Édition du
11 December 2018

Mainmise des généraux sur le ciment égyptien

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Comment l’armée étend son contrôle sur l’économie · Dans l’Égypte du président Abdel Fattah Al-Sissi, les nationalisations n’ont plus pour objectif de rendre le pays autosuffisant, mais d’étendre l’emprise des généraux et de leur offrir des sinécures. Un exemple : l’industrie du ciment.
Ouvriers de Tourah Cement Company, la plus ancienne cimenterie d’Égypte.

Sur l’autoroute de 120 km qui relie le gouvernorat de Beni Suef au Caire, trois imposantes constructions se dressent en plein désert : une aciérie, propriété d’un affairiste proche des services de renseignement militaire, une prison et la plus grande cimenterie du monde contrôlée par l’armée égyptienne. Le 15 août 2018, le président Abdel Fattah Al-Sissi a inauguré en grande pompe ce gigantesque complexe d’une capacité de 12,8 millions de tonnes/an (Mt/an) qui a bouleversé le marché du ciment en Égypte. Sixième producteur mondial en 2017, sa production totale (69 Mt/an) est le fait de 29 entreprises. À partir de 2015, l’armée a augmenté sa production de 4 Mt/an, la portant à plus de 22 Mt/an et a porté un coup sévère à ses concurrents du privé comme du secteur public, conduisant notamment à la disparition d’un important groupe appartenant à l’État.

Fermeture des entreprises d’État

Al-Quomia a fermé le 17 mai 2018 en raison de pertes considérables : 47,452 millions d’euros (971,3 millions de livres égyptiennes, LE) pour l’exercice 2017, mettant au chômage plus de 2 300 salariés. Jusqu’en 2014, le groupe, rare rescapé des privatisations de l’ère Moubarak, produisait plus de 4,5 Mt/an, mais à partir de l’année suivante, il a dû fermer l’une après l’autre ses quatre cimenteries. Sa direction invoque la hausse des coûts de production, de l’exploitation des carrières, de la maintenance. De même, sur ordre du gouvernement, la conversion au charbon à la place du gaz naturel — meilleur marché — comme combustible.

Dans son allocution, le président Al-Sissi a prétexté les salaires élevés des ouvriers, près de 14 000 LE (700 euros) par mois pour justifier la fermeture d’Al-Quomia, mais des sources internes font état de 6 000 à 7 000 LE et la Cour des comptes, assez indépendante, juge que l’arrêt de la production début 2017 a « causé de lourdes pertes au lieu de régler les problèmes ». Un actionnaire privé (3 % du capital échappe à l’État) a même accusé en public la direction du groupe de « complicité dans l’accaparement du marché par les militaires ». Il ne reste plus qu’une seule société d’État dans le secteur, Al-Nadha, désormais dirigée elle aussi par un général.

Selon le président Al-Sissi, la nouvelle cimenterie de Beni-Suef répond aux besoins du marché et réduira l’importation de ciment. Il n’en est rien. Selon le vice-président de la branche ciment à la Fédération des industries égyptiennes (Federation of Egyptian Industries, FEI) Ahmed Draz, en 2017 la capacité de production était de 69 Mt/an, « alors que la demande n’a pas dépassé 52 Mt ». Selon lui, le secteur affronte la hausse des coûts, la surproduction de ciment et le problème des carrières, autant de défis qui affaiblissent les entreprises.

Malgré leurs pertes et la surproduction qui pèsent sur le secteur, les généraux ont voulu s’imposer à tout prix. Cela a commencé en 2001 avec la construction de la cimenterie d’Al-Arich, au Nord-Sinaï (4 Mt/an), mais depuis 2015 leur appétit a été décuplé. En 2014, un décret d’Al-Sissi confère à l’armée le droit de gérer les carrières. « Depuis, les tarifs du sable ont triplé » , dit-on à la FEI. En février 2018, Al-Arich a porté sa production à 9,6 Mt/an. Avec la nouvelle unité de Beni-Suef qui a coûté 1,2 milliard de dollars (1,05 milliard d’euros) financés par l’armée, mobilisé 8 000 ouvriers nuit et jour pendant deux ans et emploie une technologie chinoise, la production totale de ciment en Égypte sera en année pleine de 87 Mt/an.

Le quart de la production nationale

L’objectif de cette offensive à la hussarde est de redessiner la carte du ciment en Égypte. « Les forces armées veulent restructurer le marché, contrôler le prix du ciment et empêcher les privés de le manipuler », affirme Ahmed Al-Zeini, président de la branche à la FEI. Selon la banque CL Capital, l’armée est désormais le cimentier n° 1 en Égypte, avec le quart de la production nationale. Le marché subira de fortes fluctuations pendant des années, « l’impact des projets militaires sur le secteur se fera sentir jusqu’en 2022 », note la banque. Certaines entreprises en souffrent déjà, notamment les multinationales étrangères.

Al-Suez, 2e producteur du pays, qui appartient à l’allemand Heidelberg et à l’italien Italcementi, a déjà perdu 1,1 milliard de LE (54 millions d’euros) en 2017 et s’attend à de nouvelles pertes en 2018. Pour s’en sortir, Lafarge Égypte, 3e producteur (environ 10 Mt/an), exporte jusqu’à 20 % de sa production. Ce n’est pas la solution miracle, les prix internationaux sont inférieurs au coût de revient local.

Privées ou publiques, égyptiennes ou étrangères, les entreprises sont coincées entre un marché intérieur déprimé qui achète au meilleur prix et un concurrent en kaki qui jouit d’énormes avantages : l’armée ne paie ni droits de douane ni impôts, elle emploie des conscrits non rémunérés dans ses installations, bénéficie de réductions sur les transports et dispose gratuitement de carrières. Enfin, des généraux à la retraite sont en poste dans des ministères de tutelle décisifs pour le secteur comme les transports, l’approvisionnement et l’habitat.

Des sinécures pour les officiers

Fort de ses privilèges, les cimenteries militaires vendent en moyenne la tonne de ciment 860 LE (42,59 euros) alors que les coûts de production dans le privé et chez Al-Nadha, la dernière société d’État, atteignent 940 LE (46,55 euros).

De fait, le ciment n’est pas une exception. L’armée investit en effet dans presque tous les secteurs de l’économie : acier, marbre, cuir, agroalimentaire, électroménager, médicament en liaison avec des laboratoires étrangers… Les profits, s’il y en a, vont directement dans la poche de l’institution militaire dont le budget reste un secret et qui s’érige peu à peu en pôle économique rival du secteur public. L’État y perd d’importantes recettes fiscales et des ressources pour ses services publics, les militaires y gagnent des postes pour les officiers généraux mis à la retraite, la population un ciment à peine moins cher compte tenu de la lourdeur des circuits de distribution.

Si Gamal Abdel Nasser nationalisait pour rendre le pays autosuffisant, Al-Sissi étend l’emprise des généraux à toute l’économie à coup d’avantages exclusifs et de coups de pouce discrets pour offrir des sinécures aux officiers supérieurs.

Jamal Boukhari

Journaliste basé en Egypte.


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