Militant anticolonialiste, mathématicien et père de famille, Maurice Audin a bien été assassiné par l’armée française en juin 1957. Emmanuel Macron l’a reconnu ce jeudi, faisant de ce fait historique, soixante et un ans plus tard, une vérité officielle. Le chef de l’Etat s’est rendu en début d’après-midi à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), au domicile de Josette Audin. Et a remis à la veuve du disparu, aujourd’hui âgée de 87 ans, une déclaration reconnaissant que son époux est «mort sous la torture du fait du système institué alors en Algérie par la France». Un assassinat pour lequel Emmanuel Macron a demandé «pardon» à Josette Audin. Le président de la République a en outre annoncé «l’ouverture des archives sur le sujet des disparus civils et militaires, français et algériens». Attendu depuis des décennies par la famille Audin et ses soutiens, ce geste mémoriel est le plus ambitieux depuis l’élection du chef de l’Etat. Mais il n’élucide pas le sort du disparu, dont les conditions exactes du décès restant inconnues et le corps introuvable.

Qui était Maurice Audin ?

Il est environ 23 heures, ce mardi 11 juin 1957, lorsque des militaires français débarquent au premier étage d’un HLM de la rue Flaubert, dans l’ouest d’Alger. L’appartement est occupé par la famille Audin : Maurice, 25 ans, Josette, 26 ans, et leurs trois enfants, dont le dernier n’a qu’un mois. Tous deux enseignants en mathématiques, Maurice et Josette sont aussi militants du Parti communiste algérien et ont hébergé à leur domicile des militants indépendantistes. La bataille d’Alger bat son plein, les militaires ont tous les droits. Maurice est emmené au «centre de triage» d’El Biar, avenue Georges-Clemenceau. Josette ne reverra plus jamais son époux, que l’armée prétendra évadé lors d’un transfert en jeep, dans la soirée du 21 juin. Le décès du jeune homme, aux traits juvéniles et aux cheveux en bataille, sera acté en 1963.

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L’affaire est relancée en 2001 par la publication d’un livre du général Paul Aussaresses, dans lequel celui-ci reconnaît et défend le recours à la torture en Algérie. L’officier confirme avoir confié au lieutenant Charbonnier l’interrogatoire d’Audin, mais ne dit rien du sort de celui-ci. Le 16 mai 2011, Josette Audin dépose plainte contre X pour séquestration, mais se heurte à un nouveau non-lieu. Dernier rebondissement : une confession posthume du général Aussaresses, enregistrée par le journaliste Jean-Charles Deniau et diffusée en 2014, un an après la mort du général. «On a tué Audin, y affirme-t-il d’une voix nerveuse. On l’a tué au couteau pour faire croire que c’était les Arabes qui l’avaient tué. Voilà. Qui c’est qui a décidé de ça ? C’est moi.»

Qu’a reconnu Emmanuel Macron jeudi ?

«Vous n’avez jamais cédé pour faire reconnaître la vérité. La seule chose que je fais, c’est la reconnaître», a déclaré Emmanuel Macron à Josette Audin. Le président de la République lui a aussi remis une déclaration écrite, dans laquelle il juge que «le récit de l’évasion [de Maurice Audin] qui figure dans les comptes rendus et procès-verbaux officiels souffre de trop de contradictions et d’invraisemblances pour être crédible». Mais le chef de l’État ne se prononce pas sur les circonstances exactes de son décès : exécution ou mort sous la torture. Plus largement, Emmanuel Macron déclare que «la République ne saurait […] minimiser ni excuser les crimes et atrocités commis de part et d’autre durant ce conflit». Il condamne les «gouvernements successifs» qui, «en échouant à prévenir et à punir le recours à la torture […] ont mis en péril la survie des hommes et des femmes dont se saisissaient les forces de l’ordre». Le président de la République prend toutefois soin d’évoquer «l’honneur de tous les Français qui, civils ou militaires, ont désapprouvé la torture et […] refusent d’être assimilés» à ceux qui l’ont pratiqué. La déclaration annonce enfin qu’«une dérogation générale, dont les contours seront précisés par arrêtés ministériels après identification des sources disponibles, ouvrira à la libre consultation tous les fonds d’archives de l’Etat qui concernent ce sujet». L’Elysée encourage, enfin, les témoins de l’époque à se manifester et à ouvrir leurs archives personnelles sans crainte des poursuites, la plupart des faits étant couverts par la prescription ou par les amnisties prononcées dans les années 1960. Emmanuel Macron s’était vu interpeller dès le début de son mandat par une quarantaine de personnalités l’invitant à s’exprimer, à l’occasion du soixantième anniversaire de la mort de Maurice Audin. Parmi celles-ci, le mathématicien Cédric Villani, futur député du parti présidentiel et proche de la famille Audin. Le chef de l’Etat n’avait, à l’époque, pas donné suite à la demande. Depuis son élection, et même avant, Emmanuel Macron a pris plusieurs initiatives, parfois contestées, en matière mémorielle. En octobre 2016, le candidat avait vu dans la colonisation «des éléments de civilisation et des éléments de barbarie». En février 2017, il l’avait qualifiée de «crime contre l’humanité» lors d’un déplacement en Algérie, provoquant la fureur de la droite et de l’extrême droite. En avril, il a annoncé la création d’une «fondation pour la mémoire de l’esclavage». Le 1er juillet, il avait également présidé la panthéonisation de l’ancienne ministre Simone Veil et de son époux.

Que disaient les prédécesseurs d’Emmanuel Macron ?

L’attitude de l’Etat vis-à-vis de la guerre d’Algérie a varié au fil des présidents. Épousant le mouvement colonial, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur et de la Justice entre 1954 et 1957, avait refusé la grâce de plusieurs militants du FLN. Devenu le premier président socialiste de la Ve République, il confesse sur le tard à Robert Badinter : «J’ai au moins commis une faute dans ma vie, celle-là.» Jeune sous-lieutenant de l’armée française en 1956, à la frontière marocaine, Jacques Chirac a déverrouillé des pans de mémoire une fois président, notamment en reconnaissant la responsabilité de l’Etat dans la rafle du Vel d’Hiv de juillet 1942. Sous sa présidence, Paris et Alger travaillent sur un traité d’amitié. Mais, raconte l’ancien président dans ses mémoires, Alger réclamait la reconnaissance officielle de la culpabilité de la France. «Je ne l’ai naturellement pas accepté», écrit Chirac. En 2007, l’épouse de Maurice Audin s’adresse à Nicolas Sarkozy, mais le nouveau chef de l’Etat ne prend pas la peine de lui répondre. Deux ans plus tard, Michèle Audin, mathématicienne et fille du disparu, refusera la Légion d’honneur qui lui était décernée, dénonçant à cette occasion l’attitude «méprisante» du chef de l’Etat. À l’automne 2011, avant même d’être officiellement candidat à l’Elysée, François Hollande, qui a effectué son stage de L’ENA à Alger en 1978, rend hommage aux militants algériens jetés à la Seine par la police le 17 octobre 1961. À peine installé à l’Elysée, il reconnaît officiellement la date de la répression policière. Conseillé par l’historien Benjamin Stora, il jalonnera son quinquennat de gestes apaisants, instaurant en 2016 le 19 mars comme la journée de reconnaissance de toutes les victimes de la guerre d’Algérie, à la grande indignation de la droite. Dès août 2012, Josette Audin lui réclame «une condamnation ferme de la torture et des exécutions sommaires commises par la France pendant la guerre d’Algérie». Lors de son premier déplacement officiel en Algérie, en décembre 2012, Hollande ira se recueillir sur la place Maurice-Audin dans la capitale. En 2013, il décide l’ouverture des archives concernant l’affaire Audin. En juin 2014, dans un communiqué, il écrit noir sur blanc ce que la famille du mathématicien affirme depuis plus de soixante ans : «Les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention.»

Quelles réactions au geste d’Emmanuel Macron?

Dans un communiqué publié par Mediapart, la famille de Maurice Audin salue «la déclaration du Président de la République dont chacun pourra mesurer l’immense portée politique et historique». Elle espère également «que le corps de Maurice Audin sera recherché et pourra enfin recevoir une sépulture». Le secrétaire national du Parti communiste français, Pierre Laurent, a salué «une victoire pour la justice, la démocratie, la vérité», alors que «le mensonge d’Etat durait depuis soixante et un ans». Pour le PCF, «une nouvelle époque de vérité peut commencer sur la période coloniale, pour toutes celles et ceux qui la ressentent comme une blessure toujours vive». Une place portera le nom de Maurice Audin à la Fête de l’Humanité, dont la prochaine édition débute vendredi à la Courneuve (Seine-Saint-Denis). De son côté, la présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, a jugé qu’Emmanuel Macron «commet un acte de division en pensant flatter les communistes». Pour la députée, dont le père Jean-Marie Le Pen est lui-même soupçonné d’avoir pratiqué la torture en Algérie,«Maurice Audin a caché des terroristes du FLN qui ont commis des attentats», et le chef de l’Etat «souhaite surfer sur la division des Français, au lieu de les réunir dans un projet». Selon l’Elysée, le gouvernement algérien a été prévenu de l’initiative d’Emmanuel Macron. Paris espère désormais qu’Alger facilitera à son tour l’accès à ses archives concernant les disparus de la guerre d’Algérie.

 

Laure Bretton Dominique Albertini