Édition du
23 July 2018

Lettre à mon père

Youcef L’Asnami

 

C’est la première lettre que je t’écris pour évoquer les rares souvenirs que je garde de toi. Car tu nous as quittés en laissant ma mère avec 4 garçons et 6 filles, très jeunes, qu’elle devait élever seule et presque sans moyens.

 

Tu étais très sensible au conflit palestinien. Tu ne ratais jamais de lire El-Moudjahid. Je ne pense pas que tu sois réjoui de l’état du monde d’aujourd’hui, ni de celui de l’Algérie.

 

Bahe nebda ou bahe enkamal ya baba el 3aziz ? La Palestine est toujours occupée et les palestiniens plus que jamais divisés, comme le reste du monde arabe. L’Irak, qu’on nous qualifiait de super puissance militaire régionale, est tombé en trois jours aux mains des américains. Le communisme a presque disparu de la planète avec la chute du mur de Berlin en 1989. La Chine est devenue une puissance mondiale et reste officiellement un des rares pays communistes de la planète avec la Corée du Nord et Cuba. La frontière avec le Maroc est fermée. El3ourouba we el akhaouia ya baba ! Un conflit né, en 1975, de la décolonisation du Sahara Occidental, occupé par le Maroc empoisonne les relations entre les deux pays.  L’Algérie a connu une décennie noire dans les années 80 faite de sang et de larmes. Des milliers de morts, de blessés et de disparus et des milliards de destructions où rien n’a été épargné. Une « guerre civile » pour rien qui aura marqué des millions d’algériens.  C’est le ministre des affaires étrangères que tu as connu qui est à la tête de l’Etat depuis 19 ans. Assis sur un fauteuil. Il ne fait plus discours. Il gouverne en silence. Et un de ses arguments pour se maintenir au pouvoir, c’est de nous affirmer que c’est lui et lui seul qui est à l’origine de la paix retrouvée. Finie la période  du parti Unique. Le multipartisme a été instauré za3ma mais le FLN reste majoritaire et la plupart des  partis politiques font juste de la figuration. La Kabylie reste une région très contestatrice de l’ordre régnant. De nombreuses manifestations ont été réprimées dans le sang. Mais elle  n’est pas la seule. Il y a aussi d’autres régions où des soulèvements populaires ont lieu régulièrement contre l’injustice et la Hogra qui sévissent dans le pays.  Toujours réprimés par le pouvoir qui tient toujours bon soutenu par une rente énergetique, cette bénédction transformée en malédiction.

Après l’avènement des paraboles, ce sont les réseaux sociaux et internet qui ont réduit la planète à un douar plus petit que celui de Sendjas.

 

Voila en gros ce qui s’est passé après ta disparition qui a laissé un vide. Tes enfants ont tous été mariés et tu aurais été grand père d’une quarantaine de petits enfants si tu étais encore de ce monde.

 

Les souvenirs qui m’ont marqués ?  C’est d’abord ta générosité, ta piété, ta rigueur, ton patriotisme – tu accrochais tous les 5 juillet le drapeau algérien au sommet de notre maison – mais aussi ton incroyable addiction à l’actualité que tu as transmis à tes enfants.

 

Je me souviens de ta bicyclette bleue que tu utilisais quand tu étais facteur.   Tu la condamnais avec un cadenas et rangé toujours à la même place au fond de la véranda. Mes frères et moi avions réussi à ouvrir le cadenas et, profitant de ton absence, j’ai pu prendre le vélo et essayer de faire un tour dans le quartier guidé par mes frères. Mais, ne sachant pas conduire ce vélo, je suis tombé et me suis blessé aux bras. Dégoûté ! Nous avons alors décidé de remettre le vélo à sa place en le cadenassant. Je ne l’ai plus retouché !

 

Comme je me souviens du jour où j’ai été t’acheter El Moudjahid chez le libraire du centre ville d’El Asnam « Jaillet » avec à la une l’incendie de la mosquée d’El Aksa. Je n’ai pas ouvert le journal pour lire les détails. Mais le titre et la photo m’impressionnaient par leur taille. En te remettant le journal, je me rappelle que tu as poussé un « Allah Akbar ! La Illaha illa Allah » la mine dépitée et visiblement très affecté par ce geste criminel contre un Lieu Saint commis par un Etat terroriste.

Je ne comprenais pas pourquoi cette réaction qui m’a fait presque peur. Tu t’es assis sur le banc vert à qui il manquait un tiers des barres qui le composaient puis tu as commencé à lire l’article. Je me suis assis près de toi puis, tout en regardant le journal par dessus tes bras, balançait mes petites jambes sur le banc. Tu as alors interrompu ta lecture et tu m’as grondé en m’interdisant cette attitude qui « appelle le chitane ».

 

La période de l’arrivée des bulletins scolaires ou la consultation du livret scolaire était une que l’on craignait le plus avec mes frères. Parce que tu n’accordais aucune indulgence à des faux pas à l’école ou au collège. Comme tu savais nous récompenser lorsque nos résultas étaient à la hauteur des tes espérances : on avait le droit à des places de cirque, le cinéma nous était interdit. Je me souviens du jour où mon frère Abdelkader avait fait une bêtise à l’école. Tu l’as battu avec une ceinture jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Ma mère et nous pleurions et te supplions d’arrêter de le battre inconscient. Tu as cessé de la frapper, rouge de colère et en soupirant. Je n’oublierai jamais cette scène. Hélas !

Tu avais une sainte horreur des bandes dessinées que tu nous interdisais de lire. On les lisait quand même en cachette, camouflées dans des livres scolaires.

 

Comme tu n’acceptais jamais que mon frère aîné fasse de la sculpture ou même de la peinture. Je me rappelle que tu l’avais surpris en train de sculpter le trophée de la coupe du monde de foot ball en argile. Tu as détruit cette sculpture et mon frère a été grondé sévèrement. Il  a renoncé à ses études dans les Beaux Arts pour se consacrer au sport.

 

On ne t’embrassait que sur la main droite ou ton front. Jamais sur les joues. Tu étais un parfait bilingue, lisant couramment aussi bien l’arabe que le français. Nous dormions avec ma mère, par terre, dans une chambre mitoyenne à la tienne. Je t’entendais tous les jours te lever à l’aube pour faire ta prière du Fadjr. Très souvent avec les mêmes sourates du Coran dont « Yassine ». Tu ne te rendormais pas après ça. Tu lisais le Coran jusqu’au petit matin : un livre couvert d’un cuir marron.

 

Lorsque tu as fait appel à notre voisin entrepreneur pour construire les deux pièces dans notre maison, tu as négocié dur avec lui pour qu’il te fasse un prix et que tu payes par facilités. Je me souviens qu’à chaque échéance de paiement tu étais angoissé de ne pouvoir tenir tes engagements avec ta petite retraite. Je me souviens du  jour où tu as essayé de négocier un rééchelonnement de  ta dette que l’entrepreneur avait refusé. Il fallait que tu empruntes chez un des tes frères pour tenir tes engagements. J’ai maudit cet entrepreneur sans cœur et étais prêt à accepter toute privation pour que tu t’en sortes renonçant à toute récompense financière de ta part lorsque mes résultats scolaires la justifiée. C’était ma modeste contribution à cette situation qui m’avait marquée.

 

Tu déjeunais et dînais seul dans ta chambre. J’avais encore le privilège de te ramener ton plateau-repas  servi par ma mère. Et aussi celui de venir le rechercher. Je finissais tes restes susceptibles de me procurer de la Baraka.

 

Non il n y avait pas que de pénibles souvenirs. Il y avait aussi des bons. Comme cette mémorable scène restée gravée dans ma esprit.

 

Tu avais comme habitude d’acheter la limonade par cageots au prix de gros et tu stockais ces bouteilles dans le débarras. Bien alignés avec les quatre couleurs dont la blanche. Nous étions bien sûr rationné en limonade : un verre par enfant et uniquement pour le repas du midi. Mais comme on aimait trop cette  limonade, mes deux frères aînés et moi avions décidé un jour d’en ouvrir une de couleur blanche en cachette, d’en boire presque la moitié puis de la re-remplir d’eau, la refermer convenablement et la remettre à sa place

Un jour nous avons reçu la visite de ton frère qui était Colonel en Syrie après avoir quitté l’Algérie à la suite du « redressement révolutionnaire de 1965 » de Boumediene. Ma mère avait mis les petits plats dans les grands. Déjeuner à table sur des chaises empruntées aux voisins.  Kima el gwar. Entrée, plats, dessert, nappe, serviettes blanches et brodées et bien sûr de la limonade fraîche comme tu l’aimais. De la blanche, sans colorants,  parce que c’était ta préférée. Je faisais partie, avec un de mes frères, des privilégiés qui partageaient cette belle table. Pas ma mère occupée à la cuisine. Déjeuner entre hommes ! Tu nous as demandés de bien se tenir à table, de manger proprement, de ne pas laisser de miettes et surtout de ne pas parler et d’écouter ce que nous racontait notre oncle « syrien ».

Au milieu du repas, tu as averti ton frère qu’il allait avoir le plaisir de goûter à la meilleure limonade de la région venue de Tenes. La blanche que tu as pris soin de la mettre au frais avant de la proposer à mon oncle qui avait une allure impressionnante : costumé, parfumé, qui se tenait droit et qui avait un regard de militaire.

Une fois servi, mon oncle a goûté à la limonade en premier, avant nous et a fait une légère moue.

–          Ya El hadj, la limonade est bonne mais elle a un fort goût d’eau.

–          D’eau ?

–          Oui elle n’est pas très sucrée je veux dire.

 

Tu as goûté la limonade à ton tour puis tu es devenu fou de rage.

 

–          Ah Wlid el Hram ! C’est la première fois que je me suis fait roulé. Il a du la compléter avec de l’eau Wlid el Hram. Esmahli Hadj ! Je suis confus…

 

Mon oncle fit un hochement de tête puis dédramatisa cet incident avec un léger sourire.  Tu  m’ordonnas alors d’aller chercher une autre bouteille orange au frigo. Ce que je fis.

 

Me rendant compte que la bouteille proposée à mon oncle était celle que l’on avait ouvert avec mes frères, bue la moitié puis complétée par l’eau, j’ai prié le bon Dieu que tu  ne le saches pas sinon la punition allait être d’une extrême sévérité. Etbahdila men El kbar devant un oncle distingué. J’ai pris la mesure de la gravité de la situation.

En m’attablant de nouveau, j’évitais le regard de mon frère qui a dû, lui aussi, comprendre que la bouteille servie était celle que l’on avait ouverte. Par peur de nous trahir ou de piquer un fou rire car la situation relevait du burlesque.

 

A la fin du repas, mon oncle est parti faire une sieste et tu t’es dirigé vers le débarras pour contrôler les bouteilles de limonade une à une en vérifiant leur herméticité. Tu nous as demandé de vérifier avec toi  la vingtaine de bouteilles alignées sur une étagère.

C’est à ce moment là que mon frère aîné a piqué un fou rire devant nous.

On n’a pu éviter la catastrophe !

Tu as de suite compris que c’était nous qui avions ouvert la bouteille et la compléter avec de l’eau.

Tu nous convoquas à trois dans ta chambre transformée en tribunal d’instance. Il te fallait savoir qui de nous trois est  l’origine de cet immense ratage d’un repas dans lequel tu as investi toute ta générosité pour un frère expatrié que tu n’as pas vu depuis très longtemps.

Nous avons tenu bon et personne n’a accusé l’autre d’être responsable de cette kechfa ! Tu as alors décidé que la punition allait  être collective mais après le départ de mon oncle. Pas avant ! Nous avions donc un répit. Et nous étions fiers de la solidarité entre nous.

Mon oncle étant resté plus longtemps chez nous que prévu, notre condamnation était devenue de fait non exécutoire. Pour notre plus grand bonheur. Nous avions une raison de plus d’aimer notre oncle. Sa présence a été salutaire pour nous.

 

La première fois que tu as été hospitalisé pour une opération sur les hémorroïdes, c’était à la clinique Debussy à Alger. C’était le fils de Cheikh Abderahmane Djillali qui t’a opéré. Je me souviens de la propreté de cette clinique et de la qualité des soins. Je crois qu’elle était privée mais je n’en suis pas sûr. Cela ne t’a pas empêché d’être victime d’une erreur médicale qui a aboutit à une hémorragie interne.  Te croyant remis de cette hémorragie, on décida de te faire rentrer à la maison à El Asnam. Une semaine à peine, de nouveau une hémorragie. Et là on t’a transféré à l’hôpital de Saint Cyprien près d’El Attaf à une quarantaine de km de notre ville.

 

De nouveau c’est moi qui avais le privilège de te ramener les repas que préparait ma mère les weeks ends. Je prenais un bus pour aller d’El Asnam à l’hôpital en prenant bien soin de ne pas renverser les contenus des tupperwares  rangés dans un couffin Je posais le couffin sur mes jambes et le tenais bien droit durant tout le trajet. Je te ramenai aussi les journaux de la semaine parce que même malade, tu suivais toujours l’actualité. C’est moi qui te faisais manger sur ton lit en tremblant par peur de verser une goutte de soupe ou de glace sur ta poitrine. Après le repas, et n’ayant pas de force pour tenir le journal, tu me demandais de te lire les titres puis les articles qui t’intéressaient. Une dure épreuve car il fallait lire distinctement et à un rythme approprié : ni trop rapide, ni trop long. J’étais tellement concentré sur la lecture du journal que je ne savais même pas de quoi ça parlait. Tu es resté hospitalisé pendant une quinzaine de jours dans cet hôpital puis on t’a fait sortir sans que l’on sache si tu étais définitivement guéri.

 

Puis un jour, en rentrant du collège et à une cinquante de mètres de la maison, j’entendis des pleurs et des cris. J’avais tout de suite compris.  C’était le 30 septembre 1971.

 

Allah Yermek ya baba. Repose en  paix loin de ce monde tourmenté. Et merci pour tout ce que tu auras fait pour notre éducation.


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UN COMMENTAIRE

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  • Farid
    3 mai 2018 at 4 h 10 min - Reply

    Allah yerham al Hajj babak
    C’est sans aucun doute la sincerité et l’honêteté de cette generation des humbles qui a ramener la liberté et un peu de dignité à ce peuple avant qu’elle ne soit rapidement confisquée par les “moujahidins” de la derniere heure.




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