Édition du
13 December 2018

EXCLUSIF : COMMENT FARID BEDJAOUI S’EST ENFONCÉ EN VOULANT PROTÉGER CHAKIB KHELIL

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La lettre adressée en février dernier au procureur de Milan par Farid Bedjaoui,  condamné depuis mercredi 19 septembre dans l’affaire de pots de vins Saipem en Italie, a été récupérée par Maghreb Emergent.
L’intermédiaire d’affaires entre l’ancien ministre de l’énergie et l’italien Saipem a été condamné mercredi dernier à 5 ans et 5 mois de prison par le tribunal de Milan. Il avait écrit un courrier au procureur pour se défendre et justifier son état de fuite. Lecture exclusive.

La lettre adressée en février dernier au procureur de Milan par Farid Bedjaoui,  condamné depuis mercredi 19 septembre dans l’affaire de pots de vins Saipem en Italie, a été récupérée par Maghreb Emergent. 47 pages de défense parfois  aussi compromettantes que l’acte d’accusation lui même. D’entrée Farid Bedjaoui, l’homme d’affaire algérien refugié à Dubaï depuis plusieurs années, affirme au procureur milanais qu’il ne lui aurait pas écrit tant le scénario de l’accusation lui paraît absurde : « Si ma liberté n’était pas en question, il me paraîtrait inutile de contester cette accusation, puisque seule l’idée est absurde et ne se fond sur aucun élément ». Il explique ensuite son refus, depuis cinq ans de, se présenter devant les juges à Milan : « Sans avoir jamais été convoqué précédemment par le Ministère public ou par d’autres, durant le mois de juillet 2013 un mandat d’arrêt international a été émis à mon encontre, qui m’a conféré ipso facto un statut de fugitif aux yeux du monde entier, sur les bases d’une accusation grave (…)  Accusé à priori d’être le grand corrupteur d’un ministre de premier plan en Algérie, en relation aux questions stratégiques qui sont les ressources naturelles du pays, et pour les montants financiers significatifs, ma comparution sereine devant l’autorité judiciaire s’est montrée de suite impossible ».  Pour lui, ce sont les 197 millions d’euros d’honoraires qui ont tout déclenché. Il a perçu ce montant hors gabarit  en cinq ans auprès de Saïpem à travers une « société écran basée à Hong Kong », Pearl Partners Ltd, lui appartenant. « En réalité, la thèse de l’accusation se base sur le montant des sommes d’argent que j’ai perçu, que le Ministère Public ne veut pas croire que ces sommes étaient ou pouvaient être licites, et qu’elles correspondent à une rémunération légitime pour une activité réelle d’agent, mise en place en faveur du groupeSaipem, dans le cadre d’une relation contractuelle formalisée ». Le neveu de Mohamed Bedjaoui l’ancien président du conseil constitutionnel et proche ami du président Bouteflika,  développe ensuite un très long plaidoyer pour tenter de démonter les chefs d’accusation avant de finir sur une tonalité de remords « Je ne suis pas un délinquant et, même si je suis née dans une famille aisée, j’ai toujours beaucoup travaillé. Je n’ai jamais nié connaître Monsieur Chakib Khelil, mais il ne m’a jamais fait aucune faveur, ni consenti aucun favoritisme. J’aurais peut-être dû, parce que je le connaissais, refuser d’aider Saïpem, une société à laquelle je n’ai rien demandé et qui est venue me trouver ».

Une ligne de défense à trois digues

Farid Bedjaoui a choisi d’organiser son système de défense autour de trois grandes lignes. La première, et la principale, est qu’il n’a jamais rien reversé à Chakib Khelil et à ses proches des 197 millions  de dollars qu’il a reçu au titre de son travail d’agent de Saïpem en Algérie entre 2005 et 2010. « Dans tous les cas, il n’y a eu aucune redistribution de ma rémunération provenant de SAIPEM à Monsieur Chakib khelil, à sa famille ou à quelconque autre personne. Cette hypothèse de départ du Ministère public n’a jamais pu être confirmée ».  La seconde grande ligne est que c’est Saipem qui l’a contacté pour l’aider à gagner des marchés en Algérie et que cela s’est fait  sur la base de son CV très compétitif pour cette mission « Ce fut grâce à une compétence reconnue, à une solide installation dans le panorama économique de la région et aux relations formées, que SAIPEM s’est rapproché de moi, en connaissant les activités avec d’importantes institutions et entreprises dans le Moyen-Orient qui opéraient dans le secteur pétrolier et énergétique – en particulier SONATRACH. Troisième ligne de défense, la contre partie des 197 millions de dollars perçus : « Leur demande à mon égard était de mettre à disposition mes connaissances de l’industrie et du marché, des concurrents soumettant aux appels d’offres ».  Il faut comprendre ici que Farid Bedjaoui affirme, « j’ai travaillé » pour gagner cet argent. Ce n’est donc pas la proximité – qu’il ne nie pas avec Chakib Khelil – qui, selon lui, a été décisive dans l’adjudication au profit de Saipem de 07 contrats en cinq ans pour un plan de charge de 8 milliards d’euros, mais son intervention d’expert. Il en veut pour preuve le fait que Saipem n’a pas pu obtenir de très nombreux autres contrats dans un total de 40 milliards d’euros sur cette période de 2006-2009. La ligne de défense de Farid Bedjaoui n’a visiblement résisté sur aucune de ses trois digues choisies. Sa lettre au procureur offre des brèches béantes à l’accusation.

Une redistribution non camouflable au profit de la famille Khelil.

Farid Bedjaoui consacre toute une partie de son courrier de 47 pages au procureur milanais pour expliquer qu’il a profité lui seul des 197 millions d’euros d’honoraires reçus de Saipem via sa société Pearl Parteners. Mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du document, les points de croisement entre la famille de Chakib Khelil et lui même pullulent. Ceci pour la partie algérienne du traçage des pots de vins versés. Les interférences d’affaires avec Pietro Varone, le patron de SAIPEM, sont également nombreuses. Elles ont servi de point de l’enquête italienne avec la suspicion légitime

de rétro-commission, finalement retenue par le tribunal, puisque le management de Saipem a été condamné à des peines de prison fermes. Le canal de retour des pots de vins vers le décisionnaire dans l’attribution des contrats à Saipem en Algérie passe par Omar Habour selon l’enquête judicaire. Farid Bedjaoui revendique 70 ans d’amitié entre sa famille et celle de Habour. Problème, il a attribué des délégations de pouvoir à Omar Habour sur plusieurs sociétés (Adobe Finance, ect…) et comptes bancaires (Audi Saradar Beyrouth …) autorisant des transferts de fonds dont l’enquête a établi qu’elles ont fini en bout de parcours par financer des acquisitions immobilières directement à la famille Khelil à New York.  Farid Bedjaoui ne dément même pas formellement que les pouvoirs qu’il a attribué à Omar Habour n’ont pas directement bénéficié à Arafat Khelil, épouse du ministre algérien, notamment avec un virement de 1,5 million d’euro sur son compte personnel (Suntrust Bank à Bethesda USA). De même les lignes d’affaires de Farid Bedjaoui recoupent dans son courrier celle de Khaldoun Khellil en plusieurs entreprises. Le courrier de l’homme d’affaire refugié à Dubaï s’en va même jusqu’à reproché à la multifiduciaire qui traite ses actifs d’avoir donné des prérogatives et opéré au profit de Khaldoun Khelil sans l’avoir consulté. On peut imaginer combien de tels arguments ont pu dissuader le tribunal de Milan de suivre l’acte d’accusation accablant sur d’éléments factuels sur la redistribution des 197 millions d’euros de Saipem sur le réseau Khelil via principalement le canal Omar Habour, lui même condamné à de la prison ferme dans ce gigantesque scandale. La défense de Farid Bedjaoui est totalement poreuse face à cet  extrait de l’acte d’accusation  « Omar Habour a été autorisé d’agir dans l’intérêt d’Adobe Finance, avec un siège légal dans les îles de Virginie britannique. Cette société, comme mentionné déjà au paragraphe 2 ci-dessus, était bénéficiaire sur le compte libanais et, par conséquent, elle a traité des montants significatifs pour Pearl Partners. »  Ce à quoi réponds l’intermédiaire d’affaires de Chakib Khelil, « Il s’agit d’un transfert correspondant au paiement partial à l’achat de 25% des actions de Monsieur Omar Habour pour un investissement dans son projet de raffinerie de sucre (contrat signé le 25 mars 2007) ». Des pièces annexes tentent de soutenir cette explication. Les flux d’affaires entre les deux hommes sont cependant constant durant cette période et aboutissent par divers canaux dans le sillage familial de Chakib Khelil (immobiliers, actions, numéraires, société de cinémas, ect..). Farid Bedjaoui a bizarrement été moins prudent dans la protection de son lien d’affaire avec son agent payeur, le président de Saipem. Il se retrouve engoncé dans des explications gênées, sur des avances qu’il a consenti à Pietro Varone lancé dans un investissement qui ce serait avéré plus gourmand en financement que prévu initialement. La lettre de Bedjaoui commence par nier toute redistribution du montant astronomique de Saipem perçu « grâce au travail ». Elle fini sur une dizaine de pages qui concèdent d’une manière ou d’une autre un ruissellement d’argent vers la famille Khelil et accessoirement vers le management de Saipem.

Coopté pour avoir déjà fait gagner Russel auprès de Khelil

La deuxième position forte dans la défense de Farid Bedjaoui est le récit sur sa cooptation par Saipem. « Ce n’est pas moi qui ai proposé mes services, c’est Saipem, au plus mal en Algérie, qui est venu vers moi » explique t’il en résumé. Mais pourquoi donc vers lui précisément. L’explication livrée est hallucinante de candeur. Farid Bedjaoui explique sans sourciller qu’il est devenu reconnu comme un consultant financier reconnu essentiellement grâce à… Chakib Khelil. Son cabinet de gestion d’actifs « Rayan Asset Management » a en effet signé en 2002 un partenariat avec le géant mondial de la gestion de patrimoine l’américain Russel, pour obtenir de nouveaux clients dans zone du Moyen Orient et de l’Afrique du nord, précarisé par les attaques du 11 septembre 2001. Quel est le gros client que va obtenir Rayan Asset Management (Bedjaoui) pour Russel ? Sonatrach bien sur, dont le PDG est déjà un certain Chakib Khelil : « En particulier, aux côtés de Pascal Duval j’ai organisé la présentation de RUSSELL à SONATRACH et de globales stratégies d’investissements.  La pertinence de ces stratégies a permis à RUSSELL d’obtenir de SONATRACH un mandat de gestion de plus de 1,3 milliards de dollars d’activité, qui jusqu’alors était totalement investi dans le marché actionnaire en seulement deux titres »   Farid Bedjaoui deviendrait alors incontournable pour Sonatrach grâce aux bonnes affaires qu’il a réussit à lui obtenir dans le dossier Russel : « La gestion de l’activité de SONATRACH par RUSSELL a généré des plus-values de $300 millions entre 2003 et 2009, malgré la crise financière mondiale de 2006- 2008. Ces résultats ont été naturellement appréciés par SONATRACH et par sa direction.

Et de conclure fièrement. « Je peux dire à présent que c’est de cette façon dont je me suis fait connaître comme un professionnel compétent et crédible par le milieu de Chakib Khelil, à l’époque Ministre de l’Energie et des Mines et aussi Président du Conseil d’Administration de SONATRACH pour une brève période » Est ce que de telles performances dans l’intermédiation ne seraient pas un peu le fruit , tout de même , de sa proximité avec le ministre de l’énergie ? « Ma famille connaissait celle de Chakib Khelil en vertu des liens historiques qui remontent à la libération de l’Algérie. Par conséquent nous nous connaissions mais nous n’entretenions aucune relation personnelle particulière pour d’évidentes raisons générationnelles ».  Saipem « blacklistée » en Algérie en 2005 serait donc venu voir Farid Bedjaoui parce qu’il avait des talents professionnels exceptionnels dans la construction des offres concurrentielles dans le secteur pétrolier pour obtenir des marchés. Principal  ligne dans le cv ? Il a obtenu en 2002 la gestion des actifs financiers de Sonatrach à Russel grâce à Chakib Khelil. Il y’a mieux comme argument de défense.

Un consultant qui a « travaillé » à « ouvrir » des portes

Dans son courrier de défense adressé au procureur de Milan, Farid Bedjaoui consacre 14 pages sur les 47 a détaillé la nature de ces taches pendant les cinq années ou il a « aidé » Saipem à obtenir 07 contrats en Algérie pour 8 milliards d’euros. Il explique d’abord qu’il a du conseillé son employeur pour lui permettre de reprendre pied en Algérie ou il s’était construit une mauvaise réputation à cause de la fourniture d’équipement défectueux dans l’usine à pompes de Berrouaghia. Il enchaine ensuite le listing de ses tâches contrat par contrat.  Il explique qu’il obtenait des informations sur les offres des concurrents de Saipem (Technip, Petrofac, JGC…) ,  apprenait les préférences techniques du client (Sonatrach), veillait à réunir les conditions de pré-qualifications, construisait les consortiums avec des partenaires asiatiques afin de s’assurer de la réussite de l’offre, et donnait même des indications des fourchettes de prix ou allait se faire la décision d’adjudication. Un gros souci tout de même au sujet de l’activité « débordante » sur le terrain de ce consultant divin pour SAIPEM, il n’en existe pas de traces écrites. Surprise, lui même le déplore, sans en mesurer l’impact invalidant pour sa défense. « De dire que depuis le depuis de mon activité d’agent aurait été fictive, l’accusation ne fait valoir aucun élément probant si ce n’est l’absence de traces de cette activité des sources publiques ou dans d’éventuelles relations écrites ».  Il fait recours ici à la nécessaire confidentialité dans le travail des consultants dans ce type de transactions. Il existe par contre beaucoup plus de traces laissées par les rendez vous organisées par Farid Bedjaoui entre ses employeurs italiens et le ministre algérien de l’énergie Chakib Khelil.  Lui même ne cherche pas à l’occulter : « Mon rôle était aussi celui d’organiser des rendez-vous entre « sujets » clés, concurrents ou potentiels partenaires, spécialement durant le développement de l’offre technique, durant laquelle les échanges sont communs pour mieux comprendre les critères demandées, au-delà de la documentation initialement fournie. ». Le métier d’ouvreur de portes est manifestement celui qui a été le plus retenu dans l’enquete judiciaire milanaise au point ou, dans sa lettre, Farid Bedjaoui se dit  « surpris d’apprendre le rôle de « secrétaire » qui m’a été attribué par rapport à Monsieur Chakib Khelil dans certains échanges. Je ne me l’explique pas et je ne peux pas en rendre compte (…)  D’autre part, Monsieur Scaroni, (patron de ENI maison mère de Saipem) à qui j’ai donné ma carte de visite mentionnant mon statut d’administrateur délégué de RAYAN ASSER MANAGEMENT, savait depuis le début que je n’étais pas le « secrétaire personnel » du ministre et que c’est seulement en raison de mes bons rapports avec lui, en marge de mes activités, que j’ai facilité le contact avec le ministre et j’ai participé à certains rendez-vous ».  Farid Bedjaoui a bien sur fait rencontrer le management de Saipem à son patron d’affaire, Chakib Khelil.

Collaboration avec la justice, l’option impossible

La défense de Farid Bedjaoui n’avait aucune chance d’infléchir le cours de l’acte d’accusation. Il aurait pu s’en sortir avec une peine de prison plus légère s’il avait coopéré avec la justice italienne, ce que le management de Saipem a finalement choisi de faire, ce qui a conduit à des peines de prison inférieures à 5 ans pour des faits criminels graves.  Mais cette option de défense était exclue des le début. Farid Bedjaoui se devait de protéger jusqu’au bout l’homme qui « a fait cracher » 197 millions d’euros à Saipem pour obtenir des marchés pour 8 milliards d’euros (Plus de 11 milliards de dollars) en Algérie.  Farid Bedjaoui le répète jusqu’à sa dernier phrase : « Je n’ai pas versé d’argent à Chakib Khelil pour que SAIPEM obtienne des contrats avec Sonatrach, ni avec aucun autre ».  Dans le même il admet que son courrier de février dernier n’allait pas le disculper « Je suis conscient des limites que je me suis donné par voie écrite, et je peux assurer au tribunal que, naturellement, j’aurais préféré être en mesure de défendre mon travail par voie orale et répondre à toute demande qui pourrait jusqu’à cette phase rétablir la vérité, après avoir été traîné des années durant dans la boue ».  Pour rappel, Farid Bedjaoui réside à Dubaï et un mandat international le cible. Omar Habour personnage clé du réseau Khelil réside à Oran. Chakib Khelil, en fuite en 2011 puis de retour en Algérie en 2016, est personnellement protégé par le président Bouteflika.


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3 Commentaires sur cet article

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  • Nanita
    21 septembre 2018 at 15 h 16 min - Reply

    Excellent article qui devra être versé dans les archives de l’histoire de l’Algérie pour montrer aux générations futures la gabegie à laquelle se sont livrés les nomenklaturistes et leurs familles ! A vomir




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  • SAÏD
    22 septembre 2018 at 1 h 14 min - Reply

    Farid c’est enfui dans le pire endroit ou l’argent brule les doigts et fond comme neige au soleil, aussi, Dubai est l’unique endroit ou les riches font le plus de depressions et dans les probalités de la haute finance ce petit emirat va se casser la gueule dans les prochains mois, je dis « à bientôt en Algérie Bedjaoui Farid »
    Un autre « Khalifa » reviens à la maison après avoir tout bouffer, une main, une main derriere…….




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  • Benzerga Mohamed
    23 septembre 2018 at 14 h 48 min - Reply

    au faite s’était 197 million d’euros ou dollars ? car il y a confusion ici

    on ce qui concerne son plaidoirie, tout ce que je peut vous dire
    its a fairy tale body ! the lei ever told!!!!!!!!!




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  • Congrès du Changement Démocratique