Édition du
20 June 2019

Tahar Gaïd : “Du vaillant peuple algérien a jailli une étincelle qui illuminera son avenir”

4 avril 2019,
EL OUMMA

Plus d’un demi-siècle après avoir combattu jusqu’au sacrifice pour libérer l’Algérie du joug colonial, l’islamologue éclairé et très respecté, Tahar Gaïd, porte à 90 ans un regard particulièrement avisé, clairvoyant et bienveillant sur l’extraordinaire révolution pacifique contre l’ère Bouteflika, qui reprend avec panache le flambeau du combat contre la tyrannie et pour la liberté de son pays.

Il a gravé son nom dans l’histoire des luttes de libération, cet ancien ambassadeur d’Algérie au Ghana, dont nous avions relaté la rencontre historique en 1964 avec le charismatique Malcolm X – l’icône du mouvement noir aux Etats-Unis, revenue métamorphosée de son pèlerinage à la Mecque, salua à New York le  « grand inspirateur » que fut Tahar Gaïd – livre sur Oumma son analyse.

Une analyse à la lumière des espoirs qu’il fonde pour l’avenir et sur celles et ceux qui l’incarneront.

  • Vous attendiez-vous à un soulèvement populaire d’une telle ampleur et ferveur contre le cinquième mandat de Bouteflika ?

Certes, depuis quelques années, nous avons été témoins de quelques manifestations, ici et là, à travers le territoire algérien. Cependant, c’était des mécontentements sociaux. Justement, nous avons cru que la jeunesse algérienne n’était préoccupée que par des problèmes matériels. Quant au volet politique, elle était apparemment résignée à son sort. En vérité, je pense que la peur a été un facteur majeur dans cet immobilisme de la jeunesse, tant il est vrai que le pouvoir, qui régente le pays, arrêtait et emprisonnait toute personne coupable de critiquer un tant soit peu la situation politique qui prévalait. Ce pouvoir injuste annihilait toute velléité de soulèvement. Nous avons pour preuve le printemps noir (tafsut thaberkant) en Kabylie où il y a eu 120 morts. Cette peur avait étouffé la voix de la jeunesse. Celle-ci vient d’être libérée sous forme d’un cri surgi des entrailles du peuple et annonciateur d’un espoir certain.

Aussi, avons-nous été agréablement surpris que des jeunes des villes de l’intérieur du pays, Khenchela, Kerrata et Bordj Bou Arréridj, sonnent le tocsin de la révolte qui, au fil des semaines, allait se transformer en une révolution politique, disciplinée, civilisée et civique. Ces foules en marche ont balayé les préjugés malsains des occidentaux. Au fond, elles font l’admiration du monde qui voit pour la première fois une marée humaine sans débordement et sans casse matériel. Cette marée humaine rassemble maintenant toutes les couches sociales de la nation algérienne, bannissant le régionalisme, les barrières sociales, la misogynie et les différences politiques.

Il n’est pas étonnant que le fort mécontentement vienne de l’intérieur du pays. Ce sont les habitants des régions profondes qui ont le plus subi ce que les Algériens appellent la hogra, terme qui, à lui seul, résume tous les maux endurés par le peuple. Ces jeunes ruraux, pour ainsi dire, ont drainé avec eux, hommes, femmes et enfants. C’est la première fois que les fils et filles de Massinissa, de l’Emir Abdelkader et des martyrs de la révolution de 54-62 se sentent fiers d’être Algériens et  Algériennes.

Si, en 1962, le peuple algérien a acquis, après une longue lutte armée, son indépendance, en 2019, il accède à la liberté et à la dignité au moyen d’une lutte pacifique. 

  • Bouteflika a fini par jeter l’éponge. Quel type de régime démocratique doit, selon vous, s’instaurer, en tenant compte de l’histoire et des spécificités algériennes ?

La chute de Bouteflika n’annonce pas encore la fin des combats à mener pour réaliser ce que le peuple réclame tout au long de ces manifestations, à savoir une Algérie libre, démocratique et sociale dans un Etat de droit. Ce qui suppose la fin totale et définitive du système actuel.

Des élections libres détermineront le choix du projet politico-social à mettre en œuvre. Cependant, quels que soient les résultats des urnes, tous les Algériens et toutes les Algériennes sont unanimes ou, dans tous les cas, la majeure partie d’entre eux, à revendiquer l’application de la séparation des pouvoirs, des libertés fondamentales, de la justice sociale, de la liberté de la justice, de l’égalité de l’homme et de la femme, des mêmes chances, pour le riche comme pour le pauvre,  d’accéder à l’instruction, d’occuper des fonctions politico-économiques, chacun selon ses compétences et de mettre fin aux privilèges.

Quoi qu’il en soit, il serait souhaitable que les artisans de cette Algérie nouvelle appartiennent à la jeune génération. Autrement dit, il convient d’injecter du sang nouveau et frais dans le corps de la nation.

Quel que soit le projet de société, les acteurs de leur élaboration doivent tenir compte des réalités objectives de la nation : l’Algérie est un peuple musulman et ses origines sont amazigh, sur lesquelles s’est greffé du sang arabe.

En d’autres termes, l’islamité, l’amazighité et l’arabité sont les trois concepts qui animeront les auteurs de la future Constitution. Il y a lieu de mettre en garde ceux qui crient au bannissement de l’islamisme, de ne pas porter atteinte à l’Islam. Si la séparation de la religion du politique est vivement souhaitable, la religion ne doit pas être, pour autant, exclue de l’espace public.

  • Les jours qui viennent seront décisifs. A quelle échéance doit se mettre en place une transition politique, avec quelles personnalités et dans quel but ?

Les semaines se suivent et se ressemblent. L’oligarchie, qui a présidé aux destinées de l’Algérie, est une pieuvre. Ce n’est pas en lui coupant une queue ou deux que la lutte prendra fin. Les prédateurs du peuple comptent sur l’essoufflement de ce dernier. A mon humble avis, il est temps de constituer un collectif émergeant des manifestants de tous les coins du pays. Il lui appartiendra de s’assurer de la cohésion des manifestations et de les gérer jusqu’à, dans un premier temps,  l’élection d’un président.

  • L’Armée doit-elle jouer un rôle dans cette phase transitoire cruciale ?

Dans le contexte que nous vivons actuellement, l’Armée doit respecter la volonté populaire. Son rôle est d’assurer l’ordre jusqu’à la mise en œuvre d’une nouvelle Constitution ; elle sera la garante de son respect et de sa juste application. Elle a été trop impliquée dans les problèmes du pays. Elle sera appelée à entrer progressivement dans les casernes. Entretemps, cette armée, émanation du peuple et héritière de l’A.N.P et des martyrs de la révolution, doit s’empêcher de renouveler le néfaste pouvoir et l’expérience d’Al-Sissi dans cette Algérie arrosée du sang des membres de leur famille. N’oublions pas que l’Algérie a combattu pour le droit des peuples à s’autodéterminer. Il est normal qu’elle applique ce principe à elle-même.

  • Enfin, diriez-vous que l’espoir renaît en Algérie ?

Il faut impérativement s’assurer que l’espoir qui renaît et qui vit en chaque Algérien ne s’estompera pas. Du vaillant peuple algérien vient de faire jaillir une étincelle qui doit se transformer en une flamme, qui illuminera son avenir.

Il en est capable car la libération du pays de ses prédateurs libérera le génie, le dynamisme et l’énergie de ces jeunes qui ont déjà montré leur esprit constructif et leur sens créateur.

Propos recueillis par la rédaction Oumma


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  • Kheira bouzid
    21 avril 2019 at 22 h 12 min - Reply

    Merci de tout coeur bonne analyse mais il faudrait decider une bonne fois pour toute de notre avenir adapte a notre caracteristique algerienne fqire des propositions simples fiables et faisables en souvenir du prof d arabe du lycee hassiba ben bouali des annee 1964 1965. Kbb

  • Congrès du Changement Démocratique