Édition du
23 September 2018

Hommage au journaliste Yazid Aït Hamadouche : Faut-il que le temps soit compté ?

El Watan

04 SEPTEMBRE 2018

Le temps et le rapport au temps est au moins aussi difficile à expliquer que le rapport avec sa conscience. Nous en avons tous, mais a-t-elle le même impact sur nous tous ? Il avait 38 ans. Il n’avait que 38 ans.

Trop jeune pour partir ? Sûrement. Pas assez de temps pour tout dire ? Pas sûr. Il a eu le temps de dire que demain n’arrivera peut-être jamais et que c’est aujourd’hui que notre conscience doit donner un sens à notre vie.   

Le rapport des individus au temps et à ce qu’ils en font est aussi variable que les choix et la direction qu’ils donnent à leur vie. Les uns pensent avoir tout leur temps, s’arrêtent, temporisent  ; les autres décident, tranchent et foncent. Les uns choisissent de bourrer des urnes, promettant de cesser quand demain, tandis que d’autres dénoncent les fraudeurs aujourd’hui ; les uns trichent aux examens pour ne pas perdre une année, tandis que d’autres acceptent de redoubler  ; les uns démissionnent après un échec professionnel, les autres attendent qu’ils soient démis de leurs fonctions ; les uns prendront les armes en 1954 et mourront avant 1962 et d’autres attendront 1960 pour choisir leur camps… Le temps.

Les choix que la conscience dicte de faire ne sont sans doute pas étrangers au rapport que chacun entretient avec le temps qu’il pense avoir pour faire ses choix. Si les démocraties ont opté pour la limitation des mandats, ce n’est pas par goût pour les élections, mais par connaissance de la nature humaine, d’abord, et de la nature du pouvoir, ensuite.

Or, le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument. Penser avoir tout son temps, c’est aussi penser avoir un pouvoir absolu sur sa fonction et sur sa vie. Fatalement, des conséquences en découlent. Ainsi le pouvoir absolu sur sa fonction inhibe totalement la conscience de la responsabilité, car la responsabilité marche de paire avec l’obligation de rendre des comptes, de faire des bilans et de les présenter, à un moment donné. Cette perte de conscience explique pourquoi de jeunes officiers sont poussés à la retraite, tandis que des généraux septuagénaires sont promus à des postes de commande stratégiques ; pourquoi le recours au financement non conventionnel (la planche à billets) est prolongé, alors qu’il devait être exceptionnel.

Par ailleurs, cette conscience anesthésiée explique aussi parfaitement pourquoi des parents d’élèves encouragent leurs enfants à tricher en classe, puis critiquent le niveau général de l’école  ; pourquoi les citadins jettent leurs ordures ménagères par la fenêtre, puis se plaignent de la saleté. Cette même conscience -ou ce qu’il en reste- conduit également des enseignants de se taire face à une agression physique contre leurs collègues, puis de se plaindre de la violence à l’université.

De même, elle suscite la solidarité avec les médecins résidents luttant pour une meilleure santé publique, puis cristallise les critiques et la colère dès que le besoin de se rendre à l’hôpital se fait sentir. Poussons plus loin les paradoxes.

Ce rapport contradictoire entre le temps (infini) et la conscience (limitée) n’est pas non plus étranger à l’installation d’un rapport superficiel avec la pratique -ou non- de la religion. Le sentiment d’avoir le temps d’aller jusqu’au bout de ce qu’est la foi installe les individus dans le confort de la superficialité facile et des jugements hâtifs. Ainsi la barbe devient-elle la garantie de piété (akhina), tandis que le mouton de l’Aïd symptomatique de l’archaïsme religieux.

Deux positionnements antagoniques déjà expérimentés dans un conflit éminemment politique justifié, de part et d’autre, au nom d’une certaine vision de la religion. Pourquoi cette stagnation ? Parce que la décision liée à la réconciliation a été dictée par ceux qui considéraient que la vérité avait le temps, qu’elle pouvait attendre. Résultat, vingt ans plus tard, l’absence totale d’alternance politique est imposée au nom de la préservation de la paix civile et une prière collective ravive la peur que les manifestations du début années 90 ont attisée.

Les exemples sont infinis, car le sentiment d’avoir le temps endort la conscience aussi sûrement qu’un médicament endort la douleur. Plus on croit avoir le temps, moins on se sent obligé de dire ce que le silence détruit et de se battre pour donner un sens à la vie. Et pourtant, c’est cette douleur quasi permanente qui explique pourquoi un handicapé de 38 ans a accompli ce que des dizaines de valides ne feront jamais en vivant 80 ans. L’un avait conscience du temps, les autres ont perdu leur conscience au fil du temps.

Inspiré de la vie de Yazid Aït Hamadouche

 

Par Louisa Dris-Aït Hamadouche 

Enseignante en sciences politiques


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