Édition du
21 October 2018

L’Humanisme et la métamorphose démocratique de la société.

Nous vous proposons de lire le texte intégral de l’intervention du militant humaniste, Essaid Aknine, lors de la conférence intitulée ” L’humanisme : transformation sociale, métamorphose politique et perspectives économiques”, tenue le 22 juillet 2018 au village d’Aït Youcef Ouali, commune d’Imsouhal, sur les hauteurs du Djurdjura.

Bonne lecture…

Yenna-yas Ccix Muḥend u Lḥusin : “Imezwura iban-asen ineggura iban-asen Aḥlil a yilemmasen”

Cheikh Mohand Ou l’Hocine a vécu au sein d’une société à culture orale, dominée par d’autres cultures. Il s’est exprimé dans une langue reléguée à une condition de survie à travers l’histoire. Une langue dépourvue des avantages que pouvait lui offrir la culture savante. A ces difficultés s’ajoute celle d’une domination coloniale ayant bouleversé les codes de la société traditionnelle et son fonctionnement. D’ailleurs, comme le disait le Cheikh lui-même : ” Ul d ineslem, ssuq d arumi”. Pourtant, malgré l’hostilité de la condition historique dans laquelle il a évolué, le Cheikh a su construire à Taqqa n’At Yahia une sorte de Cité idéale, telle que présentée par Mouloud Mammeri, Dda Lmulud. Une cité humaine qui mettait l’éthique (non utilisée, ici, au sens philosophique de science de la morale), l’ascèse, la transcendance et la solidarité au cœur de son fonctionnement. Mieux encore, plus d’un siècle après la disparition du Cheikh, la puissance subversive de son verbe demeure agissante au sein de notre société.

“Le souffle” qui l’habite continue à labourer nos consciences, à façonner nos imaginaires et à nous offrir des instruments de mobilisation des richesses de la culture populaire pour en faire un instrument de libération. Quelle est la raison de cette heureuse longévité ? Dans son livre consacré à la vie du Cheikh et intitulé ” Inna-yas Ccix Muhend, Cheikh Mohand a dit”, Mouloud Mammeri nous en donne une explication magistrale dont nous reprenons, ici, un extrait : ” Ainsi dans le scénario classique d’une culture minoritaire dénuée de légitimité, le Cheikh a introduit une mutation décisive. Avec lui, la condamnation de toutes les formes d’oppression, y compris l’oppression idéologique, le dépassement des cloisonnements tribaux émanent de l’intérieur même d’une culture vivante.”

Dans un formidable dialogue entre une conscience issue de la culture orale et une autre conscience forgée par la culture savante au gré de la révolution communiste, nous retrouvons le sens de la sentence du Cheikh, introduisant notre intervention, au cœur de celle d’Antonio Gramsci, philosophe, écrivain et théoricien politique italien : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à venir, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres” Pour éviter tout raccourci aliénant et toute mystification stérilisante, il est important de contextualiser l’évolution de ces deux consciences dans le temps et dans deux espaces culturels, savant et dominant pour Gramsci, oral et dominé pour le Cheikh. Seulement, ce rapport de dominant/dominé ne peut en aucun cas justifier le déni de la culture orale et de sa légitimité. Qu’est-ce que l’Humanisme ?

Au-delà de toute lecture philosophique, intellectuelle et idéologique, l’Humanisme est une encyclopédie ouverte où chaque société peut mettre le contenu de son histoire, des différentes cultures qui vivent en elle et des mémoires collectives qu’elle recèle. Une lecture philosophique réductrice de l’humanisme “place l’homme et les valeurs humaines au dessus de toutes les autres valeurs.” Cette lecture ne prend pas en compte la transcendance de l’être humain dans ses rapports avec la divinité ou l’idéal commun suprahumain . Elle fait de l’homme, l’être suprême placé au sommet de la pyramide des croyances construites par les sociétés. La mutation opérée par le Pr Mohammed Arkoun, à ce niveau, est aussi profonde d’éclairante. Elle peut être résumée en une formule qu’il a lui-même conçue : ” Remettre l’humain au cœur du divin.”

En d’autres termes, il s’agit de permettre à l’être humain de vivre son expérience transcendantale avec le divin dans le respect du contenu culturel de sa société, de faire en sorte qu’une culture du croyant ouvert sur les autres cultures de croyances et de non croyance puisse émerger. Une autre lecture, intellectuelle cette fois-ci, renvoie les origines de l’humanisme au mouvement intellectuel qui, se nourrissant du legs greco-romain, s’est épanouit en Europe au XVIe siècle et aurait proposé le premier contenu de la théorie humaniste. A ce niveau égalemment, l’intervention intellectuelle du Pr Arkoun est d’une importance capitale. Il y a plus de 40 ans, il a consacré une étude à la question de l’humanisme au sein des sociétés en contextes islamiques, intitulée “L’humanisme arabe au IVe/Xe siècle” Dans cette étude, le Pr Arkoun a mis en lumière l’humanisme “indigné “ d’Abû Hayyân al-Tawhîdî1 et l’humanisme “serein” de Miskawayh2. (La volière d’Abû Hayyân, remarques sur l’humanisme d’Abû Hayyân al-Tawhîdî – Dominique Mallet) A propos de Tawhîdî, il écrivait : ” Le mu‘tazilisme* comme peut-être le mysticisme, semblent avoir apporté à Tawhîdî non pas tant une profession de foi, mais avant tout une méthode et un cadre adéquats à l’expression d’un sentiment tragique de la vie. Le raisonnement, conduit sans frein jusqu’à un certain niveau, fait déboucher la conscience sur l’absurde, c’est-à-dire le sentiment d’une rupture fracassante et irréparable entre la raison et la réalité, la science et le mystère (M. Arkoun, 1973, 93).” Dans l’introduction de son livre “Traité d’éthique” qu’il a consacré à la traduction de “Tahdîb Al-Akhlaq wa tathîr Al -‘ar’aq” du “philosophe” et “historien”, Miskawayh, il écrit : ” Nous espérons montrer ailleurs avec toute la rigueur possible que Miskawayh avait une réelle vocation d’humaniste. Sans doute, n’atteignit-il pas ces audaces critiques des grands humanistes de la Renaissance en Occident.

Mais il a en commun avec eux la préoccupation constante de l’homme dont il a cherché à définir la nature organique et psychologique, la relation au monde, la vocation terrestre et supraterrestre.” A travers ces exemples, il est à constater que l’humanisme a traversé l’espace méditerranéen regroupant le logos et le mythos, les trois versions du monothéisme que sont le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, les différentes versions du polythéisme, les différentes cultures, les différentes mémoires collectives des peuples de cet espace et les différentes trajectoires qu’ils ont connu dans l’histoire, d’où la nécessite de repenser cet espace. Le sens de la métamorphose : Yenna-yas Lewnis At Menguellat : ” W ibɣan at-ṣeggem iṣeggem iman-is” La société algérienne recèle beaucoup de richesses populaire et de ressources culturels qui peuvent nous permettre de nous construire en citoyen, d’engager le processus de renouvellement de tous les segments sociaux, de réhabiliter la confiance en nous-mêmes et entre nous, de réinventer nos relations réciproques et nos rapports avec notre terre, notre environnement naturel et notre espace culturel, de donner un sens nouveau à notre patrie, d’édifier une Cité algérienne plurielle et diversifiée, apte à participer à la construction citoyenne d’une Confédération nord-africaine des peuples. Une confédération qui puisse ouvrer activement au remembrement culturel de l’espace méditerranéen et à la construction humaine et la citoyenneté méditerranéenne Il nous appartient d’ouvrir des espaces pour la promotion de la culture de l’écoute, de l’échange. Des espaces qui puissent nous permettre de libérer la parole, de laisser agir sa puissance subversive, de nous affranchir de nos cloisonnements et d’abattre les murs invisibles qui empêchent nos esprits de construire un nouveau rêve algérien, de renouveler notre être dans notre langage. Il est temps pour nous de réinvestir les lieux de mémoire et de nous approprier notre propre histoire.

A l’exemple de Tisirt n Ccix à At Hmed, ces lieux de mémoire sont des pôles qui contiennent la richesse de notre culture et la puissance du récit historique de “la traversée” de notre peuple à travers les âges. Ce peuple qui, faut-il le rappeler, a toujours su prendre ses responsabilité au plus dur des épreuves de l’histoire. Tous ces jeunes qui sont autour de nous, la jeunesse algérienne est l’avenir du rêve algérien. Comme le disait Hocine Aït-Ahmed, cette jeunesse est la locomotive de l’histoire. Faisons-lui confiance ! Elle saura offrir à la société les moyens de construire son propre modèle historique. Cela dit, cette jeunesse a besoin de s’abreuver aux sources des traditions de luttes démocratiques de nos illustres aînés. Elle a besoin de s’immerger dans l’océan des valeurs humaines de contient notre société, d’ou la nécessite de les rendre visibles. Le temps est également venu de restaurer tous les mécanismes de médiation et de solidarité qui puissent nous permettre d’identifier des sources de pouvoir à même d’autonomiser la société.

Il nous est offert aussi d’édifier un traité social de l’éthique et de mettre l’humain dans sa complexité au coeur du combat pour la réhabilitation du politique et le politique au coeur de la construction de Cité algérienne. Je vous remercie !

Notes :

1 – “Abû Hayyân al-Tawhîdî : est un philosophe et penseur musulman d’origine iranienne ayant vécu au xe et au début du xie siècle (v. 930-1023).”

2 – Miskawayh : “est un homme d’État, philosophe, historien, savant et bibliothécaire iranien d’expression arabe, né à Ray en 932 (an 320 de l’Hégire), mort presque centenaire2 à Ispahan en février 1030 (ṣafar an 421 de l’Hégire).” * Le mu‘tazilisme : “Le mutazilisme, ou mu‘tazilisme mais aussi Al mu’tazila, est une importante école de théologie musulmane (‘Aqîda) apparue au viiie siècle. Elle s’oppose aux écoles de théologie aujourd’hui dominantes comme l’asharisme, le maturidisme ainsi que d’autres écoles plus littéralistes comme l’école de théologie du hanbalisme. Vivement critiqué par les courants salafiste et wahhabite, le mutazilisme est aujourd’hui peu représenté dans la communauté musulmane, bien qu’il en fut autrefois un courant majoritaire, notamment durant une période du califat des fatimides. Il réfute l’aspect incréée du coran, jugeant cette considération comme irrationnelle. Il met en avant le libre arbitre, place l’amour et l’ascétisme au centre de la recherche spirituelle de l’être humain, et rejette tout dogmatisme religieux. La recherche scientifique et la philosophie y ont une place prépondérante. Le Kalâm et la Falsafa, en sont les notions les plus importante.”


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