يومية الجزائر
Édition du
25 January 2020

Ces « néo pieds-noirs » qui s’ignorent

intellectuelAhmed Halfaoui
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Imperceptiblement ils ont gagné la marge, un peu poussés par les incompréhensions qui les frappent, un peu d’eux-mêmes. Sans croire, pendant longtemps, ce qui leur arrivait. Au départ, ce qu’ils voyaient du pays les faisaient ricaner et ne pas réaliser que l’Algérie se faisait, en bien ou en mal, sa propre raison. Leurs lieux de vie se modifiaient, devenaient méconnaissables. De plus, les bigots se multipliaient. Bigots ou intégristes, tous en un. La nuance les fatigue et le raccourci de l’indistinction est plus confortable. Sur leurs vies, sur leurs libertés, le résultat est pareil.
Doucement, ils se font une raison. Ils doivent soit fuir, soit s’enfermer dans un exil intérieur. Ils ont choisi, pour la plupart, de s’enfermer. Ils sont devenus observateurs, presque étrangers, si ce n’étaient ce faciès et cette identité qu’ils traînent, désormais, malgré eux. Ils n’ont pas de pays à eux tous seuls et ailleurs ils ne peuvent avoir ce qu’ils veulent, surtout pas le statut intimement revendiqué. Ils ne peuvent pas avoir l’Algérie sans son peuple. Un peuple auquel ils ne veulent pas ressembler et qui persiste à ne pas leur ressembler.
Certains les appellent les « néo pieds-noirs » ou « pieds-noirs indigènes », en référence à quelques uns d’entre eux qui n’hésitent plus à se plaindre aux colonialistes d’hier et à les regretter. Pour ne pas se tromper, il ne s’agit pas des « harkis intellectuels » désignés, à un moment donné, par les Frères du temps de la lutte entre la raison et la bêtise. Il s’agit d’un type d’individus émancipés des vicissitudes économiques, bien de leur personne, à tout point de vue, convaincus de leur intelligence supérieure, imbus des grandes idées universelles qu’ils pensent comprendre, plus ou moins familiers des centres du pouvoir et des coulisses où se règlent les affaires et candidats potentiels pour toute offre qui les feraient reconnaître.
Contre les idées reçues, il faut préciser qu’ils ne font pas de politique, même s’ils donnent l’impression d’en faire. Un ressentiment insoutenable contre ce qu’ils sont et qu’ils refusent d’être. Ils ne sont pas, en vérité, contre le pouvoir, le système ou le « régime » en place. L’équation est bien plus simple, ils sont contre tout ce qui n’est pas l’Algérie qu’ils ont dans la tête. Une Algérie qui leur aurait été laissée, en l’état, par les colons, qui aurait gardé les indigènes dans leurs douars, invisibles ou discrets en ville, et dans laquelle ils auraient toutes les latitudes. Les plus intellectuels, du lot, ont fini par trouver celui qui exprimait au mieux leurs désirs, ce dont ils sont incapables.
Ils ont déterré Albert Camus qui savait écrire et dire les choses en général et, par-dessus tout, savait décrire cette Algérie où n’apparaîtrait pas, aujourd’hui, ce peuple envahissant qui, non seulement, occupe l’espace mais impose son regard inquisiteur, parfois son diktat, du moins sa présence. On peut, à leur décharge, expliquer pourquoi ils ne sont plus qu’un concentré de haine à la recherche d’un déversoir. Seulement, on ne sait pas, s’ils arrivent à leurs fins, quelles solutions ils peuvent apporter à leur mal être. Changer le peuple ? Le repousser vers son bled et vers ses casbahs ? On voudrait bien voir comment, puisqu’ils ne le disent pas alors qu’ils devraient le dire maintenant. Cela pourrait aider, qui sait ? En attendant, ils ne sont plus de nulle part.
 


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10 Commentaires sur cet articles

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  • Abdelhak Serrab
    9 décembre 2014 at 6:12 - Reply

    Bonjour,
    Monsieur Halfaoui,
    Le protectionnisme culturel est le bienvenu,cependant il faut aller jusqu’au bout . Les “néo-pieds noirs” comme vous dites,sont condamnables,mais pas moins que ceux qui dès 1962,ont imposé aux algériennes et algériens une culture importée d’Orient avec comme trophée,une version de l’islam complètement en contradiction avec l’islam algérien et maghrébin que nous ont laissés Ibn Khaldoun,l’Emir Abdelkader,Benbadis et Malek Bennabi .
    Monsieur Halfaoui,le protectionnisme culture,nous devons tous le réclamer et il doit pas être sélectif .
    Figurez vous que Malek Bennabi, alors qu’il était secrétaire général et conseiller au ministère de l’enseignement primaire et secondaire à la fin des années 60 ,appelait au protectionnisme culturel global et non pas sélectif dans le but de préserver nos valeurs algériennes et maghrébines et résistait aussi bien aux” néo-pieds noirs” fidèles à Paris qu’aux néo-prophètes venus d’Orient . Malheureusement,la démarche de Bennabi, n’avait pas plu aux responsables en charge à l’époque du ministère de l’enseignement primaire et secondaire à l’époque et dont une grande majorité avait vécu en Egypte . Cette mésentente entre Bennabi et le ministre de l’éducation de l’époque,coûta au philosophe algérien son poste en 1969 puisque Bennabi fut prié de “démissionner”,mais coûte lourdement aujourd’hui à tout le peuple algérien .
    Et puis,jusqu’à quand au nom d’une supposée ROUDJLA nationaliste,nous continuerons à diaboliser tous ceux qui osent résister au conformisme . Je ne partage pas toutes les positions de Kamel Daoud,mais il a le droit d’avoir une ou des positions différentes . Surtout que c’est ce même conformisme,qui nous prive depuis 1962 du moindre projet de modernité et qui nous impose la médiocrité sous couvert d’une “‘authenticité” qui reste à prouver .
    N’est ce pas le conformisme et le conservatisme qui ont privé l’Algérie de modernistes et avant- gardistes de la trempe de Abbane Ramdane et de Farhat Abbas?

    • Ali
      18 décembre 2014 at 7:21 - Reply

      Bonjour,
      Une culture importée d’Orient, comme si l’Orient est étranger à une culture algérienne modelée par l’Islam. Il faut surtout rappeler que Bennabi a mis en évidence le débat stérile entre les partisans des “idées mortes (salafistes)” et les idées mortelles (les neo-pieds noirs”). Cinquante plus tard, le même débat est toujours vivant: un moderniste est toujours celui qui veut éradiquer l’Islam ou le réduire à un folklore.

  • Hamid Tertouze
    9 décembre 2014 at 7:45 - Reply

    En tous cas, ce ne sont pas toujours les francophones (… qu’on traite toujours de francophiles….) qui partent à l’étranger avec …..la rente pétrolière !
    Les arabophones font aussi leur beurre et je pense qu’ils détiennent le record, ….moi j’en suis convaincu si on fait un bilan exhaustif objectif !
    PS : De plus, il faut savoir que Malek Bennabi a étudié en France (études supérieures) , a épousé une française, et n’a appris véritablement bien l’arabe que bien après avoir bien maintrisé le français ! Il n’a rejoint “le nationalisme arabo-islamique ” qu’après avoir raté ….plusieurs trains !
    Et oui !!!!

  • sbih
    9 décembre 2014 at 9:02 - Reply

    Le conformisme, une réaction souvent cohérente, est une posture intellectuelle qui a ses mérites et ses étoiles, les courtisans ne vivent que l’espace du règne de leur monarque.
    Dans cette longue nuit que traverse le pays depuis + d’un demi siècle , régulièrement des donneurs de leçons aux motifs inavouables et obscures s’arrogent le droit de vilipender, insulter, avilir ,montrer du doigt ,juger et condamner sans appel leur semblable .
    On croyait ce droit de juge-bourreau la propriété exclusive et sans partage du pouvoir ,l’actualité le dément et nous montre que le relais/témoin peut être pris par des néo-défenseurs zélés d’un nouvel ordre précurseur d’un extrémisme d’une rare violence dans le renforcement/prolongement de l’obscurité intellectuelle et la misère culturelle.
    En quoi « déterrer »Camus peut il arroger/consacrer le privilège d’une gloire ou exprimer une félonie ,vilenie ,une trahison et un crime ! .
    K.Daoud menace t il l’ordre et la stabilité du pays du fait de ses chroniques qui « ne valent que l’intérêt ou l’attention qu’on veuille bien leur accorder et ne durent que le temps d’une édition» .
    Son dernier livre semble susciter beaucoup de lecture et dans d’autres langues que le Français.
    Cette intrusion littéraire dans cette Algérie d’avant 1962 est elle un outrage à corps constitué ,ou simplement représente un danger car d’autres peuvent lui emboîter le pas et nous rafraîchir la mémoire de choses « interdites » .
    Quel danger à aller « titiller » cette tranche de notre passé , à revisiter cette société que d’autres , illustres personnages de la littérature Algérienne ,ont su trouver les mots qu’il faut pour décrire avec maestria et brio le quotidien des anciens sous l’occupation.
    Des millions d’Algériens ont lu ou étudient les œuvres de Mrs M.Mammeri , M.Dib ,M.Feraoun, Kateb Yacine et A.Camus .Alors si Mr K.Daoud y est allé avec sa plume à la rencontre du passé ,grand bien lui fasse ,qu’il en fasse une interprétation subjective en adoptant un privilégiant des situations en rapport avec ses états d’âme, cela devrait relever de sa liberté de penser et d’agir.
    Le refus d’une réalité historique ,d’une situation politique désastreuse ou de comportements sociaux anachroniques ne doivent en aucune manière faire l’objet de censure ou de stigmatisation sinon beaucoup de rendez vous avec l’histoire seront gâchés.
    Comme l’a dit élégamment notre ami @A.Serrab ,dire non fait rentrer dans l’histoire et réhabilite à titre posthume .
    L’histoire ne se souvient de ceux qui disent oui que pour mieux les punir.

  • Ould Chikh
    9 décembre 2014 at 9:47 - Reply

    Tout cela pour Kamel Daoud !
    Alors j’ajoute en citant Nicolas Boileau, Première Satire, 1666
    Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom. J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon.

  • Mabrouk
    9 décembre 2014 at 10:04 - Reply

    @Hamid Tertouze
    Je peux de mon côté dire comme tu le dis toi-même que les les francophones (… qu’on traite toujours de francophiles….) ne sont pas les plus nombreux à s’exiler en France avec une partie de la cagnotte rentière. En tout cas en poids de la chekara en dévises , ce ne sont les francophiles qui ont la première place !
    Moi , je peux ajouter si tu permets :
    Les arabophones arabo-islamiques sont même plus francophiles que les francophones dans la mesure où ils préfèrent la France pour s’installer avec leur chekara rentière, plus que les francophiles eux-mêmes !
    Qu’un algérien francophile choisisse la France comme point de chute ok, çà ce conçoit, mais que le personnel du clan “militaro-FLN arabo-islamique /DRS ” du pouvoir s’exile en France plutôt que dans un pays arabo-islamique, c’est quand même paradoxal ! Il y a de quoi perdre son latin !!

  • rachid dahmani
    10 décembre 2014 at 7:39 - Reply

    Bonjour,
    J’ai quitté mon pays, j’ai quitté ma maison, ma vie, ma triste vie, se traîne sans raisons. J’ai quitté mon soleil, j’ai quitté ma mer bleue, les souvenirs se réveillent au moment de l’adieu. Soleil, soleil de mon pays perdu, d’une ville blanche que j’aimais, d’une fille que j’ai jadis connue. J’ai quitté une amie, je vois encore ses yeux, ses yeux mouillés de pluies, de la pluie d’un adieu. Adieu Mon pays.

  • Abdelhafid Bouhraoua
    18 décembre 2014 at 9:14 - Reply

    A mon humble avis le veritable probleme est le fait que certains francophones (ou francophiles) se positionnent comme des demi-dieux qui ont le droit de donner leur avis sur tout et qui ont le droit de choquer tout un peuple mais qu’on ne peut critiquer sous aucun pretexte.
    Je respecte toutes les opinions aussi choquantes qu’elles soient. Cependant, le respect doit etre partage. Les modalites de co-existance imposent un respect MUTUEL et un respect de la societe dans laquelle on vit. Je lis tous les jours les journeaux Algeriens depuis tres longtemps et malheureusement je ne trouve pas ce respect.
    Ceci dit, les salafistes sont en total tort car nul ne les a institues comme depositaires de la conscience humaine. Allah dans le Saint Coran rapporte les paroles des apostats tels qu’elles et n’a bien sur pas de probleme de les citer. Le probleme est comme je l’ai dit le respect. Tant que celui qui a choisi d’avoir une opinion differente RESPECTE les croyances de la majorite, il n’y a pas de probleme.
    Le probleme est la recherche de la polemique et la stigmatisation deliberee de l’autre et son “eradication” morale et l’exclusion de son humanite et la denigration de sa culture et de ses valeurs et croyances.
    J’invite mes freres (car ils le sont tous qu’ont le veuille ou non) intellectuels de poser les problemes dans le sens ou il y’a recherche d’une solution qui peut etre realisee et non par opposer un a un extremisme un autre extremisme plus violent.
    Je pense que si ces extremistes de tout bord auront la main haute ils institueront la “solution finale” pour l’autre. Comme la vie et la mort sont du ressort d’Allah. Je suis content que cela ne se produira pas. Les extremistes ne reussiront qu’a etre encore plus hideux et coupables. Daesh, Hitler, les racistes de l’Afrique du Sud et les sionistes d’Israel en sont un parfait exemple. Celui qui les rejoint vas etre jete a la poubelle de l’Histoire a un grand H.

  • Ahmed Halfaoui
    12 février 2015 at 11:12 - Reply
  • Ali sbih
    13 février 2015 at 12:34 - Reply

    Bonjour ,
    @ Halfaoui,
    Pourquoi se désoler d’un texte qui gardera encore une jeunesse/vigueur tant que les trappes du passé ne seront pas totalement fermées ou totalement ouvertes et que des plumes de quelque qualité que ce soit s’arrogent le droit de revisiter les lieux voire d’écrire..
    Il y a beaucoup d’ « extra lucidité » des propos dans votre texte ,alors pourquoi vouloir le réduire à une peau de chagrin .Les observations dans le comment viennent en suite à celles d’autres lectures .
    C’est cela ,la bonne écriture ,elle est comme la révolution « portez la dans la rue… »,ne vous désolez pas ,le Cheitane se cache toujours dans les replis des mots.
    Toujours content de vous relire.

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