Édition du
20 May 2018

Bennabi et l’esprit des civilisations

    La pensée de Bennabi s’est surtout intéressée à la structure des civilisations définies rigoureusement (qu’est-ce qu’une civilisation ?), à leur fonctionnalité (la civilisation vue sous l’angle fonctionnel), à leur but (la civilisation vue sous l’angle du développement), à leur genèse (comment faire une civilisation ?). Elle a dégagé les contours généraux, leur morphologie pour reprendre un terme employé par Oswald Spengler, de ce phénomène historique que sont les civilisations. Elle s’est aussi préoccupée de l’esprit particulier de deux d’entre-elles, la civilisation arabo-islamique et la civilisation occidentale pour en dégager de fécondes comparaisons utiles, voire nécessaires, à la pose de jalons pour un éventuel départ d’un nouveau cycle de la civilisation islamique dans le contexte de la vision mondialiste où les problèmes humains ne peuvent trouver de dénouement que globalement.

Le dynamisme de la civilisation occidentale depuis cinq siècles a façonné le monde et tous les non-occidentaux sont, de ce fait, obligés de définir leurs attitudes, surtout mentale, par rapport à son esprit qui influence consciemment et surtout inconsciemment la plupart d’entre elles. C’est ainsi que dans le monde musulman, par exemple, une grande partie  des élites ne se déterminent que par rapport aux injonctions venues du monde des idées occidentales actuel, voire du prêt à penser endossé et diffusé sans états d’âme par les intellectuels médiatiques. C’est dans ce brouillard intellectuel que la fraîcheur des saisies et intuitions bennabiennes met de la lucidité pour mieux cerner les véritables enjeux sociétaux.

Pour mieux illustrer l’esprit des civilisations arabo-islamique et occidentale, il nous livre ses réflexions sur deux ouvrages emblématiques de leur littérature : le Hayy ibn Yaqdhan d’Ibn Tofeïl (1110-1185) et du Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1660-1731) qui relatent, selon justement l’esprit de chacune des civilisations, une similaire histoire. Le second s’est vraisemblablement inspiré du premier. Le livre du philosophe andalou est le livre arabe le plus traduit après le Coran et les Mille et une nuits. L’orientaliste et professeur d’arabe anglais Simon Ockley (1678-1720) l’a traduit en 1708 à Londres et le livre de Daniel Defoe a paru dans la même ville en 1719. Il est aussi possible, et l’un n’empêchant pas l’autre, que la mésaventure d’un marin écossais qui a vécu seul pendant quatre ans dans une île déserte lui a permis d’actualiser le récit du Hayy ibn Yaqdhan.

Cette mésaventure a été publiée dans le journal londonien The Englishman par un écrivain anglais le 3 décembre 1713. Abou Bakr Mohammed Ibn Tofeil est un philosophe, médecin et homme d’état andalou né à Oued el-Ach (en espagnol Guadix), près de Grenade. D’abord médecin à Grenade puis secrétaire d’un prince almohade. Il fut vizir des califes almohades Abou Yacoub Youcef (1135-1184) et Abou Youcef Yacoub al Mansour (1160-1199) jusqu’à sa mort en 1185. Parallèlement à sa charge dans l’Etat, il fut aussi le médecin personnel des califes, fonction qu’il abandonna en 1182 – à cause de son grand âge –  à Ibn Rochd qui était son protégé et qu’il convainquit d’élaborer ses fameux commentaires d’Aristote après une entrevue avec le calife Abou Yacoub Youcef qui impressionna Ibn Rochd par ses connaissances philosophiques. Dans son introduction à son ouvrage, Ibn Tofeil cite nommément l’inspiration qu’il a eu de deux opuscules d’Ibn Sina, Rissala de Hayy Ibn Yaqdhan et Rissala fi-l-qadar (épître sur le décret divin). Il a réussi le tour de force de donner à un thème métaphysique ardu une expression agréable à lire et facile à comprendre. Léon Gauthier (1862-1949), professeur de philosophie musulmane à la Faculté des lettres d’Alger de 1910 à 1932, a traduit en 1900 Hayy ibn Yaqdhan et a écrit en 1909 Ibn Tofeil, sa vie, ses œuvres, repris en 1983 par la librairie Vrin à Paris. Ecoutons l’admirable éloge qu’il lui consacre : « Si donc il fallait indiquer à des étudiants orientalistes un modèle à imiter de style philosophique arabe, nous désignerons sans hésiter le style d’Ibn Tofeil, c’est-à-dire du Hayy ibn Yaqdhan.

S’il leur fallait choisir, en outre, le meilleur ouvrage arabe à lire pour prendre, au prix d’un minimum de temps et de peine, une idée d’ensemble de la philosophie musulmane et de la science arabe dont elle fait la synthèse, nous leur nommerons encore, sans hésiter, le Hayy ibn Yaqdhan d’Ibn Tofeil ». Daniel Defoe eut une vie assez mouvementée comme activiste politique mais put néanmoins écrire de nombreux livres à caractère social ou politique ainsi que des romans. Nous y sentons l’homme d’action soucieux d’organisation et d’efficacité, représentatif des grands bouleversements culturels et sociaux de l’Europe occidentale au tournant des XVIe et XVIIe siècle. Cet état d’esprit est précurseur de celui qui préside actuellement à la confection des hommes robots par le biais de l’intelligence artificielle. Si Daniel Defoe a vraiment eu connaissance de l’odyssée du marin écossais, il a refusé d’admettre que celui-ci est resté perturbé mentalement par la solitude des quatre années passées dan son île déserte. Il fera, quant à lui, passer son héros 28 ans dans son île, ressortant plus fort qu’avant son naufrage. Bennabi dans son ouvrage le Problème des idées, chapitre les deux réponses au vide cosmique,  va comparer les préoccupations des deux héros des deux livres, ce qu’il appelle leur temporalité, Hayy ibn Yaqdhan et Robinson Crusoé. « Robinson surmonte l’angoisse de la solitude par le travail. Pendant ce temps  – cette journée – tout  [son] univers d’idées s’est centré autour d’une « chose »,  la table qu’il se voulait faire (…) Hayy  Ibn  Yaqdhan surmonte l’angoisse de  la solitude, non  pas en confectionnant une  table,  mais  en construisant, en découvrant des  idées.  C’est  un  univers où  le temps  n’est pas minuté au profit de quelque » chose ».»

Quand l’univers-idées est centré sur la « chose », la personne a soif de possession, de domination et Bennabi de conclure à une culture d’empire. La pensée de Bennabi distingue cette mentalité de l’homme civilisé au « choséïsme », cette tare de l’homme en dehors de la civilisation, le post-almohadien de la société islamique par exemple. La différence est de taille car le premier est aussi le producteur de ses « choses » alors que le second n’est que le consommateur des « choses » produites ailleurs. Quand l’univers-idées est centré sur l’esprit, la personne a une certaine distanciation avec la « chose » qu’il juge certes utile et nécessaire mais aussi éphémère et Bennabi de conclure à une culture de civilisation. La première a l’homme-objet au centre de ses préoccupations et le second a l’homme-total en communion avec Dieu au centre des siennes. Bennabi pour exprimer sa fulgurante vision de l’histoire universelle va utiliser la métaphore de la diastole et de la systole, ces deux mouvements du cœur qui en marquent la contraction et la dilatation. Dans cette image, nous avons deux mouvements inverses et surtout qui se succèdent, qui s’alternent.  Mais cette métaphore va exprimer deux idées complètement différentes chez lui. Les confondre c’est s’acculer à ne pas saisir sa pensée. Il va d’ailleurs utiliser dans le chapitre de son livre cité plus haut à deux reprises cette métaphore pour indiquer une fois le mouvement de LA civilisation, comme mouvement continu de l’histoire universelle et l’autre fois le mouvement d’UNE civilisation dans son déroulement propre. En donnant le schéma explicatif de la culture d’empire de la civilisation occidentale et de la culture de civilisation de l’arabo-islamique, il écrit : « Ce schéma ne correspond pas à une certaine phase de l’histoire mais à toute l’histoire, dont le pendule marque de ses deux battements, les diastoles et les systoles de la civilisation universelle.  Tantôt, c’est  l’apogée  d’une  culture  et le périgée de l’autre  et tantôt c’est l’inverse… »

Dans ce texte, la partie de phrase la plus importante est : « ne correspond pas à une certaine phase de l’histoire mais à toute l’histoire ». C’est justement cette partie de phrase qui différenciera les deux idées exprimées toutes deux par la métaphore de la diastole et de la systole. Mais avant de s’intéresser à la deuxième idée, nous voyons que dans l’oikouméné des Grecs, c’est-à-dire le monde connu par eux, la mare nostrum romaine, la Méditerranée qui était la partie essentielle de l’Empire romain ou le Dar el-islam, la vision de Bennabi est parfaitement exacte : culture de civilisation de la Grèce, culture d’empire de Rome, culture de civilisation de l’Islam, culture d’empire de l’Occident. Nous avons une alternance chronologique dans des mondes qui se recoupent pour l’essentiel. Le texte de Bennabi que nous analysons est divisé en trois parties : la première que nous avons signalée concerne les types de civilisation, la seconde les phases d’apogée et de périgée des civilisations et la dernière, l’esprit de l’islam. C’est dans la seconde partie, revenant sur une déclaration d’un professeur de sociologie à un congrès, qu’il lance son aphorisme qui, à notre avis représente le cœur de sa théorie de la civilisation. « … la pensée occidentale  ignore la loi des deux battements – systole, diastole – de l’histoire. » La découverte de cette loi est le principal apport de la pensée de Bennabi à la philosophie de l’histoire.

Il est puéril d’avancer que la pensée occidentale ignore la dualité dans bon nombres de domaines. Carl Gustav Jung, par exemple, en a fait la matrice de ses types psychologiques de l’introverti, tourné vers lui-même et de l’extroverti, tourné vers l’extérieur. Nous avons un autre exemple en Friedrich Hegel dont le nom est associé à la dialectique de la thèse et de l’antithèse. La pensée occidentale a aussi utilisé le dualisme chinois du yin (blanc) et du yang (noir). Car ici le groupe de mots important est : « de l’histoire » La pensée occidentale essentialise les civilisations à outrance et ne les juge pas en fonction de leur phase historique, apogée ou périgée, décadence. Bennabi démontre que l’appréciation d’une civilisation est fonction directe de leur état historique : « Il y a évidement un excès de temporalisation dont la société  occidentale   peut  mesurer  aujourd’hui  les  désastreux effets. Les pays musulmans doivent,  sans doute,  savoir estimer dans leur  »culture » (entre guillemets) actuelle  les effets négatifs de l’excès de la détemporalisation de leur activité,  mais sans tomber  dans l’excès contraire, celui de l’excès de la temporalisation dont  on  peut  tout  à fait apprécier aujourd’hui l’envers dans les pays industriels ! Mais en signalant ici, ces deux excès nous savons que nous saisissons deux cultures à leur moment  de périgée. »

Déjà dans son avant-propos à son ouvrage Vocation de l’Islam, Bennabi avait critiqué la position de l’orientaliste britannique Hamilton Gibb (1895-1971) dans son livre les tendances modernes de l’islam où il utilisait le vocable « atomisme » pour décrire l’état d’esprit du musulman incapable de synthèse, c’est-à-dire qu’il n’a en vue que les problèmes parcellaires de la société et non  une saisie dans leur globalité. Si ce trait de la mentalité musulmane est valable pour la période de la décadence, il est invalide dans son apogée. Cette erreur est caractéristique de ceux, étudiant la société musulmane actuelle, qui veulent chercher l’origine historique de ses tares. Leurs élèves musulmans, les modernistes pour reprendre une catégorisation bennabienne, les ont suivis dans cette erreur. Prenons l’exemple du « tawwakoul », cette notion coranique qui exhorte le musulman à ne compter que sur Dieu. A l’apogée de la civilisation arabo-islamique, elle le motivait à l’action réfléchie même quand l’adversité était puissante. Elle le mettait dans la position du pessimisme de la pensée et de l’optimisme de l’action. A sa décadence ou périgée, elle le pousse au fatalisme qui n’est au fond qu’un « chirk » (associationnisme) car il présuppose de connaître à l’avance la Volonté de Dieu.

Les modernistes, ne voyant pas la différence de phase historique, vont en conclure que le « tawwakoul » écrase l’homme, apeuré devant la Toute-puissance divine et en fait un être inefficace sur la terre. Ils n’arrivent pas à saisir ce qu’enseigne Bennabi, que c’est le vouloir civilisationnel qui rend possible le pouvoir civilisationnel. Etant ébloui par celui-ci, ils ne voient pas que celui-là se forge à la genèse de la civilisation quand l’Idée est la seule à habiller l’homme et la société dont les moyens sont réduits au strict minimum. Quand le vouloir s’émousse, le pouvoir s’effondre mais beaucoup plus tardivement créant un être qui n’a plus aucune relation psychique avec ceux qui l’ont précédé. Juger le passé avec les tares du présent, c’est confondre deux identités distinctes. Cette leçon de Bennabi est notre seul viatique pour notre cheminement à reprendre notre destin en mains.  

Abderrahman Benamara

Alger, le 4 mai 2018  


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