Édition du
11 December 2018

L’IMAGINAIRE D’UNE NATION

 

Le Prince rêve qu’il est Prince
Et de cette manière illusoire
Vit et règne avec l’emprise souveraine ;
Toutes les acclamations qui l’entourent résonnent,
Nées de l’air, elles ne sont qu’air avec des ailes.
Et en cendres dans un destin lugubre
La mort dissout son orgueil et son état :
Qui voudrait d’une couronne à prendre,
Voyant qu’il doit se réveiller

Dans le rêve au-delà des portes de la mort ?

Pedro Calderon de la Barca, Homme de Lettres Ibérique 1600-1681.

 

Toute société, en tant qu’elle est une totalité structurée, invente des significations imaginaires qui lui donnent sa cohérence et permettent de la définir comme une société particulière. Ce sont elles qui donnent accès au monde, si l’on peut dire, en permettant aux hommes de lui trouver du sens, en structurant les représentations qu’ils en ont.

Elles indiquent en outre ce qui est juste et ce qu’il convient de faire ou non : adorer Dieu et suivre ses prescriptions, accumuler du capital, jouir sans entrave, ou lutter pour l’émancipation de tous. La société algérienne ne fait pas exception à cet énoncé.

Deux événements historiques majeurs : la chute de Grenade et l’occupation française peuvent être vue comme éléments structurants de l’imaginaire algérien. Agissant sur l’inconscient collectif, ces deux évènements ont provoqué chez l’Algérien un complexe d’infériorité par rapport à l’Occident.

Ce complexe fut entretenu par le discours colonial à travers un lexique choisi. Le même discours se produit encore dans la parole à l’adresse des Maghrébins. Dès lors, et quelle que soit sa thématique ou son contexte de production, depuis sa naissance à nos jours, l’effort intellectuel algérien semble se limiter à cette dimension de contre-discours pour tenter de désinfecter un imaginaire fissuré et se le réapproprier pour l’utiliser comme valeur dialogique dans le discours universel sur l’humanité.

Pour une grande partie des Algériens, Algérie reste un rêve non réalisé, un exil, et un amour contrarié pour cette terre dont le socle imaginaire reste à construire. Du déchirement, entre arabophones et francophones lorsque s’amplifie la Guerre d’indépendance, laissant deviner une issue de séparation. De l’exil, intérieur, et extérieur quand Algérie indépendante arriva et qui soufra cruellement d’une l’intelligentsia éclairée pouvant lui donner avant toute autre chose un projet sociétal.

De cet amour contrarié, les Algériens reproche au pouvoir d’avoir vu en eux qu’une masse sans voix et sans dire dans son destin – relégués comme étrangers dans leur propre pays. Une grande ambivalence persiste donc à propos de Algérie. D’un côté, il y a un pouvoir qui sait évoquer l’Algérie que lui seul prétend connaître sa singularité et sa sensualité ; de l’autre, il y a l’Algérien dépositaire de l’imaginaire national et dépourvu de liberté d’expression sur son devenir.

Enfin une élite intellectuelle polarisée et qui diverge grandement sur les modalités des grilles de lecture des strates sociales du pays. Car elle-même est incapable de s’émanciper des résidus historiques et idéologiques. Si l’histoire n’est plus vue comme un processus continu, mais plus plutôt comme un ensemble de discontinuités, l’élite doit accepter l’héritage historique telle qu’il est.

Penser l’Algérie est d’abord un débat qui ne doit avancer que dans l’apaisement. Il doit être l’emblème de la pluralité des sens de l’histoire, des bifurcations possibles d’une société plurielle.

Cette démarche doit être cultivée dans la conscience des jeunes Algériens d’aujourd’hui, tout comme cette jeunesse a intérêt à se ré-approprier toute sa richesse intérieure à travers les courants divers du nationalisme algérien. L’Algérie se cherche, fouille dans les plis de sa mémoire les commencements d’une tragédie, d’une guerre, et décide de n’être pas prisonnière des antagonismes qui se déchirent.

Personne ne doit donc, être accusé de traîtrise dans les camps qui s’opposent. Car à l’intersection des points de vue, ceux qui veulent se ré-approprier une terre qui est la leur à l’origine, et ceux qui considèrent que cette terre leur appartient désormais, l’imaginaire annonce ce que peut être la position d’un intellectuel : dans l’implication passionnée, ne pas renoncer à la probité, dans l’engagement sincère, se montrer lucide.

Tout cela pour dire en finalité, que pour rétablir l’imaginaire de notre nation, les Algériens doivent en tout temps avoir l’impératif d’additionner leurs espoirs au lieu d’opposer leurs peurs.

Khaled Boulaziz


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