Édition du
24 August 2019

Le regard et le cœur du Hirak

Par Rafik Lebdjaoui, AW Publié juin 7, 2019

Entrevue avec Drifa Mezenner, la chroniqueuse du Hirak

« La route vers un État de droit est pavée par nos marches »

Drifa, la bien nommée, est une étoile surgie du clair-obscur médiatique algérien. Depuis le début du Hirak, cette documentariste (*) talentueuse révèle, caméra à la main et les yeux grands ouverts, aux Algériens ce qu’ils sont.

Au fil des semaines et des mobilisations, insérée dans les manifestations, elle montre un peuple conscient, déterminé, pacifique, désirant protéger son pays et construire un État de droit pour tous. La caméra de Drifa devient un miroir qui reflète la réalité d’une société jeune, dynamique, généreuse et créative qui écrit son histoire.

De vendredi en vendredi, le regard de Drifa capte avec sensibilité la diversité des Algériens et leur volonté de s’exprimer sans peur et sans ambages, exposant avec clarté leurs revendications.

Par son travail précieux, Drifa Mezenner grave dans le marbre et les mémoires ce virage historique pris par les Algériens.

Ses vidéos sont disponibles sur sa chaine Youtube :

https://www.youtube.com/channel/UCHG7jcU1hEJAqilG0p1VFEA

1 Comment vous est venue l’idée de filmer chaque vendredi les manifestations à Alger ? Êtes-vous accompagnée par une équipe technique pour le son etc…? Quel est le format moyen de ces vidéos, vous imposent elles un temps de montage ?

À l’annonce du 5ème mandat du président Bouteflika, j’étais, comme beaucoup d’Algériens, très en colère, le show burlesque de la coupole dépassait tout entendement, c’était surréaliste, d’un mépris insoutenable, je me sentais encore une fois humiliée, mais c’était le show de trop, c’était un mélange écœurant de bassesse, de trahison et d’effronterie. Sur les réseaux sociaux (le seul espace parallèle aux médias téléguidés par les différents clans du pouvoir), où nous pouvions échanger entre nous, j’ai vu les appels à la manifestation du 22 février, ces appels étaient de source non identifiée, à ce moment-là je me disais que c’était juste une autre tentative de semer le chaos, le traumatisme de la décennie noire était toujours présent, et les tentatives avortées de la rue à s’opposer au 4ème mandat en 2011 n’étaient pas loin. J’étais incapable de me libérer de cette peur, et j’essayais de m’auto-convaincre que je devais me concentrer sur mon travail, et de continuer ce que j’avais entamé il y a deux ans, c’est à dire Tahya cinéma « une plateforme de mise en contact entre professionnels du cinéma et de l’audiovisuel et le monde de l’entreprise ».

Du coup, le 22 février je ne suis pas sortie, dès le matin je suivais sur Facebook ce qui allait se passer, mon ami Amine Bendjoudi, plus jeune que moi de dix mois (né en 1989) est sorti dès 9h du matin, il me tenait au courant de ce qui se passait : la place du 1er Mai était bondée de flics en civil, ils interpellaient les gens qui essayaient timidement de se regrouper.

À la sortie de la prière, une foule énorme est arrivée de Sahet Chouhada (Place des Martyrs) et de Bab-el-Oued. À 15h je regardais sur un live Facebook une masse impressionnante de jeunes en train de scander « makansh el khamssa ya bouteflika, jibou el BRI zidou sa3i9a » ( Il n’y aura pas de 5e mandat Bouteflika, ramenez les forces spéciales de police), c’était une joie indescriptible, j’avais la chair de poule, j’étais très heureuse de voir ces images, inattendues, surprenantes, et je me sentais très jalouse de mes amis qui avaient décidé de marcher ce jour-là, c’était un jour historique, un tournant, et je l’ai raté. Je n’avais connu que la peur pendant toute mon enfance, mon adolescence et ma jeunesse, je n’ai connu que la terreur et le chaos qui s’en est suivi, je n’avais jamais connu le sentiment de m’approprier l’espace public pour revendiquer mes droits, toute ma vie, je ne faisais que passer furtivement,

Les jeunes sortis le 22 février, et avant eux les gens de Kherrata (ville de l’est du pays) le 16 février, et juste après l’épisode de Khenchla (un groupe de manifestants ont occupé le siège de la mairie de Khenchla dans l’est du pays et ils ont arraché le portrait géant de l’ex-président Bouteflika): « khelli laâlam et nehi la photo » (laisse le drapeau et arrache le portrait). Tout ça, a fait que nous nous sommes sentis libérés après le 22 février.

Du coup, marcher le 1er Mars était pour moi une évidence, mais marcher n’était pas suffisant, il fallait que je mémorise ce moment, que j’en garde une trace.

J’ai décidé alors de sortir avec ma petite caméra et un micro, j’étais accompagnée par deux amis, mais je filmais seule, la marche était très compacte, c’est le jour où il y a eu la bousculade qui avait causé le décès du premier martyr, Hassan Ben Khedda, Allah yerrahmou, fils de Benyoucef Ben Khedda.

Une fois rentrée, j’ai commencé à monter les images, j’en avais fait une vidéo de 7 minutes que j’ai tout de suite mise sur Youtube.

Dans un paysage médiatique très pollué, montrer des images de ce qui se passait réellement était pour moi primordial et très urgent.

Le format des vidéos s’est un peu rallongé les vendredis suivants, de 07 minutes, je suis passée à 11 puis à 20, puis à 30. La matière était dense et je voulais mettre tous les moments précieux que j’ai pu vivre dans ces manifestations, des marche devenues une thérapie de groupe pour nous tous.

2 Comment vous êtes reçue par les manifestants, est ce qu’ils sont hésitants ou vous parlent-ils spontanément ?

Les deux premiers vendredis je captais des images mais sans aller vers les gens, c’était comme si nous nous redécouvrions. Les gens réapprenaient à marcher côte à côte, sereinement, en parfaite harmonie, nous avions le même objectif, et nous étions décidés à le réaliser pacifiquement et à reconquérir l’image qu’on nous avait falsifiée pendant l’ère Bouteflika et même avant. Nous étions décidés à montrer qui nous étions vraiment. Du coup, nous n’avions plus peur de la caméra, c’était la révolution du sourire.

Les gens venaient petit à petit vers la caméra, souhaitaient parler, ils cherchaient tous à faire passer leurs messages, leurs revendications, et à appeler tous leurs frères à maintenir la mobilisation.

3 Avez-vous été témoin de tensions entre manifestants ?

J’ai été témoin de quelques moments de tension qui étaient essentiellement dues au grand nombre des manifestants et à quelques tentatives d’individus suspects qui essayaient de déclencher des bagarres de temps à autre mais qui se faisaient rappeler à l’ordre par la population,

Je n’ai pas assisté à l’affaire du tunnel le vendredi 19 avril où des bombes lacrymogènes ont été lancées dans le tunnel, causant le trouble parmi les manifestants entassés, le jour même où le jeune Ramzi sur son chemin de retour a été tabassé par la police, puis a succombé à ses blessures, Allah yerrahmou.

4 Avez-vous été l’objet d’hostilité de la part de manifestants ?

Les gens me demandent souvent pour quelle chaîne je travaille, ils le font gentiment pour s’assurer que leurs propos ne seront pas déformés, ou utilisés hors contexte, ils ont perdu toute confiance, car les médias sont devenus pour eux un ennemi qui roule contre la révolution, pour les intérêts soutenus par l’argent sale des clans du pouvoir.

5 Est-ce que les policiers vous laissent travailler librement ?

Le rapport à l’image a toujours été très compliqué en Algérie, porter une caméra était toujours suspect, et il était presque impossible de filmer dans la rue sans se faire arrêter par des policiers chaque 50 mètres.

Après le 22 Février, il y a eu une libération relative de l’acte de filmer pendant les marches du vendredi.

J’ai été interpelée plusieurs fois par des policiers en civil, qui demandaient à voir mes papiers et vérifier si j’avais une autorisation de tournage ou un ordre de mission, puis me laissaient partir après.

6 Vous travaillez à Alger depuis le début, avez-vous pensé filmer ailleurs en Algérie ?

Alger est un endroit chargé de symbolique, de tensions, de sujets clivants. C’est la capitale, et tous les regards se tournent vers elle, le régime y a tout centralisé et toutes les institutions de l’État s’y trouvent, ce qui la rend encore plus sensible, il n’y a qu’à voir la mobilisation de la police à Alger comparée à d’autres villes. De plus, Alger attire des manifestants de plusieurs villes limitrophes et d’autres, notamment de la Kabylie, et sur ce registre l’État resserre l’étau sur Alger chaque vendredi dès le matin pour empêcher les manifestants venant des villes comme Bouira, Tizi Ouzou et Bejaia de rentrer à Alger.

Je pense que le peuple a de l’avance sur son élite et ses gouvernants, les manifestations sont devenues l’espace où beaucoup de sujets ont été exposés et débattus, pas encore en profondeur, mais cela a permis de démystifier beaucoup de clichés, ce qui va nous permettre d’ouvrir plus tard des débats sur toutes les questions qui divisent. Une fois qu’on aura atteint nos objectifs, nous le ferons dans un climat apaisé, propice à la discussion. Entre temps, on peut trouver dans la rue toutes les composantes de notre culture aujourd’hui, et la présence massive de l’emblème amazigh en est un exemple phare.

Toutefois, je suis tentée d’aller filmer partout en Algérie, mais spécialement à Bordj Bou Arreridj, où la mobilisation est phénoménale. Cette ville est devenue par excellence la capitale du Hirak, je le ferai probablement très prochainement.

7 Quelle serait la suite de ce mouvement, selon vous ?

L’objectif de cette révolution (je préfère l’appeler révolution et non pas mouvement) est pour moi la refondation d’un État de droit, de construire le projet d’une Algérie nouvelle, libre, juste et multiple.

La révolution du sourire nous a permis de changer de perception vis à vis de la chose politique, elle a permis d’ouvrir des sujets qui étaient et sont très sensibles, d’ouvrir les débats entre citoyens dans l’espace public et partout ailleurs, elle a fait que les Algériens s’impliquent et deviennent un acteur majeur dans l’équation politique.

Pour moi, le fait de reprendre confiance en nous-mêmes, de nous engager dans ce processus de changement radical, qui nécessite un travail consistant de longue haleine, est un acquis inestimable et qui était impensable quelques jours avant le 22 Février.

L’Algérie ne sera jamais comme avant. Nous sommes conscients de la grandeur de ce rêve, nous ne lâchons rien, et de toute façon nous n’avons pas le choix. La route vers un État de droit est pavée par nos marches.

8 Quels ont été les moments les plus marquants de votre tournage?

Il y en a eu plusieurs, mais peut être que le plus marquant reste le 8 Mars, je m’apprêtais à descendre pour filmer la marche, à Masdjed Errahma (Mosquée de la Miséricorde, centre d’Alger), faute de place, il y avait beaucoup de gens qui priaient dans la rue, recouverts de leurs drapeaux, je filmais ces derniers moments de la prière du balcon d’un ami.

Juste à la fin de la prière, et sur un seul ton vigoureux tout le monde a commencé à scander « Djazayer horra democratia » (Algérie libre et démocratique), des youyous fusaient de partout. Cette image résumait ce que nous sommes.

9 Que retenez-vous de tout ce que vous êtes en train de vivre ?

Que nous sommes un peuple libre, qui a toujours milité pour sa liberté, et qu’aujourd’hui il est arrivé à un point de maturité où il est en train de regagner sa dignité en toute conscience des enjeux qui l’entourent, pacifiquement et d’un pas ferme.

Que l’Algérie dans toute sa diversité et sa richesse est en train de reconstruire son image, la vraie, et sa place dans le monde.

10 Quid du piratage ou de la reproduction non autorisée de votre travail? Il semble que cette dimension soit particulièrement pénalisante en Algérie….

Je partage mon travail sur ma chaîne Youtube et sur ma page Facebook depuis le 1er mars.

Au début des pages Facebook partageaient des extraits sans citer de sources, je signalais, dans la mesure du possible, et ils réagissaient positivement, et mettaient mon nom. Il faut dire que la question du copyright en Algérie n’est pas prise très au sérieux.

Cependant, dernièrement deux chaînes de télévision ont partagé mes vidéos, sans me contacter ou demander l’autorisation de diffuser mon travail, Amel TV et El Magharibia (deux chaînes basées à l’étranger). Amel TV est allée même jusqu’à m’écrire sur un ton condescendant pour me dire qu’ils me faisaient un honneur, qu’en fait je ne méritais pas qu’ils rediffusent mon travail. Pour moi prendre le travail des autres et de se l’approprier est tout simplement du vol.

Quant à El Magharibiya, ils avaient repris des extraits d’une vidéo et en avaient fait un autre montage pour le diffuser en leur nom sur une émission diffusée par satellite et sur Youtube.

Or une chaîne télé est sensée créer du contenu ou l’acquérir auprès des professionnels de l’image.

Ces pratiques ne respectent pas l’effort et le travail des autres, et mettent les gens qui essaient de travailler sur des projets sérieux dans la précarité, et renforcent l’idée que tout peut être permis dans une impunité totale.

11 Est-ce que les gens réagissent à vos vidéos sur facebook ou Youtube ou par d’autres voies?

Oui je partage mes vidéos et mes amis diffusent à leur tour, des pages repèrent et reprennent aussi mes vidéos, mais comme mes vidéos sont un peu longues, ils partagent surtout des extraits. Il y a aussi les abonnés sur ma chaîne Youtube qui réagissent tout le temps au contenu que je diffuse, et me laissent des messages très encourageants, ils sont d’Algérie, d’ici et d’ailleurs. Ils m’attendent maintenant chaque semaine, et leur feedback me donne beaucoup de joie.

12 Avez-vous des projets de films ou de documentaires ?

Oui, mais cela demande du recul et du temps, je le ferai mais probablement plus tard, quand tout cela aura pris une issue. Pour l’instant, je vis les marches comme elles viennent, je les montre parce que c’est important de se regarder, et de regarder des images de vrais gens. C’est important de voir ce qui se passe réellement, sans déformation, se contempler sous nos différentes facettes, riches et diverses. C’est aussi une tentative de fabriquer une mémoire pour demain, du moins un fragment.

(*) Drifa Mezenner a réalisé le remarquable court-métrage « J’ai habité l’absence deux fois » en 2011 qu’on peut voir en cliquant sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=HWtLEw7ViPo&t=256s)


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