Édition du
20 August 2019

Algérie: la révolte populaire ne peut plus passer par la vieille « classe politique »

Le 17 mai, Mediapart publiait l’appel de « personnalités françaises demandant la libération de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs d’Algérie », arrêtée le 9 mai. Les signataires de cet appel légitime ignorent clairement les vrais ressorts de cette arrestation. D’où l’importance d’éclairer le rôle réel de la « classe politique » algérienne, dont fait partie Louisa Hanoune.

par Nesroulah Yous

Il y a plusieurs années déjà, le garde du corps et chauffeur occasionnel d’un illustre homme politique algérien me fit une petite confidence, autour d’une tasse de café. Il me confia avec un certain dégoût que son patron, « invité » du chef des armées, pour ne pas être reconnu par des passants, se coucha sur la banquette arrière de la voiture au moment d’arriver aux Tagarins, siège du ministère de la Défense.

La « classe politique » algérienne, simple façade du pouvoir réel

Sur le coup, je n’avais pas vraiment prêté attention à ce que cela signifiait. Mais plus le temps passait et plus je me questionnais sur les raisons qui avaient poussé cette personnalité à ne pas assumer ce rendez-vous. La réponse, je ne l’ai obtenue que beaucoup plus tard. Si cet acte, pris à part, peut paraître insignifiant, il prend une autre dimension quand cela concerne l’ensemble de la classe politique algérienne, celle qui a été amenée à marchander, dans le secret le plus absolu, son existence et sa survie avec l’état-major de l’armée, le DRS et les différents clans au pouvoir.

Du temps du parti unique, le FLN se voulait le réceptacle de tous les courants politiques. Son monopole s’est achevé avec l’ouverture démocratique de 1989, mais celle-ci, très contrôlée, n’a pas permis une véritable autonomie des partis politiques algériens nouvellement autorisés. Elle a même été faussée dès lors que les débats n’ont pas porté sur les règles du jeu démocratique. Car toutes les questions liées à l’instauration d’un État de droit et à l’avènement d’une démocratie n’ont pu être traitées alors, certaines des plus essentielles ayant été occultées. Puis, dès l’interruption du processus électoral en janvier 1992, les partis politiques plus ou moins fantoches ont été sommés de choisir leur camp. Cette bipolarité imposée, ajoutée à la prolifération d’autres partis satellites et à trois décennies de plein pouvoir sans partage, a ensuite interdit l’émergence d’une vraie opposition structurée.

Dans les années 2000, les partis se disant d’opposition ont essayé de construire un front commun pour peser sur la scène nationale et internationale, mais la crise était déjà très profonde, car la course vers le « coursi » (le fauteuil) les avait anéantis et le divorce avec le peuple était consommé. Ces règles de marchandage antidémocratiques l’ont miné de l’intérieur comme à l’extérieur. Les responsables ne pouvaient plus revenir en arrière, sous peine d’être discrédités. Même les opposants se disant les plus déterminés contre ce système n’ont pas eu le courage de soulever les vraies questions pour engager un vrai débat, risquant de mettre en danger leurs proches et le groupe auxquels ils appartenaient.

Fraude électorale organisée par ce pouvoir obscur, mainmise sur les appareils de l’État, lois sur le financement des partis et clientélisme systématique : entravant le jeu démocratique, tout cela a conduit les représentants des partis à marchander des postes ministériels, le nombre de sièges à l’Assemblée nationale comme au Sénat. En rentrant alors dans ce mode opératoire au lieu de le dénoncer, les partis politiques et leurs représentants ont encouragé la pérennité du système et du coup signé leur arrêt de mort.  

« Yat’nahaw Ga3 » (Qu’ils dégagent tous !)

On comprend donc pourquoi les Algériennes et les Algériens ont depuis longtemps perdu confiance en leurs institutions, en leur classe politique et ses représentants, au point d’affirmer avec constance au fil des manifestations hebdomadaires du vendredi depuis trois mois : « Yat’nahaw Ga3 » (Qu’ils dégagent tous !) Sans être dans le secret des dieux, ils ont appris très finement à lire entre les lignes et cherchent constamment ce qui peut apparaître en filigrane, frisant parfois la parano. Alors qu’ils ne demandent simplement qu’à être représentés par des personnes intègres ayant une politique transparente pour pouvoir décider, par les urnes sans fraude, de l’avenir de l’Algérie.

Ils savent qu’il est inimaginable de croire que l’ex-président de la République, qui a régné pendant vingt ans, ait pu obtenir le soutien de l’armée et de la finance sans contrepartie. Ils savent également que la purge actuelle au sein de l’armée et les multiples arrestations d’hommes d’affaires n’y changeront rien. Car le général Gaïd Salah, chef des armées, est lui-même loin d’être honnête et ne peut être crédible. Il a cautionné depuis de nombreuses années la politique d’Abdelaziz Bouteflika et de son frère Saïd. Ce général doit impérativement démissionner !

Ces dernières semaines, la jubilation populaire a dépassé le seuil du paroxysme. La vidéo montrant Saïd Bouteflika, Mohamed Médiène et Bachir Tartag monter les marches du Tribunal militaire de Blida, le 5 mai dernier, a fait le tour de la planète et les commentaires sont allés bon train. Mais nombre de militants aguerris et d’observateurs lucides ont souligné que, même si Gaïd Salah « avait fait très fort » en mettant en prison ces trois tout-puissants, la rue ne se laissera pas duper : la mobilisation restera intacte, car les révolutionnaires connaissent toutes les ruses de ce système qui perdure depuis cinquante-sept ans. Pour eux, tous ses dirigeants doivent être écartés, y compris l’actuel chef des armées, qui l’incarne dans ce qu’il a de plus d’abject.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les raisons de l’arrestation de Louisa Hanoune, responsable du Parti des travailleurs, accusée de « complot contre l’armée ». Pour être clair, je précise d’abord pourquoi mon désaccord avec son récent parcours politique est radical. Deux raisons principales : 1) au début des années 2000, elle a trahi ses engagements antérieurs d’authentique opposante au « système » par son ralliement au clan du général Mohamed Médiène, alias « Rab Ed’Zaïr » (Dieu de l’Algérie), le chef de la police politique (DRS) – l’histoire de ce reniement, attesté par nombre de témoignages et déclarations, reste à écrire ; 2) du fait de son retournement, elle a séquestré environ 4 000 dossiers de victimes de disparitions forcées qu’elle a gardé en sa possession depuis 1998 et qu’elle n’a jamais voulu rendre publics, privant ainsi les familles de victimes de la possibilité d’engager des actions judiciaires auprès des institutions internationales.

Si la question cruciale de la justice aux ordres, civile ou militaire, doit être clairement posée, elle ne doit pas éluder les autres questions liées au fonctionnement du régime. C’est justement parce que ces lignes rouges sont toujours définies au gré des luttes de clans que Louisa Hanoune, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, est passée d’un « nécessaire » compromis politique à une totale compromission avec l’un ou l’autre des clans mafieux qui ne représentent en réalité que le « système » que le peuple algérien rejette dans son ensemble. Aujourd’hui, en emprisonnant les plus hauts responsables de la police politique, les chefs de l’armée ont remporté une victoire. Et c’est pourquoi Louisa Hanoune, ayant choisi le mauvais camp, est devenue justiciable.

Mais l’essentiel est sans doute ailleurs : la « guerre de clans » entre les chefs de la police politique et ceux de l’armée, source d’une crise institutionnelle profonde, trouve ses racines dans la « guerre contre les civils » des années 1990. Le DRS est alors devenu un État dans l’État, en plein accord avec les chefs de l’ANP, par le recours généralisé aux pires méthodes répressives afin de « punir le peuple » d’avoir majoritairement voté pour les islamistes (lesquels sont pour moi des ennemis politiques, mais à combattre politiquement, et non par la terreur). Ces méthodes : généralisation des crimes de guerre et contre l’humanité (disparitions forcées, torture, exécutions extrajudiciaires, déplacements forcés de populations…) ; désinformation et manipulations des groupes armés se réclamant de l’islam politique ; institutionnalisation de la corruption et du clientélisme qu’elle permet ; etc. Ceux qui disent qu’il faut s’attaquer à la hiérarchie militaire mais pas à l’institution trompent donc l’opinion publique nationale, parce qu’en réalité les généraux, le DRS et l’armée ne font qu’un. Je peux comprendre la crainte que ces personnes ont de voir notre armée, seule à même d’assurer l’intégrité de notre territoire, se diviser, mais cette forme de chantage a trop duré. C’est à l’institution militaire de faire son mea culpa pour enfin se libérer de ceux qui l’ont prise en otage en commettant les pires crimes en son nom.

Aujourd’hui, les membres de cette coupole mafieuse criminelle se déchirent face à la révolte populaire, car ils redoutent à la fois de perdre leurs prébendes volées au peuple et de devoir rendre compte de leurs crimes si une vraie démocratie est instaurée. Les membres d’un clan (celui de l’état-major) tentent de sauver leur peau en accusant ceux d’un autre (celui de la police politique), tout en prenant en otage une « classe politique » qui n’est que de façade. Car, à ce jour, comme l’ont très bien compris les manifestants qui « vendredisent » depuis trois mois, les fondements du régime restent en place : les responsables militaires, même ceux qui sont à la retraite, conservent un grand pouvoir sur les institutions et l’orientation des politiques publiques ; la « classe politique » (y compris ses supposés « opposants ») n’est qu’une simple vitrine ; les magistrats, toujours simples exécutants, ne s’adressent jamais au peuple ; et les médias restent d’abord des canaux par lesquels les mafieux règlent leurs comptes et influencent l’opinion publique nationale sans réel débat.

Aller vers un nouveau « pacte social »

La crise politique algérienne étant très profonde, il ne suffit pas de changer quelques personnes : il faut remplacer tout le « logiciel » du régime. Aujourd’hui, quelques politiciens, et non des moindres, appellent à des élections le plus tôt possible, jouant sur le vide juridique et sur la peur d’une imminente crise économique due à la chute du prix du pétrole. Plusieurs expliquent qu’il ne faut parler de certains sujets – comme la justice transitionnelle – avant la chute du régime. Tandis que d’autres appellent à des discussions avec l’armée, alors même que le peuple n’a pas encore défini sa feuille de route et choisi ses représentants. Ces politiciens continuent de jouer le jeu « imposé » au détriment de la volonté populaire, laquelle veut pourtant définitivement s’en libérer. Comme Gaïd Salah, ils veulent exister à travers un système irréformable par pur intérêt personnel. Appeler à des élections sans élaborer auparavant d’authentiques règles démocratiques ni remettre en question les vieilles pratiques de marchandage et de clientélisme, c’est appeler à un suicide collectif.

Ce n’est pas par gaité de cœur que je dénonce aujourd’hui notre « classe politique » dans son ensemble – ses membres, qui ont conduit l’Algérie dans l’impasse, ont déjà beaucoup à faire avec leur conscience, enfin je l’espère. Ce constat amer ne doit pas empêcher de penser une sortie de crise honorable pour tous afin de permettre l’émergence d’une classe politique renouvelée – où les personnalités les moins compromises de l’ancienne pourraient trouver leur place. Car qu’on le veuille ou non, et même si pour le moment la révolution se veut seulement citoyenne, une démocratie ne peut fonctionner sans partis politiques. Il ne suffit donc pas d’envisager la sortie de la crise politique en apportant quelques idées nouvelles de gouvernance ou en mobilisant des personnes intègres, si celles-ci doivent rester demain confrontées aux mêmes problèmes.

C’est pour ces raisons que cette belle révolution pacifique, cette « révolution du sourire », est l’occasion inespérée de casser tous les tabous, de parler de tout ce qui empêche l’émergence d’une société civile forte. Demander à l’armée de rentrer dans les casernes ne suffit pas, si les responsables politiques restent voués à se voir convoqués en cachette au ministère de la Défense. La première des choses à faire est d’interpeller tous les responsables politiques, les magistrats et les médias, pour qu’ils s’engagent, devant le peuple, à se démarquer clairement de ce diktat.

Et au-delà, je ne peux que réaffirmer les termes de mon article du mois dernier, « La dictature, la corruption et le mal-être Algérien » (Le Quotidien d’Algérie, 26 avril 2019) : « La construction d’une Algérie nouvelle, démocratique et moderne, devra commencer par la pose de socles solides et de lignes rouges claires à ne pas dépasser où l’individu doit protéger le groupe et le groupe l’individu sur la base de principes inaliénables. […] L’Algérie ne pourra plus faire les frais d’un retour en arrière et fonctionner avec les mêmes pratiques moyenâgeuses si fortement ancrées dans l’État et nos institutions. Notre État ne devra plus être source de favoritisme et de graves injustices envers les populations les plus défavorisées. […] Le passage d’une dictature vers une démocratie, d’un État clientéliste, séparatiste, vers un État soucieux de l’intérêt et du bien-être de ses citoyens, d’une justice aux ordres vers une justice complètement indépendante et impartiale, ne pourra se réaliser qu’avec toutes les forces vives du pays réunies. Ce processus démocratique ne sera possible que si l’on accepte l’idée d’une instance de justice transitionnelle ayant les pleins pouvoirs, qui aura comme but de travailler sur les traumatismes, sur la violence qui traverse toutes les couches sociales, sur la réparation vis-à-vis de toutes les victimes, sur le mode de fonctionnement de notre État, sur la corruption et les graves dérives de nos institutions. […] Ces projets de transition démocratique et de justice transitionnelle sont intimement liés dans l’avènement d’un État de droit démocratique. C’est notre devoir d’y réfléchir dès à présent et d’en dessiner les grands axes, en tenant compte des paramètres historico-politiques et socioculturels de notre société, pour permettre sa réussite. »

Une Algérie moderne et plurielle ne peut se construire sur les erreurs du passé. Cette nouvelle république, tant espérée, ne pourra se réaliser que sur la base d’un nouveau pacte social, du rejet de la violence, de l’acceptation des règles démocratiques claires et de transparence, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs, la révision des lois concernant les élections et les partis politiques, la mise en place de pouvoirs intègres et de forts contre-pouvoirs. C’est seulement dans ces conditions que le peuple retrouvera sa souveraineté.

Vive l’Algérie librement démocratique !


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