Système de santé : les signes d’une faillite
Édition du
21 August 2018

Système de santé : les signes d’une faillite

TSA

Le système de santé algérien agonise, lentement, douloureusement, depuis plusieurs années. Les signes de son état morbide sont nombreux : délabrement avancé des hôpitaux, quêtes organisées par centaines par les citoyens pour envoyer des malades se faire soigner à l’étranger, recours systématique des hommes du pouvoir aux hôpitaux européens…

Dans ce naufrage de la santé algérienne, les établissements publics n’arrivent plus à soigner correctement, les médecins ont acquis, injustement pour la plupart et malgré eux, une réputation de tueurs avides d’argent et la confiance est rompue entre patients, soignants et hôpitaux.

Pourtant, le système de santé de l’Algérie socialiste avait pu, dès les premières années de l’indépendance, réaliser de bons résultats en éradiquant plusieurs maladies contagieuses, en abaissant drastiquement le taux de mortalité infantile et en augmentant significativement l’espérance de vie moyenne. Mais ces réalisations n’étaient qu’un « smic », un seuil minimal d’objectifs que n’importe quel système de santé moderne est capable d’atteindre. Depuis ces années fastes, la santé en Algérie n’a fait que régresser.

Les raisons de cette régression catastrophique ne doivent pas être recherchées dans le seul manque de financements, au contraire. A voir le gâchis de ressources humaines, d’argent public, d’espace et de matériel qui est fait dans nos hôpitaux, il est plus raisonnable d’imputer cette agonie à un manque de vision et à une gestion approximative de ce secteur.

La santé orpheline de ses métiers

La faillite actuelle du système de santé est le fruit de décennies de navigation à vue, de gestion hasardeuse et d’instabilité. Le cadre législatif qui régit le fonctionnement des établissements de santé en est la parfaite illustration. Il est, de l’avis même des derniers ministres qui se sont succédé à la tête de ce secteur, désuet et en complet déphasage avec la réalité des besoins en soins des Algériens et les progrès des sciences médicales.

Ce retard dans l’actualisation de la réglementation a fait que les établissements de santé algériens fonctionnent sans une bonne partie des métiers qui lui sont nécessaires.

Dans les services hospitaliers, la gestion des flux de patients est chaotique, ce qui mène souvent à l’éclatement de disputes, voire de bagarres car on n’y trouve ni portier, ni brancardier, ni coursier. Des métiers qui ont existé auparavant dans les hôpitaux algériens mais qui ont été supprimés depuis, on ne sait par quel raisonnement bureaucratique.

On mange mal et peu, voire pas du tout dans les hôpitaux algériens. L’inexistence des métiers de nutritionniste et de chef-cuisinier dans la nomenclature des métiers des hôpitaux en est la raison. Le résultat est que les plats servis dans nos hôpitaux pour le personnel et les patients sont, dans la plupart des cas, non seulement mauvais du point de vue gustatif mais également du point de vue nutritionnel. Un gâchis de temps, d’énergie, de matière première et d’argent.

Pire : la réglementation algérienne a oublié de créer certaines spécialités médicales. Ainsi, le système de santé algérien est un des rares au monde, si ce n’est le seul, à fonctionner sans médecins urgentistes et sans médecins gériatres.

Faute de médecins réellement spécialisés dans les urgences, comme il en existe partout dans le monde, les urgences des hôpitaux algériens sont tenues par des médecins spécialistes, des généralistes, des résidents, des internes et même, dans beaucoup d’hôpitaux, par les externes en médecine. Une situation rocambolesque dans laquelle on met du personnel non formé aux urgences devant à des cas graves et compliqués.

Les médecins spécialisés en gériatrie soignent et soulagent les patients âgés et les accompagnent dans leurs derniers moments de vie en atténuant leurs souffrances. L’absence de cette spécialité médicale en Algérie est un réel problème qui met à nu le manque de vision des responsables du secteur. Le vieillissement inéluctable de la population algérienne et l’allongement de l’espérance de vie rendent cette spécialité indispensable. Un problème dont la résolution nécessaire et urgente est perpétuellement reporté aux calendes grecques.

Ces aberrations signalées à maintes reprises par des médecins et syndicalistes du secteur n’ont pas été prises en compte par la nouvelle loi de santé et, à notre connaissance, aucun projet n’est en cours pour y remédier.

De nombreux autres métiers indispensables n’existent pas dans nos hôpitaux et sont exercés par des « faisant fonction » (pour reprendre l’expression utilisée récemment par le ministère). Ces « faisant fonction » sont souvent sans compétence dans le domaine et créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent.

LIRE AUSSI : Le retrait des médecins résidents met à nu les dysfonctionnements des CHU

Une glissade et puis s’en vont, les ministres

L’Algérie a eu 10 ministres de la Santé depuis l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika à la tête du pays, ce qui correspond à un mandat moyen de deux ans par ministre. Une durée ridiculement courte pour un secteur qui bouge très lentement.

Un appareil aussi lourd que le système de santé ne peut être réformé que sur le très long terme. À titre d’exemple, la création d’une nouvelle spécialité médicale et son suivi jusqu’à la sortie de la première promotion prend plusieurs années. La projection et la réalisation d’un nouvel établissement de santé prend encore plus de temps.

Ces mini-mandats accordés aux ministres de la Santé, qui au final ne passent de temps à la tête de ce secteur que ce qu’il faut pour faire une rapide glissade sur un secteur tenu en réalité par des cadres inamovibles, sont certainement l’une des raisons qui rendent la réforme hospitalière si difficile.

Les directeurs généraux des hôpitaux qui sont les premiers responsables de l’état de leurs établissements et les cadres du ministère restent à leurs postes beaucoup plus longtemps que la durée de vie d’un ministre à son poste. Le résultat en est que ces cadres finissent par avoir un pouvoir qui dépasse de loin leurs prérogatives, donnant libre cours à tous les dépassements.

Les DG des hôpitaux sont inamovibles. Un directeur du CHU de Bab El Oued par exemple, un des plus importants du pays, a été nommé en mai 2002. Il a quitté ce poste en avril 2010. Entretemps, quatre ministres se sont succédé à la tête du secteur sans qu’aucune amélioration importante ne soit apportée au système de santé algérien ni à l’état du CHU.

Les instructions ministérielles visant à optimiser le fonctionnement des hôpitaux sont nombreuses et fréquentes mais les cadres chargés de leur application, conscients que le ministre ne restera pas suffisamment longtemps à son poste pour sévir, n’appliquent que ce qui va dans le sens de leur intérêts ou de leur méthode de travail, même si cette dernière est dépassée.

Les représailles infligées par certains DG d’hôpitaux et chefs de services aux résidents qui ont interrompu récemment leur grève est un des nombreux exemples qui illustrent ce pouvoir disproportionné qu’ont ces cadres et qui ne sert que rarement au bon fonctionnement des établissements qu’ils dirigent.

En plus d’être rivés à leurs postes et de plonger les établissements hospitaliers dans le marasme qu’on connaît, ces cadres sont nombreux à ne pas avoir les qualifications requises, tel qu’avoué par le ministre Hasbellaoui ces derniers jours. Des directeurs d’hôpitaux sans bac ou sans diplômes universitaires ont été signalés par des témoignages à TSA. L’annonce faite par le ministre de désigner des universitaires à ces postes de responsabilité peut refléter une volonté sincère de changer cette situation. Mais les traditions politiques et les pratiques du secteur de la santé laissent douter des chances qu’a cette volonté de se concrétiser.

On achève bien les vocations

Il ne peut y avoir de médecine sans médecins, infirmiers, pharmaciens, dentistes, laborantins, biologistes ou sages-femmes. Mais ces métiers, auparavant appréciés par les Algériens et souhaités ardemment par les nouveaux bacheliers, sont de plus en plus boudés.

La formation difficile, longue et contraignante que doivent faire ceux qui veulent exercer un métier de la santé, les conditions difficiles d’études, le manque de moyens, de sérieux dans la prise en charge des étudiants, le rétrécissement de l’horizon de débouchés des futurs diplômés cassent les volontés des plus enthousiastes des aspirants médecins.

La vocation médicale est dénigrée en Algérie et ces métiers font désormais fuir les futurs diplômés. Les derniers faits qui ont marqué le secteur, notamment la grève des résidents, ont démontré que la ressource humaine était tout sauf valorisée dans le système de santé actuel. Avec des salaires jugés insuffisants, un recrutement de plus en plus difficile, des possibilités de s’installer en libéral de plus en plus restreintes, les médecins et autres praticiens de la santé voient leur avenir en noir.

Les revenus élevés, il ne faut pas s’en cacher, étaient une des motivations principales de ceux qui choisissaient les métiers de la santé, mais ils ne sont plus d’actualité aujourd’hui. Les salaires dans le secteur public qui sont restés figés depuis des années n’ont pas été actualisés pour suivre le rythme de l’inflation et les revenus qu’il était auparavant raisonnable d’attendre de l’exercice libéral de la santé ne sont plus aujourd’hui accessibles qu’à une clientèle restreinte des cadres nationaux et régionaux de la santé.


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  • Pr ZELLAL Nacira
    16 juillet 2018 at 19 h 29 min - Reply

    Merci Mr Hassane Saadoune pour ce tableau réel mais noir du Soin de Santé en Algérie. J’aurais souhaité que vous ajoutiez à votre liste, le Soin en Orthophonie, ce soin-là, que l’Algérie ne peut pas importer puisqu’il se déploie dans des techniques linguistiques et phonétiques fruits de recherches neuroscientifiques.
    Le statut professionnel est confondu avec celui du psychologue alors que dans le monde entier ce sont 02 métiers distincts et différents. L’orthophoniste subit alors la difficulté de la psychologie, de se développer. Son Département a les moyens d’être le Département-Phare, mais il est dirigé à notre place, par des psychologues (!) malgré son autonomisation, arrachée au bout de 40 ans de démonstration que le larynx est dans le cou et non dans la tête !
    Juste pour écarter le Premier Expert, ce sont des « psychologues » qui dirigent à la place de l’orthophoniste, toutes les décisions, le grade de Professeur d’Orthophonie à la CUN, est octroyé par des historiens et des psychologues, comme si le pharmacien était habilité à octroyer le grade de Professeur de Médecine et cette belle discipline est « enseignée » dans moult universités par des « historiens » qui ne savent pas ce qu’est un bilan phonatoire ni un trouble apraxique ou du débit de la parole. Nous sauvons quelques éléments brillants qui gagnent en cabinet privé 4 fois mon salaire de Professeur (rien qu’avec le bacc. plus 05 du Master de Neurosciences) : la compétence se voit en cabinet privé.
    Heureusement qu’on a pu sauver le secteur de la Recherche, l’URNOP produit du LMD d’Orthophonie, qui est exporté vers des Facultés de Médecine classées dans le monde, première UNE en Algérie depuis l’indépendance.
    Il est regrettable de mettre à l’écart de toutes les commissions décisionnelles, les experts internationaux, que sont ces algériens orthophonistes des grandes écoles françaises, qui n’ont pas fui le pays. PR ZELLAL Nacira : http://www.urnop-alger2.com




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