Édition du
17 August 2019

« A qui nous plaindre ? A qui nous en prendre ? »

Ghania Mouffok

Le mouvement du 22 février a mis à nu – depuis sa puissante capacité de mobilisation au service d’une contestation radicale qui, du « non au cinquième mandat » est très vite passé à « Système dégage » – la totalité des appareils politiques en Algérie, pouvoir et opposition. 

A l’échelle d’une vie, c’est assez vertigineux d’assister à un tel échec historique de toutes les générations qui ont prétendu incarner du politique après l’indépendance. 

Si cet échec est criant pour ceux qui nous gouvernent, il ne doit pas cacher qu’il n’épargne aucun des trois grands courants représentatifs des opinions en Algérie qui a grands traits se répartissent entre les islamistes, les nationalistes et les démocrates. C’est du moins ainsi qu’ils étaient apparus après les premières élections législatives ouvertes en Algérie, après un règne sans partage du parti unique le FLN, en 1992, et qui avaient permis de mesurer l’audience de chacun comme un sondage grandeur nature. 

Porté par le FIS aujourd’hui interdit, le courant islamiste fut couronné premier parti d’Algérie avec pas moins de 3 millions de voix, suivit de loin par les nationalistes, le FLN avec 1, 5 millions de voix et enfin le FFS avec 500 000 voix qui pouvait à l’époque prétendre incarner le courant démocratique même s’il n’a jamais vraiment réussi une implantation nationale, victime entre autres, de sa naissance en Kabylie dans les violences de 63. 

27 ans plus tard de cette carte politique il ne reste que des lambeaux. Des lambeaux qui témoignent de la férocité avec laquelle ceux qui ont pris la responsabilité d’annuler les élections de 92, ( coup d’état, viol de la constitution, lois d’exception, option militaire pour résoudre le conflit plutôt qu’option politique par la négociation avec toutes les forces en présence) sont parvenus à leur fin : interdire toutes organisations politiques qui pourraient mettre en danger le pouvoir absolu qui s’est installé en Algérie en 1962 par la force des chars et des armes dirigés par un certain colonel H. Boumediène. 

Mais ces lambeaux questionnent aussi les partis d’opposition qui portent aussi leur part de responsabilité : il suffit de les fréquenter, de les observer, de les questionner pour voir à quel point ils ont été incapables d’inventer, de produire une autre culture politique que celle du parti unique. 

Un parti unique redoutable en Algérie parce qu’il s’est nourri de deux univers écrasants toute individualité, toute singularité : le nationalisme, version FLN (né pour faire la guerre de libération nationale dans la crainte du traître) et le socialisme, version stalinienne, comme réponse à la domination capitaliste après l’indépendance. 

Tous les partis d’opposition ont ainsi emprunté à ce télescopage historique cette même structure fortement hiérarchisée entre le chef absolu et la base des militants conçue comme une organisation de masse à laquelle il est simplement demandé de faire foule et d’applaudir aux directives de l’appareil bureaucratique simple courroie de transmission entre le chef et la base. La moindre critique, le moindre débat est vécu comme une dissidence et c’est l’ensemble du corps qui va s’organiser pour exclure l’intrus comme un microbe menaçant. Au point de devenir des structures stériles orpheline à la mort du leader irremplaçable et dont le successeur ne le devient que par défaut. 

Cet interdit du débat, cette crainte incroyable que provoque la moindre dissidence, la moindre expression d’une liberté individuelle, la moindre critique est au cœur de la grave crise de représentation qui nous paralyse tous aujourd’hui, pouvoir et société. Le vide n’est pas constitutionnel, il est un défi historique. Un défi qui se complique quand l’institution des institutions l’armée se déclare territoire sanctifié. « A qui nous plaindre ? A qui nous en prendre ? », chantaient avec mélancolie un 22 février les voix révolutionnaires de la Casa d’El Mouradia, ouvreuses de rue et d’imaginaires avant de nous abandonner à nos « avant-garde » et à nos impasses.


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4 Commentaires sur cet article

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  • Dria
    11 juillet 2019 at 17 h 00 min - Reply

    Sans trop me plaindre pour une fois je suis fière d’être un TRAITRE car demain en ce 21 vendredi soit le 12 juillet, je vais scandé a haute voix دولة مدنية ماشي عسكرية « Dawla madaniya machi 3askariya » جيش شعب خاوة خاوة و الڨايد خانا Djich cha3b khawa khawa wal Gaid khanna ». بركات من حكم الجنرالات Barakat m’en hukm les généraux.

    D’après Gaid celui qui osera dire ce genre de Slogan est un traitre. Je sais que demain la majorité du peuple crierai ces slogans car c’est la dure réalité

    Les VRAIS TRAÎTRES sont d’abords, ces militaires qui sont au commandes du pays et font la sourde oreille aux revendications légitimes du peuple , ces hauts gradés qui peuvent inverser la donne mais préfèrent laisser la décision à un général sénile à la tête d’une armée et d’un pays comprenant plus de 75% de jeune.

    Depuis quand revendiquer la primauté du politique sur le militaire est un acte de traîtrise. Je comprend l’élimination de Abane.

    C’est pas le moment de se plaindre, mais plutôt de resserrer les rangs et de continuer les revendications. Il ne faut surtout pas céder aux menaces et intimidations, après les étudiants ce fut le tour des avocats qui ont scandé ces slogans devant le tribunal de Sidi M’hamed pour signifier a Gaid et son Gang que le temps de la PEUR, DES MENACES ET INTIMIDATIONS EST RÉVOLU. ET ACCEPTEZ LE OU NON LE PEUPLE VOUS LE REDIRA DEMAIN ET APRÈS-DEMAIN DAWLA MADANIYA MACHI 3ASKARIYA. POUR ÉDIFIER UN ÉTAT DE DROIT AVEC UNE JUSTICE INDÉPENDANTE.

    DJOUMOU3A MOUBARAKA A TOUS

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  • Khentache
    21 juillet 2019 at 15 h 22 min - Reply

    Bonjour chers compatriotes, l’heure est grave !!!

    Je suis arrivé à la conclusion que depuis que les partis politiques ont mis leur grain de sable, sournoisement et progressivement, dans le hirak, çà a complètement foiré ! Il aurait fallu que les partis politiques (leur chefs, leurs militants) s’impliquent mais en tant que citoyens comme les autres dans la société civile et le hirak. C’est aussi à des personnalités de renom, crédibles, probes, non encartés et non impliqués dans des responsabilités au sein de partis politiques existants actuellement, et ne faisant pas partie de la h’issabaa de se mettre au devant de la scène en tant de coordonnateur et porte-voix du hirak. Depuis qu’il y a les partis politiques dans la marmite du hirak, c’est la merde totale, la merde généralisée (pardon pour les expressions) ce qui vient retarder (voire même l’anéantir à jamais) le projet et l’objectif de la révolution citoyenne. C’est bien sûr valable aussi bien pour le pôle Forum Civil pour le Changement que pour celui de l’Alternative Démocratique !

    Les partis politiques ont réussi à faire ce que le pouvoir n’a pas pu réussir : diviser le hirak ! Pourquoi alors chercher en retard à établir des ponts entre les deux maintenant que la fracture est bien établie et consommée ? Les partis politiques sont certes utiles et incontournables c’est vrai, la démocratie le commande, mais là on doit savoir que notre seul objectif, le seul objectif du hirak est la construction d’un Etat de droit, d’une république libre et démocratique, de la consécration des libertés individuelles, de l’indépendance de la justice, de la répartition équitable des richesses de la nation, de la séparation des pouvoirs, et.. etc.. dont tout le monde pourra en bénéficier et donc profiter plus tard.

    Le Hirak devrait rappeler aux partis politiques que les luttes partisanes et idéologiques sont pour l’instant strictement interdites jusqu’à la victoire de la révolution. Ce n’est qu’après la victoire de la révolution que chacun pourra combatte pour son Président candidat, son programme, pour ses députés etc… etc.. ! Je pense que cette façon de procéder de part et d’autres est une grave erreur politique et je la considère comme une trahison vis à vis du hirak ! Il faut qu’on arrive à redresser en urgence la barre, sinon … »adieu veau, vache, cochon, couvée » comme s’est esclaffer la pôvre laitière de la fable de la Fontaine quand son pot de lait qu’elle transportait au dessus de sa tête … tomba et se fracasse par terre, grisée et excitée par les dividendes qu’elle engrangerai de la vente de son lait, fruit d’un grand et pénible labeur ! Mes respects cher compatriotes et bon courage pour le hirak !

    PS : je vous en supplie dîtes au partis politiques de se mettre en veilleuse pour le bien de tous ! Ils n’ont pas besoin de faire dans la surenchère politique, bien que je respecte beaucoup les avis de l’un ou l’autre des pôles qui se sont formés … pour le malheur du hirak. Chacun aura besoin d’eux, des partis politiques mais plus tard ! Arrêtons le massacre de la division au grand jour car çà ne fait qu’arranger le pouvoir et Gaid Salah ! Je ne donne pas de leçon, je donne un avis !

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    • Nacer
      22 juillet 2019 at 20 h 51 min - Reply

      La raison majeur du succès du mouvement social populaire c’est qu’il n’est pas un parti ou une coalition de partis dans le sens il n’essaye pas de résoudre de façon anticipée les problèmes que les partis doivent aborder. Le mouvement est acteur principal autonome du procesus en cours.

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  • Fahima B.
    22 juillet 2019 at 14 h 39 min - Reply

    Attention,le fleuve de la révolution populaire pourrait être détourné,par tous les moyens, en faveur des gangs au pouvoir successif,qui ont pu,par le passé,usurpé les sigles du FLN en 1962 et créer -de toute pièce -un RND bébé moustachu dans les années 1990,tout ça pour instaurer leur hégémonie sur les instances directives du pays.
    Donc,soyons tous vigilants,cette fois-ci,pour qu’ils ne puissent pas voler la victoire du peuple.Car cette fois aussi ils voudraient nous faire le même coup en essayant de surfer sur la vague du Hirak pour créer un autre parti -alibi en l’occurrence un PSP(Hizb Essayada Echaabia)et nous laisser sur la marge de l’histoire! Le mensonge passera-t-il aussi facilement malgré toutes les leçons de l’histoire?!

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  • Congrès du Changement Démocratique