Édition du
23 September 2018

Pouvoir en panne… société bloquée

El Watan le 16.05.18 

Une autre présidentielle approche. En temps normal et dans des pays «normaux», ce rendez-vous est censé provoquer de grands débats sur une avalanche de changements, aussi bien dans les stratégies que dans les mécanismes de gouvernance, mais aussi et surtout de profonds changements dans les comportements et attitudes des gouvernants à l’égard des citoyens.

Mais aucun indice ne se décline à l’horizon pour nous faire croire que le pouvoir envisage de changer de méthodes, de logique ou encore de système de prise de décision.

Il est ainsi impératif, aujourd’hui, d’appeler à initier des débats autour de questions-clés, à savoir : comment sortir le pays de ce système totalement caduc, et par quoi et comment le remplacer.

Comment réorganiser l’économie pour redresser les déséquilibres et les dysfonctionnements ? Comment annihiler les nombreuses maladies qui rongent ce système, dont notamment la logique monopolistique, la médiocrité et la corruption ?

A vrai dire, rien ne motive ni ne contraint le pouvoir à changer. Les partis politiques, la société civile et l’«élite», sous ses différentes composantes, n’ont jamais montré une quelconque capacité d’action ou d’influence qui puisse inquiéter le pouvoir. Cependant, certaines analyses démontrent que le pouvoir lui-même n’a plus aucune capacité à changer, ou à proposer une autre alternative. Donc le pouvoir est en panne, mais la société, aussi, est bloquée.

Le changement est pratiquement impossible

Les indices et signaux qui se dessinent à l’horizon nous font croire que le changement est devenu impossible, car le pouvoir, ses sbires, la majeure partie de ses cercles d’intérêt et toutes les forces de l’inertie, sont aujourd’hui les principaux facteurs de cette panne.

Le discours de l’ancien Premier ministre, M. Tebboune, qui avait osé parler de thèmes jamais évoqués auparavant par le pouvoir, notamment la séparation entre le pouvoir et l’argent, a été une parenthèse, un feu de paille qui n’a duré que quelques semaines. Ce discours, à la fois singulier et révélateur d’une dérive décriée au sein même du sérail, démontre d’abord que, quelque part, il y a encore une possibilité que des «fuites» en interne nous permettent de mettre le doigt sur les maux qui le rongent. Mais le pouvoir est vite revenu à ses constantes et à ses équilibres possibles.

Pourtant, le discours de M. Tebboune ne pouvait nullement être considéré comme une nouvelle approche ou un nouveau choix politique, non pas en raison des luttes de clans, mais parce qu’en vérité, le pouvoir n’a plus la capacité de produire un autre discours, un autre raisonnement politique, encore moins une nouvelle offre politique. Les mots, la terminologie politique, les quelques concepts que le discours officiel emploie, au demeurant avec beaucoup de maladresse, ne reflètent que rarement leur vrai sens.
«Quand les mots perdent de leur sens, c’est l’homme qui perd de sa liberté», a dit Confucius.

Où va le pouvoir ? Où se dirige le pays ?

Aujourd’hui, il y a un large consensus sur une conclusion : l’objectif unique du pouvoir c’est de garder sa mainmise sur l’Etat et sur la richesse. Mais il est maintenant évident qu’il souffre de problèmes majeurs. Il n’a plus ni la légitimité, ni les moyens financiers suffisants, ni la compétence, ni la capacité, même technique, à gérer et à produire des solutions à ses propres problèmes. Par sa logique, le pouvoir se retrouve dans un engrenage duquel il lui est difficile de sortir, encore moins de changer de cap et de direction. De ce fait, il n’a qu’une seule issue : poursuivre sa fuite en avant.

Il est un fait notoire, aussi, que le pouvoir fait asseoir son autorité sur deux facteurs essentiels :

– la rente, surtout accaparer le plus gros  «morceau» de cette rente et veiller à le transférer vers ses tentacules, ses ramifications et ses cercles clientélistes, les transferts sociaux passeront en second lieu ;
– le pouvoir de coercition : autrement dit, la capacité de réprimer toute tentative de perturbation de «l’ordre établi».
Tout le reste, essentiellement la nature des rapports qu’il entretient avec les citoyens, est source de crises.

Le pouvoir ne peut pas, aujourd’hui, prétendre que sa légitimité est sans faille. Il ne peut pas prétendre ignorer comment il a toujours «gagné» les élections. Il ne peut pas ignorer les taux effectifs de participation aux élections. Il ne peut pas faire semblant de dissimuler l’étroitesse de sa base sociale et ses manœuvres, de plus en plus visibles, pour décrédibiliser la quasi-totalité des acteurs politiques.
Il ne peut pas ignorer sa responsabilité dans le fait que le pays est aujourd’hui le théâtre de la médiocrité généralisée, du vide politique et de l’absence d’alternatives salutaires.

L’un des problèmes majeurs de ce pouvoir est d’abord son incapacité à mener le pays vers une nouvelle offre politique qui puisse répondre aux exigences des changements et des évolutions. En conséquence, la dégradations et même la déliquescence de l’Administration et des instruments de l’Etat deviennent légion et participent activement à «enfoncer» le pays dans une gabegie sans précédent.

Tout porte à croire que les hommes du pouvoir sont aveuglés, ils nient l’existence d’une crise multidimensionnelle, le blocage total du pouvoir et de ses instruments, ils sont surtout confortés dans leur aveuglement par l’absence de mouvements politiques et sociaux efficaces, capables de changer les rapports de force.

En parallèle, le pouvoir a détruit tous les outils de médiation et de représentation sociale, il a empêché les partis et les associations d’avoir des rapports normaux avec la société, il monopolise tout, il favorise les voies de la médiocrité et chasse toute intelligence, il empêche de plus en plus l’expression libre, et, tout en étant sourd aux revendications de la société, il excelle dans l’amplification des voix des clientélistes, qui usent à volonté et sans gêne aucune de formules de sublimation du genre «fakhama» et «maâ’li».

Une nouvelle terminologie d’entrisme s’impose ainsi dans un pays où l’on désignait, il y a trois décennies à peine, le chef de l’Etat par «le frère Président». De ce fait, et en l’absence de moyens crédibles pour structurer la société et lui permettre de défendre ses intérêts, ses convictions et ses revendications, le pouvoir pousse la société à s’exprimer dans la rue, par les moyens de «la rue».
Il est clair que la société, qui a pris ces dernières décennies beaucoup d’élans d’ouverture sur le reste du monde, bénéficie probablement de beaucoup d’autonomie. L’équation se complique donc et laisse présager des lendemains de plus en plus sombres.

Le double monopole

Certains écrits et analyses parlent d’«alliance du pouvoir avec les oligarques de l’argent», mais à vrai dire, ce n’est pas d’alliance qu’il est question ici, il s’agit tout simplement de l’autre facette du pouvoir, de l’une de ses ramifications, l’une des déviations et l’une des dérives dans le parcours de ce système. Résultat inévitable : nous vivons un double monopole, celui du pouvoir et celui de l’argent.
A propos d’argent, il souffre de deux «maladies» incurables.

A l’exception de quelques success- stories, l’écrasante majorité des détenteurs de ce pouvoir manque d’abord de culture capitaliste, de savoir-faire, donc de mérite. Cette «caste» manque aussi et surtout de légitimité.

Elle jouit de monopole de façon ostentatoire. Elle fait partie des instruments du pouvoir, et, de ce fait, elle ne peut jamais être un facteur ou un vecteur de changement, même d’ordre libéral !

Les questions qui se posent aujourd’hui sur «le partage» du pouvoir, ou de qui décide du maintien du statu quo ou de qui décide d’aller vers un changement, n’ont pas beaucoup d’importance, dans la mesure où le blocage est général et n’offre aucune visibilité sur de telles perspectives.

Donc, quel que soit celui qui décide, le Président ou d’autres «décideurs», le changement devra passer, de prime abord, par la «négociation» d’une nouvelle offre politique, sur la base d’un nouveau consensus national, car le monopole du pouvoir et de la richesse et les dérives politiques et morales qu’il a engendrées, notamment pendant les deux dernières décennies, mèneront fort probablement vers de dangereuses ruptures.

Le monopole engendre la corruption

Le monopole du pouvoir et de l’argent engendre forcément la corruption et mène assurément à l’élargissement du champ du non-droit. Ibn Khaldoun a montré, depuis des siècles déjà, que la déliquescence de l’Etat commence toujours par la désintégration de la «açabiya», qui veut dire, de nos jours, l’unité nationale ou le ciment qui unifie une communauté, et puis la généralisation de la corruption, de l’argent sale mal acquis, et la dilapidation de la richesse, ce qui mène à l’effondrement de l’Etat, politiquement et économiquement. Plusieurs indices indiquent que cette hypothèse n’est pas à écarter.

Aujourd’hui, le pouvoir est à la croisée des chemins, deux choix s’offrent à lui :

– le changement, pour reconstruire un nouveau consensus national,
– le maintien du statu quo, avec le risque de tout perdre, la stabilité, l’unité et même l’Etat chèrement acquis.
Le statu quo peut se traduire par un autre mandat pour le président Bouteflika, ou même par le choix d’un autre candidat, jouissant de la bénédiction de ce pouvoir, qui ferait tout pour lui offrir la garantie de remporter les élections et lui déléguer le pouvoir.

Sauver le pouvoir ou sauver l’état ?

Faut-il sauver le pouvoir ou sauver l’Etat ? La réponse est claire, voire évidente. Une autre question s’incruste : L’Etat serait-il en danger ? Oui, il peut être en danger si l’élite gouvernante ne s’inquiète que de son pouvoir, des intérêts de ses clans. En d’autres termes, trop de pouvoir tue le pouvoir. Ceux qui essayent de faire peur aux Algériens en brandissant le danger qu’encourt la stabilité -comme si tout appel au changement était source d’instabilité- feignent d’ignorer que le danger vient du monopole du pouvoir et de la richesse, du règne de la médiocrité, de la déliquescence de l’administration de l’Etat et de leur aliénation et de l’absence de toute volonté d’envisager de nouveaux rapports avec les Algériens.

Le plus grave est de constater que le mal est profond. Ce n’est pas seulement l’élite du pouvoir qui est en panne, ce n’est pas seulement l’impuissance de cette élite qui explique cet état de fait. Le pouvoir et la manière de l’exercer font partie des données de cette situation. Cependant, par son archaïsme, par la médiocrité de ses acteurs, par l’absence de la volonté de changer ou de mobiliser l’intelligence nationale pour inverser la tendance de la décadence, il contribue à faire durer cet état de fait.
Les analyses explicatives produites en Occident se partagent généralement en deux principales logiques : la logique «culturaliste» et la logique «exceptionaliste».

En effet, dire que dans la culture de cette région il y a des blocages épistémologiques peut être tendancieux, car le problème ne réside pas essentiellement dans la culture elle-même, comme il n’y a rien d’exceptionnel. Le problème résiderait dans la décadence et dans la reproduction de cette décadence, qu’elle soit volontaire ou non. Notre société est bloquée depuis des siècles.

La civilisation à laquelle nous appartenons semble traîner deux problèmes auxquels nous n’avons jamais trouvé de solutions : la question du pouvoir et celle de la femme. Manifestement, il est impossible de régler l’un des deux problèmes sans avoir réglé l’autre.

Un pouvoir archaïque ne peut en aucune manière mener une société à la modernité. Reproduire la décadence et le sous-développement ne veut pas seulement dire refuser le changement, mais signifie aussi être entraîné dans un engrenage infernal, et la fin de sa course ne peut être que la fin d’un régime, d’un système et d’une logique d’Etat-pouvoir. Mais la fin de la course, de cet engrenage peut arriver de deux manières, volontaire ou objective, et cette dernière peut, elle aussi, se manifester de manière ordonnée, ou, au contraire, d’une manière anarchique et violente.

Il nous faut changer au moindre coût, pour le pays et pour le peuple, afin que nous puissions établir un Etat fort et un pouvoir soumis à la loi, des institutions fortes et des appareils compétents au service de l’Etat.
Les grands hommes proposent à leur peuple un destin, quant aux autres, ils ne suggèrent que des desseins et, malheureusement, nous en sommes encore à ce stade.

Par cette forme d’exercice du pouvoir et le monopole qui la renforce, le destin forgé par les hommes de Novembre, le consensus que la Révolution a édifié et la légitimité qu’elle a procurée aux élites qui ont dirigé le jeune Etat indépendant, se sont complètement désintégrés. Il est impératif donc, de reconstruire un autre consensus national.

C’est ce qui amène à soutenir l’idée suivante : Soumettre le pouvoir à un vrai contrôle, voire l’affaiblir ou le rendre redevable à l’égard de la loi et de la société, est une condition préalable à l’établissement d’un Etat fort. Telle est la règle sans laquelle le pouvoir maintiendrait un caractère archaïque et portant tous les traits de la décadence. Il est ainsi aisé de soutenir que, sans la construction d’un Etat fort qui organise la volonté nationale, rien ne sera possible. Mais que faut-il changer ? In fine, la nature des rapports entre le pouvoir et les citoyens.

Pour y parvenir, il nous faut, d’abord, changer l’équation selon laquelle la gouvernance s’exerce en changeant les constantes de la régulation interne du système et les mécanismes de prise de décision, et surtout, en abandonnant les deux règles archaïques de la gouvernance : d’une part, cette règle anachronique qui consiste a détruire toutes les élites qui ne sont pas directement issues du pouvoir et qui ne dépendent pas de lui, afin qu’elles ne se cristallisent pas autour de centres autonomes. Et d’autre part, cesser d’empêcher l’institutionnalisation du pouvoir afin que «ceux» qui le délèguent puissent le retirer à tout moment. Entre les différents systèmes politiques en vigueur, il y a en fait une seule différence : c’est la capacité à mobiliser l’intelligence.

Et pour ce faire, l’humanité n’a pu produire de meilleur que le système démocratique. Le pays a besoin de toute l’intelligence que la société recèle, les différents défis ont besoin de mobiliser cette intelligence, de mobiliser le savoir et d’organiser tout ce qui nous permet de dépasser cette médiocrité qui handicape l’Etat. C’est probablement la clé qui permettra de dépasser cette décadence, les blocages de la société et la panne du pouvoir.

Quant aux détails, ils font partie, dans beaucoup de cas, de manipulations ou de gestions et, de ce fait, ils ne sont que rarement importants, car ils se limitent aux questions de politique politicienne qui faussent délibérément les analyses et suggèrent des conclusions sans issue.

 

Par Mostafa Hemissi

Journaliste, écrivain


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6 Commentaires sur cet article

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  • mohamed
    17 mai 2018 at 14 h 40 min - Reply

    Une semaine…..il suffit d’une semaine…vous voyez ce que je veux dire ? Et nous verrons ce que pourront faire fakhamatou, les marchands de carottes et leurs semblables. Une semaine pour sauver le pays si nous-y y tenons –




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  • Dria
    17 mai 2018 at 19 h 48 min - Reply

    Vous dites
    « Aujourd’hui, le pouvoir est à la croisée des chemins, deux choix s’offrent à lui :
    – le changement, pour reconstruire un nouveau consensus national,
    – le maintien du statu quo, avec le risque de tout perdre, la stabilité, l’unité et même l’Etat chèrement acquis. »

    Je confirme.Nous sommes à la croisée des chemins et il ne nous reste qu’une SEULE opportunité celle du changement le pouvoir ayant opté pour le STATU QUO depuis belle lurette.
    COMMENT PROCÉDER ?? that’s the question??

    Sahaftorkum, bien qu’on devrait se dire Saha Noumkum, possible qu’on pensera plus à notre réveille et éveil….




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  • Assange
    17 mai 2018 at 19 h 56 min - Reply

    Le pouvoir cancerigene a metastasé toute la société et elle ne s’en remettra jamais sauf miracle, le mal que le pouvoir a incrusté dans nos genes est incurable




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  • Hamid
    18 mai 2018 at 12 h 34 min - Reply

    Pouvoir en panne….
    Société bloquée….
    et
    NUCLÉAIRE PRÈS À EXPLOSER!!!!!




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  • mohamed
    18 mai 2018 at 15 h 28 min - Reply

    Dans toutes les sociétés il y a des gens (une minorité) plus sensibles que les autres.Cette minorité est plus agissante parce que plus réceptive.Il y a les opportunistes ( en général une minorité aussi) tapis à l’ombre et attendent le moment opportun et enfin le reste, c’est-à-dire la majorité qu’on doit traîner comme un boulet de plomb. Le pouvoir a les moyens de traîner ce boulet et c’est là son atout. Faire bouger cette masse insensible est pour le moment utopique.Je ne veux pas être pessimiste, mais il faut être réaliste, l’Algérien moyen aujourd’hui est toujours individualiste pour ne pas dire à l’esprit tribal. Il n’est pas trop tard de faire quelque chose, au moins on dira qu’on a essayé….. et surtout pas par la palabre – salutations –




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  • SidAhmed
    20 mai 2018 at 16 h 46 min - Reply

    Wallah ceux qui yatakilou 3la allah…tout sera possible.
    Il ne sera jamais trop tard pour mieux faire.
    wallah on a plein de compétances chez nous qui n’attendent que l’occasion pour offrir le bien être à notre cher Algérie.
    ================================================================================
    Le blocage viens de :

    1) – Aucun responsible n’a l’autorité de prendre ses propres decisions donc ne peut les assumer, sachant que les dicisions viennent d’ailleurs

    2) – Certains décideurs de l’ombre utilisent les services, les Wali, l’administration d’une façon hors la lois.

    3) – La JUSTICE est instrumentalisé, une justice qui fonctionne par téléphone.

    4) – Une administration trés corrompus, injuste et très politisé.
    ==============================================================================

    Maintenant ses quatres obstacles connus et déclaré comme le vrai mal à corriger…il faut y réfléchir et travailler en union des forces populaires pour le changement…

    —–NOTE : al ahda khamissa avec un président malade est une aubaine pour le changement——-ou sont passé les 1000 Mliiards$ ????—




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  • Congrès du Changement Démocratique