Édition du
17 June 2019

La constitution et l’intention

Abdelhamid Charif
Professeur en Génie Civil

L’intention est la seule différence entre un délicieux breuvage et un poison, tant il est facile de mettre en œuvre les mauvaises velléités et la trahison. Les algorithmes ont beau être ambitieux et pleins de prétention, les ordinateurs et les logiciels n’obéissent qu’à la programmation.

Tributaires des intentions et des ressorts de ceux qui sont censés l’appliquer ou la défendre, la loi cède aux caprices et convenances des plus forts, aussi bien à cause de l’impudence des mauvais desseins, que de la faiblesse des bonnes volontés.

Il est très judicieux de rappeler à cet effet que l’intransigeance légendaire de Omar Ibn Al Khattab sur les critères de la responsabilité, devant absolument conjuguer compétence et probité, ne lui a pas épargné les déceptions causées par « la trahison des forts et la faiblesse des probes. » Et à bien y réfléchir, ce pertinent double diagnostic de la trahison du fort, couplée à la faiblesse du probe, c’est un peu comme un Elhadj Moussa confirmé, secondé par un Moussa Elhadj stagiaire qui s’ignore.

Les gardiens possessifs de la constitution

La constitutionalité et l’anti-constitutionalité font actuellement couler beaucoup d’encre et de salive, révolution pacifique conquérante et actualité brûlante obligent. Et avec la concurrence qui s’improvise de tous bords, certains constitutionalistes pourraient se demander s’ils ont choisi la bonne discipline.

Notre loi fondamentale ne constitue hélas plus ce précieux rempart dissuasif, censé protéger le peuple des abus des gouvernants. Et tous les gouvernés sont donc interpelés, car là où s’arrête la loi, c’est le despotisme et l’injustice qui prennent le relais.

Que de fois la loi suprême du pays des millions de chouhada, a été abusée et souillée par ceux-là mêmes qui sont censés défendre son honneur ! Certains observateurs n’hésitent pas à parler carrément d’inceste en évoquant le viol de la constitution par ceux qui en sont les gardiens. Et c’est, en plus, avec possessivité que les auteurs de ces forfaits abusent d’elle à leur gré, tout en la défendant jalousement dès qu’il s’agit de brider les adversaires afin de les garder à distance.

Sans un sens élevé de la responsabilité, sans intentions saines, et sans engagements d’honneur durables, une constitution ne vaut pas le papier sur lequel elle est rédigée. Et les divers courants de l’opinion publique seraient alors en droit de revendiquer plus de légitimité morale, et même légale, que l’injustice institutionnelle des plus forts.

Mais attention, comme les derniers évènements le prouvent, s’il est toujours facile d’abuser, humilier, et corrompre, en position de force, la tyrannie des puissants demeure toujours précaire et arbitraire, à tel point que personne n’est à l’abri du lynchage, y compris les maîtres du moment !

Les Etats Unis, San Marin, la Suède, et d’autres pays, se disputent l’honneur de la première constitution, mais en fait légalement, la plus ancienne des lois fondamentales, c’est celle qui n’en est pas une. N’ayant jamais été écrite et codifiée, la constitution britannique est basée sur un gentlemen’s agreement ancestral. Des accords tacites et des pactes d’honneur ont suffi pour inaugurer l’ère de l’alternance politique par l’élection du tout premier parlement dès le 13ème siècle. D’autres progrès suivirent et permirent à plusieurs nations de sortir des ténèbres pour emprunter la voie du développement. Les mêmes accords tacites continuent à ce jour d’inspirer les gentlemen britanniques, si bien intentionnés, et continuant de gagner, par le mérite, la confiance et l’adhésion de la société.  

Le vide constitutionnel, entre craintes et espérances

Privilégié par rapport aux articles 7 et 8, pourtant prééminents, l’article 102 de l’actuelle constitution a été actionné, et est désormais en marche. Ainsi, si des élections présidentielles n’ont pas lieu le 4 Juillet, l’Algérie basculera dans le vide constitutionnel, ne cesse-t-on de répéter. Socialement, politiquement, et logistiquement, tout indique que ces élections ne pourront pas être tenues à la date fixée, dans des conditions normales.

Cette incertitude sur les perspectives semble inquiéter et bouleverser les postures des diverses élites, qui étaient jusque-là fédérées dans l’enthousiasme suscité par le sursaut populaire. Des divergences d’analyse et d’anticipation sont en train d’émerger. Les craintes des uns et les espérances des autres, c’est en fait essentiellement selon les intentions prêtées aux acteurs principaux, en l’occurrence les chefs militaires. Les sceptiques et les méfiants ont autant d’arguments à faire valoir que les crédules et les confiants.

Sans être fatalistes, les pessimistes et les sceptiques se méfient des propensions de certains esprits étroits à s’auréoler de gloire tyrannique et à s’y accrocher, et craignent franchement un retour aux scénarios d’exception qui ont tant endeuillé le pays durant les années 1990.

Tout en prônant la prudence et la vigilance, les optimistes, quant à eux, parient sur la sagesse et la perspicacité retrouvées de l’ANP, et l’ancrage rétabli avec la glorieuse ALN, et devant donc permettre de combler tout vide constitutionnel par le recours à l’esprit des articles 7 et 8, dans le but de satisfaire les revendications clairement exprimées par le peuple algérien.

Le scepticisme des uns et la crédulité des autres ne doivent toutefois pas compromettre l’unité et la générosité récemment réappropriées. Que le pays se réveille devant un vide constitutionnel, ou se retrouve submergé par un nouvel arsenal juridique, ce n’est pas cela qui pourrait entrainer des métamorphoses humaines subites, et les bonnes ou mauvaises intentions ne risquent pas de changer du jour au lendemain.

En revanche, si la renaissance sociale actuelle, qui a déjà arraché des acquis substantiels, maintient sa dynamique et son unité, et garde son civisme et son pacifisme, elle ne peut que contenir et réfréner les mauvaises velléités, et si elle ne les conforte pas directement, elle ne devrait aucunement heurter les bonnes volontés.

Fin de la contribution

Annexe : La constitutionalité mathématique

C’est une histoire drôle se voulant essentiellement divertissante.

Se rendant par avion ensemble, pour différentes raisons, dans un pays africain, un ministre, un député, et un mathématicien, tous algériens, font une escale prolongée dans une ville du Sud. Ils décident de sortir en promenade pour profiter du beau temps et admirer le paysage. Ils voient un jeune berger se démêlant avec ses moutons, et sont attendris par le spectacle. La vigueur et les rondeurs des agneaux ne les laissent pas indifférents, non plus. Arrive alors le père de l’enfant :

« Bonjour et bienvenus ! Vous êtes visiblement des gens très cultivés, sans doute des politiciens. Pouvez-vous, s’il vous plait, me concevoir une clôture économique pour garder les moutons ? Elle doit délimiter une zone sécurisée, ou si vous préférez, un champ constitutionnel ! »

Le député prend immédiatement la canne du vieux, trace sur le sol, tant bien que mal, un cercle d’une douzaine de mètres de rayon, et proclame :

« A surfaces égales, le cercle est de périmètre plus petit, et nécessite donc une clôture moins longue et moins coûteuse ! N’est-ce pas Professeur ? »

Le ministre arrache alors la canne des mains du député et dessine, quant à lui, un carré d’une vingtaine de mètres de côté, avant de discourir fièrement :

« Seuls l’expérience et le pragmatisme permettent de prendre en compte les contraintes du terrain. Avec l’indisponibilité des compas géants, il n’est pas facile de tracer un grand cercle, et en plus, la porte courbée poserait de sérieux problèmes ! »

Le mathématicien sort alors une réglette de son cartable, trace un petit cercle autour de ses deux compagnons, et explique sa solution basée sur la méthode duale :

« Dans de pareils cas, il est plus simple d’isoler et encercler l’ensemble complémentaire, et je définis le champ extraconstitutionnel comme étant composé de vos deux personnes ! »

Ramadhan kareem


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