis 19 ans et 13 jours exactement. On nous prépare même à un éventuel cinquième mandat. Mais ce Président aphone ne parle plus au peuple depuis presque six ans. Atteint par un AVC, les médias nous le montrent assis sur un fauteuil tiré par un homme que personne ne connaît. Un homme costumé suivi par des médecins. Des images qui suscitent de la compassion chez les uns, de la colère chez d’autres. Je sais qu’il t’aurait fait de la peine. Tu nous as transmis cette extrême sensibilité. Mais qui l’oblige à s’accrocher au pouvoir comme il semble le faire ? Il gouverne assis, nomme et défait ses ministres et premiers ministres assis, inaugure des routes, des immeubles, des opéras et des mosquées assis. Assis et silencieux. Wahd el ministre est resté à son poste 48 h ! La même durée que la garantie d’un téléphone portable acheté à El-harrach.

 

Bouteflika nous construit une des plus grandes mosquées du monde ma Cha Allah. Nous continuons d’importer une bonne partie de notre alimentation de base. Blad El 3iza wel Karama est nourri en grande partie par de l’importation. Ramdhane pointe chez nous dans quelques jours, et on verra exactement les mêmes titres de notre presse qui va nous rassurer que le marché sera bien approvisionné en produits alimentaires et qu’on ne manquera de rien. Exactement comme en 2004, l’année où tu as quitté ce monde, 1998 ou 1980. Ou même 1970 car je me rappelle des titres d’El Moudjahid de cette époque puisque c’est moi qui avait l’honneur d’aller acheter le journal à mon père et lire les titres sans ouvrir le journal par crainte de le froisser et me faire gronder. Tu te souviens que mon père, Allah yerhmou, tenait à avoir on journal sans aucun pli. Pareil donc ! L’État veille plus sur les ventres de la population que sur ses cerveaux. Même assis, Bouteflika découvre soudainement l’Amazighité et ne jure que par cette identité retrouvée. En chœur avec ses ministres. Il nous a même fait cadeau d’un jour férié supplémentaire pour honorer Yenayer.

 

Nos chercheurs continuent de chercher. Soit les effets des variations du taux d’incorporation du tourteau de soja dans les rations du poulet de chair sur les performances zootechniques, soit des logements, soit quitter le pays. A chacun son sujet de recherche ! Avec ou sans primes.

 

Ya Emma loukane chefti wahd etbahdila darouha nos jeunes fi Dzair : les médias ont filmé une foule impressionnante d’étudiants massée depuis l’aube pour accéder au Centre culturel français dans l’espoir de pouvoir passer un test de connaissance de la langue française leur permettant une inscription dans une université française. Etbahdila men Elkbar ! Facebook ethawal ! Tout le monde commentait ces images que certains ont qualifié d’indignes d’une puissance régionale. Ah oui, ensite ma goutlekch : Galana Sellal, Wahd el premier ministre idhakak, galana beli « L’Algérie est en mesure de faire partie des économies émergentes d’ici 2020 ». Mazalena ghir deux ans incha Allah ! Yak tu le sais, l’algérien a cette extraordinaire faculté de rire pour supporter une vie faite de contraintes. Sans humour, l’algérien déprime facilement !

 

Les supermarchés sont partout ya Emma. Wellah edgouli raki fi franssa. Des supermarchés, des grandes enseignes, des escalators, des lumières tamisées, des rayons plein à craquer, des gens qui sortent avec des caddies bien remplis, d’autres qui viennent juste se promener dans les allées pour l’ambiance car la vie est devenue chère. Trop chère pour le salarié honnête. L’État fait semblant d’augmenter les salaires, mais ne fait pas semblant d’augmenter les prix. A tous les niveaux. Il y a aussi beaucoup de supérettes qui ont fait leur apparition dans presque toutes les villes du pays. Des supérettes bien approvisionnées où tu trouves cinq marques de café, quatre marques d’huile ou de lait, des boissons fluo de toutes les couleurs dans des bouteilles plastiques. La consigne de la bouteille a presque disparu. Et quand tu passes à la caisse, on te donne un ticket où tout ce que tu as acheté est mentionné. C’est la machine qui fait le calcul toute seule. Dans le ticket il est même mentionné ce que tu as donné au commerçant comme argent et la monnaie qu’il t’a rendu. Je sais que tu aimes que je te raconte ces détails parce que je me rappelle de toutes les questions que tu me posais quand je te faisais visiter ce que tu voulais voir en France. Lala, l’utilisation de la carte bancaire n’est pas encore rentrée dans les mœurs. Balak dans deux ans Incha Allah quand on sera dans une économie émergente.

 

Que font les partis d’opposition ? S’il s’agit de opposition officielle, pas grand-chose. En fait je me demande même si cette opposition existe vraiment. En tout cas, on ne l’a pas beaucoup entendu dans les nombreux scandales de corruption, de hogra ou d’injustice qui ont secoué le pays. En revanche, dans ce climat délétère, il y a encore des femmes et des hommes qui se battent tous les jours et sans relâche contre ce pouvoir injuste, qui dénoncent ses dérives et œuvrent pour l’établissement d’un Etat de droit, juste, impartial et qui a un vrai projet de société et non un Etat qui gère les affaires de la cité en naviguant à vue les yeux rivés sur l’évolution des prix du pétrole, cette malédiction indispensable à sa survie.

 

Anaya ? Je vis toujours avec ce que j’ai retenu de toi «  Espérer le meilleur, s’attendre au pire et vivre le présent ». Hada Makane.

 

Rabi yerhmek. Repose en paix ya Emma !


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9 Commentaires sur cet article

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  • Ayoub Bouazza
    28 avril 2018 at 11 h 53 min - Reply

    Vous avez tout raconté à votre mère.




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  • Dalila
    28 avril 2018 at 17 h 48 min - Reply

    un texte tres touchant de toute beauté qui transpire la sincerité sans agressivité. Nos mamans oui elles sont conditionnées par les medias. Oui Bouteflika fait de la peine aussi à la mienne. Je ne pense pas qu’il possede tous ses moyens intellectuels pour gouverner. Son clan le maintient artificiellement au pouvoir dans l’attente d’un consensus sur son remplacant qui ne vient pas. Merci pour cette belle prose.




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  • tarak
    29 avril 2018 at 0 h 56 min - Reply

    Bonsoir à tous

    Il faut dire aussi à ta bonne mère Allah yarhama que Fahamatouhou a modifié la constitution pour rester au pouvoir le plus longtemps possible et il l’a fait en pleine possession de ses facultés physiques et intellectuelles. Maintenant son clan utilise sa soif de pouvoir ou non, il n’est pas moins responsable de la médiocrité qui gangrène le pays dans tous les domaines surtout l’éducation, l’enseignement et l’économie.




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  • Anissa
    29 avril 2018 at 9 h 01 min - Reply

    emouvant. vous lui parlez comme si elle était vivante. vous devez avoir une relation tres forte avec elle pour lui parler comme vous le faites. un texte qui fait rire et pleurer en même temps. Une prouesse litteraire rare de nos jours. Ce melange du francais avec la derdja est un style unique en son genre. Vous pouvez ecrire un roman avec ce style j’en suis certaine. Si seulement elle pouvait vous repondre. Allah Yarhamha




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  • Abdellah CHEBBAH
    29 avril 2018 at 13 h 38 min - Reply

    C’est ce que je raconte moi aussi à mes parents et surtout à mon grand frère lorsque je vais me recueillir sur leurs tombes. Je leur raconte ce qu’est devenue l’Algérie pour laquelle ils se sont tant sacrifiés pour nous voir heureux. Malheureusement ils n’ont eux aussi aucune réponse à me donner si ce n’est les bons souvenirs qu’ils nous ont laissés.

    Merci pour ce bel article monsieur Youcef. Il nous réconforte en sachant qu’on est pas seul dans ce cirque qui tend à s’éterniser avec ce cinquième mandat qui passera, bon gré, mal gré.

    Merci.




    9
  • Dria
    29 avril 2018 at 18 h 58 min - Reply

    Allah yarhamha, elle comme nos Mamans elles ont accomplis leurs missions, et j’en suis sure que toutes ne sont pas contentes de notre comportement envers notre maman commune, notre mère-patrie…cette Algérie ou elles ont vécus le pire (la guerre) et le meilleure (l’indépendance).

    Hélas, une fois le Pays délivré du joug des colons (que nos mamans n’oublieront jamais). Nous avons abandonné lebled à de nouveaux collants aux sièges, des DAFistes et des Oudjdiste

    Mille Pardon à nos mamans et à Mama Algeria , Samhagh a Yemma Ledzzayer سامحنا يا جزائر




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  • AKLI
    2 mai 2018 at 1 h 17 min - Reply

    Mr Youcef Al Asmani, Il faut revenir ecrire!!!
    Ce très beau texte, en s’adressant ainsi a sa mere, l’auteur se met non seulement face à lui-même mais aussi nous met face à nous-mêmes des realites que l’on vit et que l’on traversent, sans se mentir a soit meme…
    Et sans le dire, il lui reproche presque de l’avoir mis au monde pour vivre ca …




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  • toufik
    2 mai 2018 at 14 h 05 min - Reply

    Le passage sur lutilisation de la carte bancaire est d’une grande finesse. Ce texte me bouleverse par le fond mais aussi par la forme




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  • Houari
    3 mai 2018 at 17 h 01 min - Reply

    Cher Youcef

    J’ai versé quelques larmes et j’ai imaginé que vous étiez en train de parler à une mère morte, que nous avons enterrée, en 1999. Cette mère s’appelle tout simplement Algérie.

    Bravo
    Houari Weldmaraval




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