Édition du
24 August 2019

Les olympiades de la ruse

HANAFI SI LARBI 

EL WATAN
04 JUILLET 2019

«Les passions de la vieillesse mènent aux scandales» Anonyme

On dit souvent que «la liberté n’est pas gratuite». En Algérie, elle prend tout son sens. Le Pouvoir en place, malgré les arrestations hygiéniques de quelques symboles bouteflikiens, ne viendra pas offrir aux

Algériennes et Algériens la liberté tant désirée. Ils sont descendus dans la rue pour la saisir eux-mêmes pacifiquement, mais avec détermination, d’abord à Kherrata le 16 février, ensuite à Khenchela le 20 et enfin le 22 du même mois à travers tout le territoire national. Et c’est loin d’être facile, mais l’assiduité des rassemblements des mardis et vendredis pour la réappropriation de l’espace public a créé un désir longtemps enfoui : retrouver ce lien social de solidarité qui protège les vulnérables de la soumission et de la «hogra» ! Ces rassemblements, où la femme joue un rôle déterminant, ont façonné chez nous tous un sentiment individuel et collectif de puissance et d’énergie pour l’édification d’une nouvelle République civile et démocratique face à l’adversité et la répression du système en place depuis 57 ans.

Les jeunes ? Frange essentielle du hirak, ce sont les acteurs du changement social. Ils ont imposé une nouvelle culture et entraînent le plus souvent l’ensemble de la société vers de nouvelles valeurs : ils ont donné naissance à un véritable mouvement social, parce qu’ils ont avec eux le poids du nombre et sont mus par des idéaux de paix, d’amitié et d’ouverture à l’autre et à ses différences. Ils sont souvent plus tolérants que leurs aînés, car ils n’ont pas subi les affres des discours fascisants et racistes, notamment durant les années 60’ et 70’ des dirigeants frustes, et ils n’ont pas été les lampistes du régime actuel, adeptes de la soumission, dans une dictature d’adhésion.

Mais comme force jeune, souvent sans expérience, elle a besoin du soutien et de l’expérience des adultes, mais loin du paternalisme et des donneurs de leçons. L’Algérie de demain c’est la leur. Ils l’édifieront à leur convenance dans la sérénité, jamais dans la précipitation. Certes, le pouvoir, dans ses multiples interventions à partir d’El Mouradia ou d’une unité militaire, appelle à l’élection présidentielle dans les plus brefs délais pour «ne pas sombrer dans l’inconstitutionnalité, éviter une crise économique qui mettrait le pays à genoux et sur le plan diplomatique rassurer nos partenaires…».

Vues et entendues au premier degré, ces alertes émises par le pouvoir en place sonnent comme une alarme et une urgence en direction du hirak «pour rentrer à la maison» afin de sauver le pays ! Cela paraîtrait une réalité intangible si le pays n’avait pas «fonctionné» pendant des années avec une Constitution violée par ceux-là mêmes qui en appellent à son strict respect, que notre économie a toujours trottiné sans réels programmes économiques pour le bien-être du peuple et notre diplomatie de ces dernières années, avec des chefs de poste parfois octogénaires, ne reflète en rien l’image d’un pays jeune et dynamique.

Alors pourquoi cette course effrénée pour des élections dans l’urgence, de surcroît avec le même système qui a verrouillé la vie publique et champion de la fraude électorale ? A-t-on peur d’une véritable période de transition qui peut aggraver les faiblesses de l’autocratie et peut couper les sources de son pouvoir ?

Des signaux avant-coureurs y plaident, singulièrement, par la voix des médias lourds à la solde des hommes forts du moment, notamment depuis la fin du Ramadhan. Des discours corrosifs, haineux y sont déversés, mis en pratique à travers les «témoignages» de pseudo experts et de citoyens sur mesure en faveur de l’intervention policière si tout ne rentre pas dans l’ordre imposé. Les interventions musclées des services d’ordre et les décideurs qui ont disséminé tous les outils démocratiques de lutte pacifique semblent tabler sur la radicalisation en poussant le hirak à la violence et à la faute pour installer un climat de terreur pour mieux le réprimer et pourquoi pas instaurer l’état d’urgence !

Bizarrement, parallèlement à ces assauts arbitraires, des appels du pied pour le dialogue et la présidentielle sont menés tambour battant, invitant le hirak à désigner ses représentants afin de mettre fin à la crise. Alors que faire ?

D’abord, il s’agit bel et bien d’une crise politique car la population a perdu toute confiance dans son régime politique et son gouvernement, d’où le slogan national «Yetnah’aw gaa ou yethas’bou gaa !» mis en exergue par le hirak à travers tout le territoire national.

Dans ce contexte de crise – dont la responsabilité incombe exclusivement aux tenants du système et autres décideurs –, le pays n’a pas besoin d’invectives ou d’appels à la haine d’où qu’ils viennent. Il a besoin de sérénité et d’apaisement pour la reconstruction du corps politique dans sa profondeur pour que le citoyen participe d’une manière effective à la redéfinition des règles et la manière de s’y soumettre, c’est-à-dire par la prise de conscience de son existence comme être social, longtemps confisquée.

Cet éveil exprimé ouvertement, pacifiquement et avec détermination depuis le 22 février 2019 a délié les langues longtemps réprimées. Il a conduit le commun des Algériennes et des Algériens à de nombreuses découvertes : la non-gouvernance, une corruption endémique exercée à partir du sommet du pouvoir et une justice qui n’est en effet plus protection mais arme d’oppression. Alors, le citoyen réalise qu’il ne pouvait jouir de sa liberté individuelle et collective sans l’existence d’un ordre social et sans la garantie d’une liberté politique qui passe nécessairement par une transition apaisée et débarrassée des résidus claniques pour un Etat de droit, source d’un pouvoir dans sa diversité effective et non de façade.

Certes, le mot «transition» suscite des appréhensions chez bon nombre de politiques, d’acteurs de la société civile, de syndicalistes et surtout des tenants du système avec l’arrière-pensée pour les uns : les traumatismes de la transition de 1989 menée par le commandement militaire d’alors avec son lot de morts, de disparus, de veuves et d’orphelins ; pour les autres : perdre son autorité de ce que l’on peut appeler le «monopole de la violence légitime» pour protéger leurs privilèges contre les revendications légitimes du hirak.

Pourtant, une période de transition s’impose d’elle-même car il ne s’agit pas de dysfonctionnements institutionnels auxquels pourrait pallier une élection présidentielle. Il s’agit d’une rupture systémique pour une Algérie nouvelle, prospère et juste où l’armée, issue des entrailles du peuple, retrouvera son rôle d’institution d’Etat qui me semble actuellement comme un appel de l’Histoire.

Les voies de la transition sont multiples et négociables et passent nécessairement par un dialogue responsable loin des diktats autoritaires de quelque partie que ce soit pour aboutir à un compromis. Et l’espoir est permis quand on voit que des entités – collectifs de la société civile, syndicats et associations de divers horizons et mouvances – sont arrivées librement à un consensus, sans heurts ni animosité, pour une sortie de crise apaisée où l’éthique de responsabilité avait primé sur l’éthique de conviction.

Le pouvoir en place saura-t-il dépasser les vieux réflexes de donneur de leçons et s’asseoir à la table des négociations en tant que partenaire ? La solution à la crise est entre ses mains puisqu’il en est le responsable. L’élection présidentielle sans une période de transition menée par un gouvernement de technocrates et personnalités consensuelles et sans fil à la patte pour préparer les conditions adéquates selon les standards internationaux ne seront que des olympiades de la ruse. Et comme toute olympiade, les règles en vigueur n’autorisent que deux faux départs que nous avons déjà consommés : le premier en 1962, le second en 1988. Le troisième, celui du 22 février, doit être le bon. A vos marques, partez !

Par Hanafi Si Larbi

Post-scriptum :

Lorsqu’ils répriment les manifestants pacifiques, lorsqu’ils dilapident les richesses du pays et qu’ils assaisonnent le tout d’arrestations arbitraires de Symboles de Novembre 1954 à la veille du 5 Juillet, ils affirment qu’ils accompagnent le peuple !


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3 Commentaires sur cet article

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  • Baba Sidou
    4 juillet 2019 at 13 h 38 min - Reply

    Vous avez tout bien résumé dans votre post-scriptum ,drôle et abjecte accompagnement que nous impose ces octogénaires .dure dure la liberté……

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  • Yacine
    4 juillet 2019 at 16 h 27 min - Reply

    C’est nous le peuple qui doit raccompagner l’armee chez elle dans les casernes !

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  • Nacer
    4 juillet 2019 at 20 h 29 min - Reply

    A la veille d’un tsunami 3GAA. Le futur du pays se joue chez nous et
    maintenant; face au peuple, avec lui et pour lui, afin que la nouvelle république soit établie dans la paix. Le pouvoir de l’argent,des armes où la mort et la prison ne sont pas loin. Dans un pays ruiné,les officines du pouvoir ne peuvent dire qu’elles ne le savaient pas .

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  • Congrès du Changement Démocratique