Édition du
20 June 2019

Algérie. L’armée face à la rue

À l’issue de sa quatrième protestation nationale, vendredi 15 mars, la scène politique algérienne s’éclaircit. La rue et ses millions de manifestants d’un côté, l’armée de l’autre se font face, tandis que la famille Bouteflika se marginalise, en attente de quitter la table.

Jean-Pierre Sereni 17 mars 2019 orientxxi.info

12 mars 2019. — Dans la manifestation des étudiants à Alger, après l’annonce de l’annulation de l’élection présidentielle. Ryad Kramdi/AFP

Isolé par la maladie depuis 2013, Abdelaziz Bouteflika s’est affaibli en limogeant ses fidèles au fil des ans, les derniers en date étant son chef de gouvernement, Ahmed Ouyahia, et son directeur de campagne, Abdelmalek Sellal. Doté d’une modeste légitimité révolutionnaire — mobilisé à 19 ans au Maroc, il a passé moins d’un trimestre au maquis —, il ne dispose plus d’un capital politique suffisant pour remonter la pente. Sa maladie et le rôle de sa fratrie l’ont dangereusement éloigné de ses troupes. L’Alliance présidentielle composée de quatre partis dont l’historique Front de libération nationale (FLN), majoritaire à lui seul à l’Assemblée nationale, s’est réfugiée dans un silence assourdissant. Aucune contre-manifestation en sa faveur n’a eu lieu sur tout le territoire national.

Les Algériens, qui se sont mobilisés dans les 48 wilayas (départements) bruyamment, habilement et par millions sur les places d’Algérie, ont affiché sur tous les tons et en plusieurs langues leurs exigences : le départ d’Abdelaziz Bouteflika de la présidence de la République et de son « système ». La débauche de drapeaux algériens et la tonalité nationaliste des slogans avec l’exclusion insistante de toute ingérence étrangère étaient adressées au seul interlocuteur encore à la mesure de la rue : l’Armée nationale populaire (ANP) qui, depuis l’indépendance en 1962, a toujours été le décideur politique du pays en dernier ressort. Elle seule dispose d’assez de force pour faire face à la marée humaine qui envahit les villes du pays chaque semaine. La police, trop faible et trop proche de ses compatriotes, peut à peine protéger les deux sites symboliques que sont le palais présidentiel à Mouradia et le gouvernement au Forum.

Retournement des militaires

L’attitude du haut commandement militaire a évolué depuis le début des manifestations. Son chef, le vieux général Ahmed Gaïd Salah, qui s’était rallié au cinquième mandat de Bouteflika après beaucoup d’interrogations, a attaqué ses opposants dans trois discours d’une grande violence dans lesquels il a évoqué les précédents sanglants de Libye et de Syrie, et les menaçait de ses canons sans trop de précautions. Puis, trois jours avant le 8 mars, un point haut de la contestation, il a changé de discours et repris le thème favori de la rue : « Le peuple et l’armée sont frères ». Le 11 mars, quand le plan de sortie de crise a été annoncé, la télévision d’État l’a filmé aux côtés d’Abdelaziz Bouteflika, mais il n’a rien dit, comme s’il refusait de s’engager sur le dessein présidentiel. Et depuis, il s’est contenté d’insister sur l’unité entre civils et militaires.

Entre la rue et l’armée, la famille Bouteflika a imaginé une sortie de crise qui lui assure au moins deux années de prolongation au pouvoir sans élection. Le dispositif comprend trois éléments :
➞ une conférence nationale composée pour un tiers des représentants de la « mouvance présidentielle », un tiers de ceux de l’opposition et enfin de la société civile ;
➞ le retrait du ministère de l’intérieur de l’organisation des élections au profit d’une commission indépendante à composer ;
➞ enfin un remaniement ministériel avec un nouveau premier ministre, Noureddine Bedoui, 59 ans, ancien wali (préfet), un exécutant efficace plutôt que politique inspiré, qui promet de faire entrer au gouvernement « des technocrates et des jeunes ».

Échec du scénario Bouteflika

En clair, la transition politique imaginée par la famille Bouteflika est pilotée par des personnalités cooptées par le pouvoir. Surtout, elle n’a aucune légitimité constitutionnelle : le président de la République n’a pas le pouvoir de prolonger son mandat d’une année ou deux suivant son bon plaisir. Bouteflika, il faut le dire, a toujours pris des libertés avec la Constitution qu’il a déjà réformée trois fois dans des sens contradictoires durant ses vingt années de règne.

À la surprise de ses concepteurs qui attendaient au moins une certaine décantation, voire des divisions chez les manifestants, leur unité s’est faite le 15 mars sur un refus magistral d’une sortie de crise à la mode Bouteflika. Ils ont les moyens de faire prévaloir leurs vues et de faire échouer le scénario du « système ». Qui ira à l’encontre de ce que veulent des millions de manifestants ? Les oppositions, fort disparates, se sont retrouvées trois jours avant le quatrième vendredi pour refuser unanimement de siéger à la conférence nationale. Son président pressenti, Lakhdar Brahimi, un des rares survivants de la génération de diplomates qui ont imposé le FLN sur la scène internationale avant 1962, a finalement décliné l’offre deux jours après. La confection du nouveau gouvernement s’avère laborieuse, et « rien ne sera prêt avant la fin de la semaine prochaine » a avancé Bedoui le 7 mars au cours d’une conférence de presse poussive. Avec son vice-président Ramtane Lamamra, ambassadeur de métier, jusque-là conseiller diplomatique à la présidence de la République, ils se sont évertués à ne répondre à aucune question des journalistes algériens présents, passablement remontés. Enfin, les personnalités de la société civile ne se manifestent guère pour s’enrôler sous la bannière d’une cause largement compromise.

Vers la création d’un haut comité d’État ?

Au stade actuel de la crise, deux scénarios sont envisageables : la répression ou le lâchage de la famille Bouteflika par les généraux. La première est la moins probable au fur et à mesure de l’évolution des jours et des vendredis de manifestation. Celles-ci ne sont pas sans rappeler les foules iraniennes qui ont défilé chaque semaine durant une grande partie de l’année 1978 contre le chah. Les soldats pourraient-ils tirer contre des familles, des femmes, des enfants qui revêtent les couleurs de l’Algérie ? Les jeunes en uniforme, en majorité des conscrits, frapperaient-ils d’autres jeunes ? Il y a eu déjà beaucoup de provocations destinées à provoquer l’affrontement. De l’attaque de l’ex-hôtel Saint-Georges à l’incendie de bureaux au Musée des antiquités et de l’art de l’islam, en passant par des attaques de baltaguiya (voyous) contre des policiers le 8 mars dans le quartier algérois du Sacré-Cœur, elles n’ont pas manqué et ont toutes échoué. Pourquoi les généraux s’attacheraient-ils à défendre un pouvoir en déclin et prendraient-ils le risque de se diviser et de provoquer des réactions, notamment extérieures, imprévisibles ? Le traumatisme de la guerre civile des années 1990 n’a pas été oublié dans les casernes. Faut-il se faire tuer pour imposer la transition cooptée imaginée par la famille Bouteflika ?

Le calendrier offre une solution élégante : le 28 avril prochain marquera la fin du quatrième mandat du président Bouteflika. Dès le 29, il ne sera plus qu’un citoyen comme un autre et il faudra, bien sûr, le remplacer. Par qui ? Une élection présidentielle semble exclue pour un moment, mais un précédent existe dans la panoplie politique algérienne, le Haut Comité d’État installé en janvier 1992 pour terminer le mandat du président Chadli Benjedid alors démissionnaire. Il comprenait cinq membres, offrait une certaine diversité sous la surveillance de l’armée, mais a été assez vite éclipsé par la guerre civile. En temps de paix, la formule peut être acceptable par la rue si elle s’accompagne d’une transition pilotée par des élus. Il y aurait alors des élections législatives en lieu et place de la présidentielle ; une assemblée nationale aurait la charge de rédiger une nouvelle Constitution et une nouvelle loi électorale. La vieille revendication d’une assemblée constituante défendue depuis 1962 par les différentes oppositions serait enfin satisfaite. Ce compromis entre généraux et représentants de la rue, qui s’organise rapidement, offre une sortie à la crise acceptable pour les uns et les autres.

Jean-Pierre Sereni

Journaliste, ancien directeur du Nouvel Économiste et ex-rédacteur en chef de l’Express.


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7 Commentaires sur cet article

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  • Dria
    25 mars 2019 at 22 h 05 min - Reply

    Donc si j’ai bien compris l’équation est simple et se résume à l’armée contre la rue

    Soit ARMÉE =189000 soldats plus 257000 réservistes (dont la quasi-totalité est issue du peuple) contre La RUE = près de 23 millions de manifestants (si on compte les réservistes qui n’ont pas pu participer , malades , personnes âgés, handicapés , enfants , femmes au foyer et bébés..) on atteindra les 40 millions de participants.

    Allah Yahdikum Ya 3amou Gaid, la mahdakumch rabi alors c’est Had Echa3b li nahikum…Ga3 tetnahaw

    2
  • tarak
    26 mars 2019 at 0 h 58 min - Reply

    On ne tombera pas dans le piège de la violence comme en 1992, le peuple (civils et militaires) s’est éveillé.

    1
  • Abdellah Chebbah
    26 mars 2019 at 1 h 48 min - Reply

    L’équation politique Algérienne actuelle est toute simple. Il y a deux paramètres, la présidence et l’armée qui influent énormément, et une constante, le peuple, à qui on a toujours attribué la valeur zéro.
    La présidence et les oligarques ont fait des affaires sous couvert de l’armée.
    Aujourd’hui le peuple vient de s’attribuer une valeur. Le rapport de force commence à balancer de joue en jour au profit de ce peuple qui accule la présidence et les oligarques qui n’ont aucune solution à proposer à ce peuple. L’armée qui est populaire sait qu’elle se trouve dans une situation fragile. Ce n’est plus 1988 où elle a tiré sur le peuple sous prétextes des islamistes.
    Le divorce vient d’être consommé suite aux derniers propos du général Gaid Salah qui reconnait que le peuple et l’armée sont frères. Le général vient d’appuyer indirectement le mouvement populaire. Il reste maintenant la solution que ne peut pas proposer l’armée pour passer à la phase de transition. Les oligarques et le DRS activent en ce moment par tous les moyens pour casser ce mouvement à travers les réseaux sociaux, mais le peuple est uni, solidaire et décidé à aller jusqu’au bout pacifiquement quitte à jeûner toute l’année.

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  • riad
    26 mars 2019 at 10 h 14 min - Reply

    Mis nous le peuple on s’en fout de votre armée! si vous croyez nous faire peur avec vos armes pour qu’on restent vos esclaves vous vous trompés, vive l’algérie libre…

    1
  • lyes Laribi
    26 mars 2019 at 14 h 20 min - Reply

    Le plus grand problème à résoudre qui désignera les représentants de la rue. Si c’est les services comme il est entrain de se faire pour la supposée structuration du mouvement alors la on est bien parti pour 50 ans encore de dictature. Remplacer un charognards par un affamé c’est pire. Recycler les anciens c’est redonner un second souffle au système. La seule coordination qui à mon avis capable de satisfaire les aspirations des Algériens est celle qui sera issue des robes noires, des hommes de droits intègres et qui n’ont pas touché à l’argent sale. Oui celle là, pourrait conduire l’Algérie vers une deuxième République où chaque algérien se sentirait chez lui dans ce pays.
    l’Algérie aux Algériens.

    2
  • wahid
    26 mars 2019 at 23 h 10 min - Reply

    MESSAGE URGENT….MESSAGE URGENT….MESSAGE URGENT….MESSAGE URGENT….MESSAGE URGENT….

    C’est un coup d’État soft.

    1
    La réaction des médias officiel Français, l’euphorie y compris les chancelleries occidentales qui s’expriment à travers leurs observateurs et experts invités sur les plateaux TV pour commenter le scoop du GCA.

    https://www.youtube.com/watch?v=VcObob-pX70

    https://www.youtube.com/watch?v=vDe_JXUrfWc

    https://www.youtube.com/watch?v=Hd-WUdDFkR0

    Europe*******
    https://www.youtube.com/watch?v=07DA_R-PbCU
    Washington
    https://www.youtube.com/watch?v=l-D4LtHy8k4

    C’était prévisible cette décision.

    Gaid & la friterie veulent une sortie honorable qu’ils soient pragmatiques.

    L’euthanasie d’un moribond éviterai de voir un déferlement de la rue impressionnant vendredi prochain Inchaallah.

    C’est parfait, le commandement militaires répond au doléances des manifestants par l’application de l’article 102.

    2
    https://www.youtube.com/watch?v=EQvyOLUUOpA

    Il saute un verrou pour en mettre un autre.

    Qu’il soit ainsi , maintenant la rue attend de voir des résultats concrets et immédiats.

    Pour s’assurer de la bonne volonté des militaires de sortir le pays de l’impasse politique le préalable est de livrer tous les corrompus autour de boutef à la justice sans aucune exception qu’ils soient civiles ou militaires responsables dans la gestion des 1000 milliards de dollars durant les 20 dernières années, par ce qu’ils sont accusé par l’opinion nationale de mauvaise gestion des denier publiques et soupçonner par l’opinion nationale et internationale d’avoir dilapider une grande partie de ces fond publique avec la complicité des hommes d’affaires Algériens et des étrangers. ( Sonnatrach 1et 2, autoroute Est-Ouest’ Khalifa Bank, FNDA, Jezzy etc…..) Tous les dossiers de corruption doivent être ouvert.

    Autrement dit, Ya Gaid Livre nous les voleurs qu’ils soient civiles ou militaires et nous dégagerons la rue.

    19/20 : EMISSION DU 12 JANVIER 1992 / Special Algérie

    https://www.youtube.com/watch?v=cdG4HGAi190

  • SAHRAOUI B
    1 avril 2019 at 20 h 59 min - Reply

    L’ARRESTATION DE ALI HADDAD EST UN CANULAR ET UN POISSON D’AVRIL CAR IL EST LOGIQUEMENT TRÈS DIFFICILE DE CROIRE A UN TEL FAIT TROUBLANT ET IL EST IMPOSSIBLE DE CONVAINCRE LES MOINS INCRÉDULES SUR LA VÉRACITÉ DE CE FAIT . COMMENT OSER AVALER DE TELS COULEUVRES AUX ALGÉRIENS QUAND ON SAIT QUE SAID BOUTEFLIKA EST LE RÉEL MINISTRE DE LA DÉFENSE NATIONALE DERRIÈRE SON FRÈRE ABDELAZIZ ET L’AMI CONFIDENT DE ALI HADDAD . GAID SALAH RESTE LA MARIONNETTE ENTRE LES MAINS DE SAID BOUTEFLIKA AINSI LA PREUVE D’UN TEL FAIT SAILLANT SUR LE VRAI DÉTENTEUR DE TOUS LES POUVOIRS EN ALGÉRIE EST APPORTÉE PAR LA FORMATION DE CE NOUVEAU GOUVERNEMENT DE BEDOUI QUI A ATTRIBUE A GAID SALAH LE PORTEFEUILLE DE VICE MINISTRE DE LA DÉFENSE . QUI A DÉSIGNÉ GAID SALAH AU PORTEFEUILLE DE VICE MINISTRE DE LA DÉFENSE ?
    C’EST BIEN SAID BOUTEFLIKA CAR SON FRÈRE ABDELAZIZ SERAIT MORT OU DANS UN ETAT COMATEUX . DONC GAID SALAH FAIT PARTIE DE CETTE BANDE DE MALFAITEURS QUI A PILLE LES RICHESSES DU PAYS ET L’ARGENT PUBLIC DES ALGÉRIENS . PAR CONSÉQUENT , GAID SALAH NE PEUT PAS LUTTER CONTRE LA CORRUPTION , LE DÉTOURNEMENT DE L’ARGENT PUBLIC ET METTRE ALI HADDAD ET SES AMIS PARMI LES HOMMES D’AFFAIRES ALGÉRIENS HORS D’ÉTAT DE NUIRE . GAID EST LUI MÊME IMPLIQUE DANS CE TYPE DE SCANDALES FINANCIERS AVEC LA CRÉATION DE SOCIÉTÉS ECRANS QUI ONT TRANSFÉRÉ A SON NOM DES QUANTITÉS COLOSSALES D’OR ALGÉRIEN VERS LES EMIRATS ARABES UNIS .

    SAHRAOUI B POLITOLOGUE ALGÉRIEN

  • Congrès du Changement Démocratique