Édition du
18 July 2018

L’Europe délocalise ses camps de concentration

Salima Mellah, Algeria-Watch, 29 juin 2018

Les projets européens d’installation de camps fermés pour les migrants en Afrique du Nord et en Europe

L’agence Association Press (AP) a publié le 25 juin 2018 un reportage sur les reconduites de migrants par les autorités algériennes vers le Niger. Les bus qui les transportent les abandonneraient à leur sort en plein désert. Ils seraient ainsi obligés de continuer à pied jusqu’à Assamaka, première localité du Niger, située à environ 20km de la frontière. Parfois des forces de l’ordre les contraindraient à avancer sous la menace de leurs armes. Selon l’agence, près 13000 personnes auraient ainsi été refoulées les 14 derniers mois, parmi lesquelles des femmes enceintes qui auraient perdu leur bébé en route. Le nombre de morts est inconnu.

Ces expulsions musclées font suite aux rafles organisées dans plusieurs villes où se concentrent les migrants en quête de travail et d’aides institutionnelles, communautaires ou citoyennes. Beaucoup d’entre eux cherchent à passer en Europe, tandis que d’autres n’envisagent qu’un séjour plus ou moins prolongé en Algérie où ils trouvent des emplois dans le bâtiment, l’agriculture ou le nettoyage. Les personnes arrêtées sont photographiées et fichées sans égard à leur statut. Certaines ont des visas valides, d’autres sont reconnues comme réfugiées par le HCR. Elles sont ensuite parquées dans différents centres, dépouillées de leurs affaires personnelles avant d’être abandonnées dans le désert.

Cet article d’AP a curieusement été repris par de nombreux autres médias comme une nouvelle sans précédent, un scoop sensationnel, alors que l’information est connue depuis un moment et que d’autres médias avaient déjà sonné l’alarme. Mais surtout, en Algérie même, plusieurs associations alertent depuis des mois et dénoncent ces pratiques inhumaines1. Le Haut-commissariat aux droits de l’Homme (HCDH) de l’ONU s’est également saisi du sujet et sa porte-parole, Ravina Shamdasani, a déclaré en mai que «l’expulsion collective des migrants, sans évaluation individuelle ou de garanties de procédure, [était] profondément alarmante et contraire aux obligations de l’Algérie en vertu du droit international des droits de l’homme, notamment la Convention sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, que l’Algérie a ratifiée»2.

Connivences européennes

Dans une langue de bois d’un niveau rarement égalé, le ministre des affaires étrangères algérien, Abdelkader Messahel répond aux accusations en dénonçant une campagne d’ONG orchestrée contre l’Algérie : « Nous sommes très sereins parce que, ce que nous faisons, nous le faisons dans le cadre du respect de nos lois. Nous le faisons dans le cadre du respect de la dignité humaine et nous le faisons dans le cadre de la concertation avec les pays de transit »3. Or s’il existe effectivement un accord de reconduction avec le gouvernement nigérien, celui-ci a tout de même exprimé « sa préoccupation » face aux expulsions massives de ses ressortissant évaluées à « 28 000 personnes (…) depuis le début de l’opération en 2014 ». Il déclare en octobre 2017 avoir « plaidé » pour que « les acteurs économiques » et ceux partis pour « travailler », soit « épargnés » par ces reconduites aux frontières4. Mais l’Algérie ne renvoie pas seulement les Nigériens mais tout Subsaharien arrêté. Une fois au Niger, ces ressortissants de divers pays en majorité de l’Afrique de l’Ouest regagnent les centres de transit de l’OIM (Organisation internationale de la Migration) d’où ils sont « relocalisés » dans leurs pays d’origine s’ils n’arrivent pas à se fondre dans la nature pour tenter un nouveau passage vers l’Algérie et l’Europe.

Le gouvernement algérien, sommé de réduire le nombre de migrants sur son territoire, s’oppose catégoriquement aux injonctions des membres de l’Union européenne d’installer des centres de rétention considérés légitimement comme une atteinte à la souveraineté du pays. Les projets européens prévoient qu’un office européen centraliserait les demandes d’asile des réfugiés internés dans ces centres, des agents spécialisés les interrogeraient au besoin sur place, tandis que les reconduites des personnes déboutées seraient organisées notamment par l’OIM et les autorités nationales. Ces camps, à l’exemple de ceux déjà installés au Niger, seraient disséminés en Afrique du Nord et accueilleraient également les rescapés des bateaux arraisonnés par l’agence Frontex, qui devrait être renforcée à 10 000 hommes contre 1 500 actuellement. Est-ce pour se soustraire à ces projets effroyables que le gouvernement préfère utiliser ses propres méthodes pour se débarrasser des migrants ? Quelles que soient les motivations algériennes, les responsables européens ne peuvent être que satisfaits des expulsions musclées organisées par les autorités algériennes vers le désert. Un porte-parole de l’Union commentant les informations d’AP déclare que les pays souverains peuvent expulser les migrants tant qu’ils se conforment au droit international. Faut-il y voir l’expression d’une connivence de l’Union européenne qui ignore ostensiblement des pratiques manifestement en violation à fois avec le droit national et international ? Pour quelles contreparties – à quel prix ?5 – l’Algérie accepte de faire le « sale boulot » des Européens ?

Que cache la « crise migratoire » ?

Les accords et règlements élaborés et adoptés par l’Union européenne depuis de nombreuses années sont actuellement mis à mal par des considérations politiques d’ordre national mais également international. Tous les Etats de l’Union émettent des signaux alarmants, auxquels participe le traitement infamant des bateaux de sauvetage Aquarius et Lifeline qu’aucun d’entre eux, sauf l’Espagne pour le premier, n’a voulu accueillir spontanément. Dans quelle mesure ces débats échauffés et proches de l’hystérie traduisent la réalité sur le terrain ? De quoi est-il réellement question ? De quelques dizaines de milliers de personnes qui débarquent sur les rives nord de la Méditerranée (50 000 depuis le début de l’année, de 170 000 en 2017 selon l’OIM). S’empêtrant dans des contradictions internes d’une intensité inédite, l’Union européenne semble proche de l’éclatement. Car cette levée de boucliers des nationalistes européens en matière de politique migratoire pourrait être qu’une manifestation de la profonde crise du projet européen.

Si les Etats membres s’entendent pour renforcer les mesures coercitives à l’encontre des réfugiés, accentuer l’endiguement en externalisant les frontières et impliquer les pays d’origine et de transit, chacun y va de sa propre proposition : Le chancelier autrichien plaide pour une intervention de l’agence Frontex en Libye et l’internement extra-territorial ; la France et l’Espagne parlent d’installer des centres de tri fermés en Europe, l’Italie remet en question les règlements de Dublin, tandis que certains pays d’Europe de l’Est ont totalement bouclé leurs frontières s’opposant à toute entrée de réfugiés. En Allemagne, les lignes de conflits traversent la coalition au pouvoir depuis que le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, dont les positions semblent se rapprocher dangereusement de celles du Premier ministre hongrois, Viktor Orban, un national-populiste radical, défie la chancelière Angela Merkel. Dans ces agendas motivés par des considérations politiciennes, la protection des réfugiés n’est évidemment pas une préoccupation.

Il demeure que ces conflits ne reflètent pas seulement des calculs de politique intérieure de court terme mais anticipent les diverses réponses possibles pour contrer l’arrivée de nouvelles vagues de réfugiés, car il faut bien s’attendre à de nouvelles arrivées : guerres, déstructurations des économies locales, problèmes environnementaux, déstabilisations politiques, etc. ne sont pas prêts de cesser. La recrudescence du nombre de réfugiés en 2015 était une conséquence directe des guerres de l’OTAN et de ses alliés en Irak, en Libye, en Syrie et au Mali qui telles des ondes de choc ont touché toutes les régions avoisinantes.

“Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.” Bossuet

Finalement tous semblent s’être entendus lors du sommet à Bruxelles le 28 juin 2018 : Des « plateformes de désembarquement » doivent être mises en place dans les pays de transit du Sud, des camps fermés vont certainement voir le jour en Europe et les ONG qui tentent de sauver des vies en Méditerranées seront encore plus sévèrement réprimées6. L’expérience libyenne semble tenir d’exemple. Les garde-côtes de ce pays entraînés, armés et financés par les Européens gèrent un business atroce de réfugiés conjointement avec les milices qui les enferment, torturent, affament. Ces garde-côtes mercenaires sont payés par l’Europe pour perpétrer cette infamie. Mais comme le dit très explicitement le président Emmanuel Macron : « La capacité à fermer cette route [entre la Libye et l’Italie, ndlr] est la réponse la plus efficace » au défi migratoire. Selon lui, ce serait même « la plus humaine ». Il appelle donc à « renforcer » cette coopération avec Tripoli7.

Il est plus que positif que les pays du sud de la Méditerranée refusent de s’intégrer dans les stratégies européennes inhumaines et criminelles. En dehors de toute considération éthique, quelles seraient en effet les conséquences à terme pour les pays du Maghreb d’un alignement sur les orientations de l’Union Européenne ? Les gesticulations fascisantes derrière lesquelles s’abritent les dirigeants européens pour tenter de justifier l’ignominie du traitement réservé à des réfugies ne sont qu’un prétexte. C’est leur presse et leurs médias qui alimentent des peurs phantasmées pour en dissimuler les prodromes derrière l’hystérisation du débat. Car il est utile de réitérer une évidence que les médias européens occultent trop souvent : cette situation tragique est très largement imputable à une Europe qui, fuyant ses responsabilités dans les crises ayant déterminé ces flux de réfugiés, abandonne toute morale en érigeant des murailles et oblige les pays de sa périphérie à assumer les conséquences de ses errements.

Il serait souhaitable que les pays du sud- méditerranéen adoptent une position commune de refus des ingérences et mettent l’Europe face à ses propres responsabilités. Il est vital, et pas uniquement au nom de la morale et de la solidarité humaine, de préserver les relations d’accueil et de libre circulation pour les personnes en quête de travail et de protection qu’ont toujours maintenu les populations du Maghreb.

1 Opérations de rapatriement des migrants subsahariens: Les ONG dénoncent, El Watan, 20 mai 2018,

2https://francais.rt.com/international/51175-algerie-abandonne-t-elle-vraiment-migrants-plein-desert-enquete

3http://www.rfi.fr/emission/20180627-abdelkader-messahel-ministre-algerie-affaires-etrangeres-ua-mali-migrations

4https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/04/18/au-niger-28-000-migrants-expulses-d-algerie-depuis-2014_5286970_3212.html

5 L’Union européenne aurait fourni une aide financière de 111.3 million $ entre 2014 et 2017, voir article d’AP.

6 https://www.tsa-algerie.com/centres-de-controles-renforcement-des-frontieres-ce-que-contient-laccord-europeen-sur-les-migrants/

7https://www.mediapart.fr/journal/international/280618/les-migrants-paient-le-prix-fort-de-la-cooperation-entre-lue-et-les-garde-cotes-libyens


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