Édition du
12 December 2018

Les propos peu élogieux de Bajolet à l’encontre de ses ex-« amis » d’Alger.

Bernard Bajolet :

«Daech est en train de se réorganiser et reste dangereux»

 

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Publié le 20/09/2018 à 19h09Par Jean Chichizola (#figp-author)

ENTRETIEN – Dans un livre, cet ancien ambassadeur et patron de la DGSE met en perspective et analyse l’action de la France dans les pays arabo-musulmans. Il livre pour Le Figaro son analyse de la menace terroriste et des moyens qu’il faudrait mettre en œuvre pour l’atténuer.

Patron de la DGSE de 2013 à 2017 (http ://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/11/04/01016- 20161104ARTFIG00140-bajolet-le-chef-espion-du-president.php), Bernard Bajolet, 69 ans, revient, dans Le soleil ne se lève plus à l’est (Plon), sur sa longue carrière de «diplomate de guerre», au cours de laquelle il a été ambassadeur à Sarajevo, Amman, Alger, Bagdad et Kaboul, où il a notamment travaillé avec  le  gendarme  Arnaud Beltrame et le policier Franck Brinsolaro, morts dans les attentats de Trèbes et de Charlie Hebdo.

 

LE FIGARO. – Vous décrivez les relations difficiles entre Paris et Alger et semblez douter d’un «grand soir franco-algérien» de la mémoire et de la réconciliation…

 

Bernard BAJOLET. – Je crois à une évolution par petits pas. Et ce pour deux raisons. La première tient à un problème de génération. La nomenclature algérienne, issue ou héritière de la guerre d’Algérie, a toujours besoin de se légitimer en exploitant les sentiments à l’égard de l’ancienne colonie. La seconde raison est plus conjoncturelle: le président Bouteflika, avec tout le respect que j’éprouve pour lui, est maintenu en vie artificiellement. Et rien ne changera dans cette période de transition. Si ouverture il y a, il faudra aussi qu’elle soit réciproque avec, entre autres choses, l’ouverture des archives du FLN… Mais des avancées existent, souvent très discrètes: les pieds-noirs, et même les anciens appelés, sont bien accueillis en Algérie. Quand j’étais ambassadeur, les Algériens nous ont sincèrement aidés à rechercher, en vain, les corps de soldats français torturés et tués par le FLN. Il y a en revanche un réel blocage sur la question des harkis.

En 1993, Dominique de Villepin vous confie: «La politique arabe de la France, c’est terminé.» Mais pour vous, la France a toujours un rôle particulier à jouer. Est-ce réaliste?

Oui et non. Je ne parlerais d’abord plus de «politique arabe», car il ne faut pas oublier Israël. Mais la parole de la France est toujours écoutée. Ne nions pas le poids des mots quand la parole est claire et forte. Pour cela, il ne faut pas plus d’avions, de chars ou de canons mais du courage politique. La France s’est fait entendre dans la négociation de l’accord nucléaire iranien en améliorant un texte négocié en secret par les États-Unis. Au passage, cet accord est certes imparfait, mais ce n’est pas une raison pour l’abandonner. La France a aussi joué un rôle majeur dans l’accord, sans précédent, sur le climat. Dans un monde où le multilatéralisme est en crise, où la parole du président des États-Unis d’Amérique ne vaut pas grand-chose, nous avons notre rôle à jouer. Mais nous ne pouvons pas nous passer de l’Europe. Le défi étant de regagner l’adhésion des peuples en les protégeant, en protégeant nos emplois, nos industries sans tomber dans le protectionnisme, en nous protégeant aussi des mouvements migratoires sans xénophobie.


«Dans un monde où le multilatéralisme est en crise, où la parole du président des États-Unis ne vaut pas grand- chose, nous avons notre rôle à jouer. Mais nous ne pouvons pas nous passer de l’Europe»

La fin de Daech en Syrie et en Irak sonne-t-elle la fin du terrorisme et de son impact dans les sociétés occidentales? 

Daech a été vaincu militairement, il n’a pas été vaincu politiquement et socialement. Il ne faut d’ailleurs pas le sous-estimer, il est en train de se réorganiser et reste dangereux. Dès les années 2000, j’expliquais qu’en Irak, il fallait priver les islamistes de leur base sociologique en réintégrant les sunnites dans le jeu politique. Mais en Occident, le terrorisme «d’inspiration» est tout aussi préoccupant. Les années Daech ont mis au jour des clivages au sein de la société française. Les services de renseignement peuvent être performants, mais ils ne sont pas infaillibles, et comment d’ailleurs détecter et intercepter un terroriste «inspiré» sans lien avec une organisation terroriste?

Il faut donc, là encore, priver les terroristes de leur base sociologique en luttant contre les inégalités, en favorisant l’intégration de nos concitoyens d’origine étrangère, en maîtrisant mieux l’immigration nouvelle, en intégrant mieux l’islam, en luttant contre l’intolérance, en traitant du problème de la drogue, des quartiers difficiles… C’est certes plus facile à dire qu’à faire. Et la polémique n’est jamais loin comme celle récente sur la langue arabe. Il faut bien sûr la valoriser! À la DGSE, au Quai d’Orsay, nous manquions d’arabisants! C’est Jean-Michel Blanquer qui a raison, mais il y a un blocage politique.

Ambassadeur à Bagdad de 2003 à 2006, vous évoquez les erreurs américaines en Irak. Puis les hésitations occidentales en Syrie après 2011, hésitations marquées par une certaine ambiguïté sur les «freedom fighters» islamistes anti-Assad devenus des djihadistes anti-occidentaux. L’Occident a-t-il nourri le terrorisme?

Nous avons toujours eu ce problème en tête. Nous pensions tous à l’Afghanistan où, contre l’Union soviétique, les Américains ont nourri l’islamisme pour aboutir à un al-Qaida et à un Ben Laden «made in USA». À partir de 2011-2012, la France a donc soutenu des groupes d’opposition, mais en se gardant d’aider des mouvements qui étaient en contradiction avec notre vision d’une Syrie du futur. Le problème est que les pays du Golfe et la Turquie n’ont pas eu la même politique et les mêmes préoccupations. En outre, Bachar el-Assad a libéré par dizaines des islamistes emprisonnés, dont certains sont devenus des chefs de Daech et d’al-Qaida, pour déstabiliser et discréditer l’opposition syrienne.

Pour revenir aux enjeux de sécurité nationale, vous avez été trois ans coordonnateur national du renseignement auprès de Nicolas Sarkozy. Pensez-vous qu’on pourrait encore améliorer l’efficacité du renseignement français, et comment?

Je pense qu’il faut profiter du moment présent, de très relative accalmie, pour achever la réforme du renseignement en créant, ce que j’avais proposé comme CNR, aux côtés de la DGSE, une direction générale du renseignement intérieur englobant la DGSI, le renseignement territorial, la direction du renseignement de la Préfecture de police de Paris et intégrant des gendarmes.

 

 


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9 Commentaires sur cet article

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  • H’mida
    22 septembre 2018 at 12 h 02 min - Reply

    Ses aveux, sont revelateurs de « la reconnaissance » de la france et de la consideration à l’egard de leurs bougnouls aux pouvoirs …
    Hontes aux chiffons de la france!!




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  • Louisa H.
    22 septembre 2018 at 12 h 12 min - Reply

    Finalement,rien n’a changé de la part des ex puissances coloniales,après la décolonisation,c’est au tour de leurs « ambassadeurs espions » de prendre la relève pour déstabiliser toute naissance(même à l’état embryonnaire)de tout mouvement démocratique,
    surtout dans les pays arabo-musulmans,c’est dire que le colonialisme a peut être changé de visage mais jamais de méthodes!




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  • klouzazna
    22 septembre 2018 at 13 h 56 min - Reply

    ces personnes ont refuse d’etre les maitres de leur propre destin .. ils sont devenus les esclaves du destin des autres … ici celui d’un agent trop bavard …




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  • lyes Laribi
    22 septembre 2018 at 16 h 52 min - Reply

    Dans les premières pages, la 39 où 40, l’ancien ami des généraux nous fait savoir les sentiments réels qu’éprouve Sadam pour l’Algérie et ses dirigeants en conseillant à un des présidents de France de ne pas reconnaître le Sahara occidental. Et dire que ce tyran est glorifié dans nos stades en traitant ses anciennes victimes de chiites ata…
    Chiche, que les gigolos d’Alger répondent à leur officier traitant.




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  • tarak
    22 septembre 2018 at 23 h 18 min - Reply

    Bonsoir à tous

    Raymond Barre déclarait en 1994 sur les ondes de TF1, parlant de l’Algérie et des pays émergents,  »laissez-les faire leur démocratie car si on les force à pratiquer notre démocratie, ce sont nos intérêts dans ces pays là qui seront en péril ». La leçon a été bien retenue.




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  • mohamed
    23 septembre 2018 at 4 h 49 min - Reply

    sans receleurs, pas de voleurs;

    sans nos traîtres au pouvoir, pas d’influence française en Algérie.




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  • El Baroud
    23 septembre 2018 at 18 h 20 min - Reply

    Chers compatriotes internautes, il ne faut pas trop chercher midi à 14 heures et parler de hizb françà, de la puissance coloniale toujours présente ou .. »d’ambassadeurs espions » etc … etc… ! Tout çà existe mais chaque chose en son temps et il ne faut pas mélanger les sujets à tout moment !

    Tout ce que Bernard Bajolet, ex ambassadeur et ex-Haut responsable du SDECE raconte dans son interview et dans son livre sur le pouvoir algérien est vrai mais il a commis une «erreur historique», une «erreur fatale», une «erreur stratégique» en disant que Bouteflika est maintenu en vie artificiellement! Certains journalistes, je dis bien certains journaliste et un certain personnel politique, un peu trop « fiers » pour laisser passer cela, ont rejeté en bloc tout ce qu’il raconte. Eh oui ! On peut toucher à tout, sauf à notre Bonaparte Bouteflika !

    Sinon si on se calme un peu, il faut reconnaître que tout ce qu’il raconte est juste. Les citoyens, les journalistes, les internautes, la planète terre entière les reconnait. Il évoque en effet :

    a) le besoin du pouvoir algérien de se légitimer en permanence au nom d’une « légitimité révolutionnaire » accaparée en 1962 ou de se légitimer en exploitant les sentiments à l’égard de l’ancienne puissance coloniale.

    b) l’existence d’un immobilisme politique en Algérie, les restrictions aux libertés collectives, la corruption, le mauvais climat des affaires et le ras le bol de la population.

    c) l’existence d’une jeunesse algérienne facteur de vitalité, facteurs d’espoir pour peu qu’il y ait une volonté d’ouverture envers ces talents enfouis et étouffés.

    d) l’impossibilité de déboulonner le pouvoir algérien qui se renouvelle par cooptation et grâce au clientélisme facilité par la rente.

    e) l’accaparement et les prélèvements abusifs par le pouvoir algérien, sa nomenklatura et ses clans sur la rente pétrolière, rente elle-même trop souvent gaspillée et dilapidée dans des projets souvent mal pensés, mal conçus, mal gérés et sans aucun bilan ni justification devant aucune institution administrative ou élective !

    VRAI ou FAUX ???

    Conclusion : on a le droit de « toucher » à tout, à l’Algérie, à tous les algériens sauf à « notre » Bonaparte …. Malien ! Voilà ce que j’ai à dire sur ce sujet !!!




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  • Si Tchad
    24 septembre 2018 at 20 h 03 min - Reply

    Liberté:
    Bajolet : “La corruption a touché la famille de Bouteflika”

    A7lef! makash menha! Si tu continues comme ca, tu vas nous dire que
    la tour Eiffel se trouve à Paris…




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  • Si Salah
    25 septembre 2018 at 15 h 15 min - Reply

    Attendons-nous à ce que diront dans leurs livres les hommes et femmes politiques étrangers de premier plan lorsqu’ils n’auront plus de responsabilités. On peut imaginer plein de choses:
    Bouteflika bavant abondamment sur sa chemise, Bouteflika ne sachant plus qui il est ni où il se trouve, la simulation devant caméras des « entretiens » avec un homme qui ne peut prononcer un mot, et surtout: la facture à payer pour qu’un Sarkozy ou un Hollande accepte de participer à la mascarade.

    Rakhsou al Jazair, Allah yahlek’houm!




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  • Congrès du Changement Démocratique